Je n’attachai pas grande importance à ce post-scriptum ni à cette larme. Je savais la belle capable de tous les caprices, et même au besoin de se faire bohémienne par dépit; mais je savais aussi que ces caprices ne duraient pas, et j’espérais bien, après une nouvelle lune de miel sous une arche de pont, d’apprendre bientôt sa rentrée triomphale dans Paris.

Cependant mon mariage allait son train, et vous pensez bien qu’il ne m’enthousiasmait guère. J’essayai bien d’abord de me monter la tête à l’endroit de mademoiselle Reine; mais, outre que le souvenir de Roset me poursuivait toujours, je ne tardai pas d’un autre côté à m’apercevoir que Reine, mon blanc fantôme de marquise, le beau lis virginal plein de fraîche rosée, était devenue tout doucement pendant mon absence à Paris une vraie petite cocodette de province; car il y a maintenant des cocodettes partout, grâce aux chemins de fer et aux journaux de mode. Mademoiselle Reine avec quatre ou cinq de ses amies de pension, la fine fleur de l’aristocratie cantoperdicienne, lisaient la Vie Parisienne au fond des Alpes, chantaient Offenbach d’un accent délicieusement provençal, et promenaient, le dimanche au sortir des vêpres, sur les cailloux pointus de la place du Cimetière Vieux, d’invraisemblables robes à fanfreluches.

Quelques petits cousins revenus pâles de leur cours de droit, monocle sur l’œil, pantalon collant, un stick garni d’or à la main pour monter des chevaux de ferme, donnaient la réplique à ces demoiselles.

C’était horrible! mais le moyen de se dégager? Mes façons parisiennes et la coupe distinguée de mes cols m’avaient conquis irréparablement la bonne madame Cabridens; M. Cabridens, qui, sous sa bedaine de notaire cachait une âme de littérateur, était ébloui de ma jeune gloire; quant à mademoiselle Reine, même sans le souvenir de nos amours, elle aurait, je crois, épousé le diable en personne si le diable avait dû la conduire à Paris.

Enfin le jour du mariage fut fixé; les couturières coururent la ville, on s’inquiéta des invitations; le pâtissier de la grand’rue rêva, en me voyant passer, pièces montées et gâteaux de fécule, et j’allais devenir, sans plus de résistance, le glorieux gendre de M. et madame Cabridens, quand un matin je vis entrer chez moi, devinez qui? Nivoulas mon ennemi, Nivoulas harassé, suant, et poudreux comme une route départementale.

Croiriez-vous que depuis un mois, cet homme de bronze, ce romancier pratique et musculeux, devenu bohémien par amour, suivait Roset sur les grands chemins, tremblait devant Janan qui ne daignait même pas être jaloux de lui, et poussait aux roues à l’occasion quand la caravane grimpait une côte?

J’eus peur d’abord qu’il ne vînt me tuer, tant son regard, en entrant était farouche. Mais d’une voix suppliante, qui faisait l’opposition la plus comique avec la fureur de ses yeux:

—Venez, Jean-des-Figues, me dit-il, venez vite, il n’y a pas de temps à perdre.

Et sans me donner d’autre explication, il s’assit sur le bord de mon lit, dans l’attitude de la plus profonde douleur. Puis, comme s’il se fût parlé à lui-même:

—O le gueux! ô le bohémien! murmura-t-il en serrant les poings, faire tenir un mulet borgne par une femme!