—Quelle brave fille, cette mademoiselle Jeanne! disait le vieil Antiq; vive comme l’eau, et franche, et point fière! Le père fera ce qu’elle voudra. Brave homme aussi, ce M. Blasy! Un peu imaginaire, par exemple, avec ses sarcleuses, ses faucheuses, et ne s’entendant guère à la conduite des biens; mais brave homme! Ce n’est pas lui qui, comme tant d’autres beaux messieurs, passerait à côté de vous sans rien dire! Au contraire:—Eh bien! père Antiq, ça se fait-il?—Un peu dur, monsieur Blasy: la terre n’a pas son sang.—Il nous faudrait quelques gouttes de pluie.
Et le père Antiq riait et buvait, s’exaltant.
Mais Estève ne l’entendait plus. Son rêve était à Entrays. Il voyait le petit château à tournure rustique et féodale, les granges, la cour, le colombier. Il entendait dans son bassin de pierre froide, la fontaine claire chanter. Il pensait à Jeanne.
—Allons, les enfants, à la couche! dit tout à coup le vieux, en décrochant du mur le calen huileux, de forme romaine.
Éveillé subitement, Estève se mit à la fenêtre et regarda. La rue était déserte. Portes closes, point de lumières, et pour tout bruit l’appel mélancolique du crieur d’eau qui, soufflant dans une coquille marine percée par le bout, s’en allait à travers les quartiers paysans annoncer l’heure des arrosages.
V
LE CHATEAU D’ENTRAYS, LE PLAN, LE TOR.
Entrays, le tor, deux mots qu’il faudrait expliquer. Car, si les Français connaissent de leur langue ce qu’on peut en apprendre dans les livres, il en est une non moins belle que, malheureusement, ils ignorent, ou que plutôt ils ont désapprise. C’est la langue terrienne et cadastrale, celle des champs et des aïeux, laquelle, d’un mot spécial, note tous les accidents de terrain, tous les détails du sol, tous les aspects de la patrie et qui, une fois bien connue, dispenserait d’inutiles descriptions les auteurs de récits rustiques.
Charles Nodier, vers 1840, enseignait à l’Académie quelle espèce de vallée est une combe. Alpin au lieu d’être du Jura, il nous eût dit ce que signifie entrays, ce qu’est un tor, ce qu’est un plan, et pourquoi il ne faut pas confondre l’un et l’autre.
Aucun paysan ne s’y trompe: Entrays (inter aquas) est forcément une pointe de terre entre deux cours d’eau. Un plan est une plaine surélevée dominant vallées et rivières. Tel le plan d’Entrays dont nous parlons, situé à cent mètres au-dessus des limons de Buëch et des graviers blancs de la Durance. On appelle tor un plateau moindre accoté au plan comme un palier d’escalier le serait à une terrasse, et quand il y a, sur le flanc de la vallée, plusieurs de ces gigantesques paliers, ils se distinguent par la dénomination de Tor-le-plus-haut, Tor-du-milieu, et Tor-le-plus-bas.
Entrays, au-dessous de son plan, n’a que deux tors.