Tout ceci pourtant ne m’eût point tenté, étant de la race des oiseaux chanteurs qui préfèrent au tumulte des villes et au fracas des grandes routes l’abri d’un buisson où resteront, sa branche une fois dépouillée, quelques baies d’un bel écarlate qui, amollies par la gelée, aideront à passer l’hiver.

Mais hier matin le député m’est apparu sous un aspect nouveau ; et au prix de tous les ennuis je me condamnerais, Dieu me damne ! à légiférer onze mois et demi durant pour le droit d’exercer une semaine ou deux des fonctions à ce point aimables et patriarcales.

J’habite, comme tu sais, de l’autre côté de la Seine, un quartier paisible, affectionné des savants et des merles, où, entre de grands hôtels portant sur marbre noir des noms héraldiques dans un cartouche, se dresse de loin en loin, par-dessus des murs de jardins, un vieil arbre contemporain de Louis XIV et de Versailles. Les rares boutiques qu’on y voit gardent l’air honnête des boutiques de jadis. Peu de voitures s’y égarent et s’il en passe une parfois, le cocher intimidé par la majesté de ces arbres et le silence de ces maisons closes ralentit le pas et donne à sa guimbarde des allures de carrosse de cour.

Le Corps législatif n’est pas bien loin ; et quelques députés — il y en a ! — qui n’ont pas voulu se laisser prendre par le Maëlstrom, dont le formidable entonnoir se creuse et tourbillonne autour de la Bourse, non plus qu’être initiés à cinquante ans aux splendeurs de la haute vie, quelques députés se sont cantonnés là, modestes dans un petit cercle d’habitudes, logeant en maison meublée, dînant à table d’hôte, et le soir, comme des étudiants vieillis qui auraient neuf cents francs de pension par mois, se livrant à des orgies de lecture et de dominos dans des cafés où les garçons familiers et respectueux offrent au consommateur la Revue.

Donc hier, près de chez moi, je rencontre un de ces députés, non plus grave et le front obscurci de tous les soucis du pouvoir, n’ayant plus sous le bras l’indévissable portefeuille bourré de rapports et de plans : maisons d’école ou ponts à construire, chemins vicinaux à rectifier, églises romaines qu’il faudrait recouvrir de tuiles ; mais fringant, joyeux, guilleret, avec une douzaine de minuscules cartons noués de faveurs bleues et roses.

Il m’aperçoit, je le salue.

— « Le temps de déposer ceci à l’hôtel, me dit-il, et, si vous n’avez rien de mieux à faire, je vous emporte dans un fiacre.

— Pour aller ?…

— Eh parbleu, pour aller acheter d’autres cartons ! J’ai peu l’habitude des magasins ; vous, Parisien, m’aiderez à choisir. »

Une fois dans le fiacre, mon député me confia que, les crédits étant votés, il avait résolu, comme tous les ans, d’avancer son départ de quelques jours sans attendre les vacances réglementaires.