Estève avait laissé son oncle croire ce qu’il voulait, et continuait tranquillement ses peintures, à Marseille l’hiver, et, dans la belle saison, à Canteperdrix, où il s’était installé un atelier dans le grenier même de l’oncle. Les tableaux d’Estève, nets, heurtés; ses aquarelles claires: paysages méditerrannées blancs et bleus, graviers de la Durance aveuglants sous le soleil et piqués de quelques touffes d’osiers maigres et de tamaris, landes de galets rouges, torrents roulant dans les rochers gris, Estève peignait tout cela, et tout cela, ma foi! se vendait. Le cercle des Beaux-Arts poussait Estève; une compagnie maritime lui avait confié la décoration d’un paquebot. Bref, Estève gagnait sa vie, et l’oncle étonné d’abord, mais voyant que l’argent tombait, finit par prendre son parti de ce métier bizarre auquel il ne comprenait rien.

—Parfaitement! c’est moi qui paye la fête, s’écriait le peintre en remontant de la cave. Il avait des araignées au chapeau, et dans chaque main une vieille bouteille.

—Les bêtes mangent, régalons-nous! Je veux que ce soir toute la maison soit en joie.

Et pourquoi Estève voulait-il que toute la maison fût en joie, pourquoi avait-il lâché la chèvre, prodigué les pommes au cochon, le foin à l’âne, et mis l’étable sens dessus dessous?

Estève allait se marier.

—Avec qui?

—Avec mademoiselle Jeanne, la propre fille de monsieur Blasy, propriétaire du château d’Entrays.

—Tu es fou, garçon! Oui, pour sûr, la tête t’aura viré, murmurait le père Antiq, plissant avec incrédulité son petit œil clair qu’illuminait pourtant l’espérance. Epouser mademoiselle Blasy! Toi, un fils de paysan? Mais elle a refusé des percepteurs, des notaires! Puis, regarde un peu ta tournure: cette veste de velours, ces guêtres! Et le père Antiq, pour la première fois de sa vie remarquait, non sans amertume, le débraillé pittoresque de son cher neveu.

C’est qu’en effet le mariage d’Estève, se faisant, changeait bien des choses. L’abbé Mistre alors rompait avec M. Blasy, le traquait pour ses hypothèques, et le château d’Entrays se vendait.

Or voici l’histoire qu’Estève raconta. Elle est simple. Roulant la campagne avec son attirail de peintre, souvent il avait rencontré M. Blasy, marcheur intrépide et grand chasseur. On se lia. Estève fut présenté au château et vit mademoiselle Jeanne. Estève et Jeanne, naturellement, s’aimèrent. Et comme Estève, depuis trois mois, hésitait toujours à faire sa demande; comme mademoiselle Jeanne, sous un air d’apparente douceur, cachait une réelle énergie, il avait été décidé entre les deux amoureux que, pour en finir, mademoiselle Jeanne, le soir même, devait, au nom du trop timide Estève, demander sa propre main à son propre père.