— « La Chambre s’arrangera ! Dès ce soir je quitte Paris… Voici la Noël qui arrive, et je ne peux pas faire autrement que d’être là-bas pour la Noël. Voyez plutôt… »

Il avait tiré une lettre, il me la lisait :

Monsieur le député,

Nous vous écrivons la présente à seule fin de vous occasionner un tout petit dérangement. En venant passer les vacances à Canteperdrix, il faut que vous ayez l’obligeance de nous apporter une petite lanterne magique, dans les prix doux et dont vous trouverez ci-inclus le montant en timbres-poste. On ne fabrique bien les lanternes magiques qu’à Paris, et nous avons promis la surprise, pour son Noël, à notre petit Marius qui se souvient toujours de vous et qui compte sur votre protection, monsieur le député, pour dans quinze ans d’ici, quand il se présentera à Saint-Cyr…

— « Comment refuser ce service à de braves gens qui s’imaginent que je les représenterai encore dans quinze ans ?… Et cette lettre n’est pas la seule ; voici par ordre alphabétique la série des commissions dont on me charge ! » continua mon député en déroulant une liste plus longue que celle des maîtresses de Don Juan.

Entre temps, arrêtant le fiacre à la porte d’un bazar ou d’une confiserie, nous entassions sur nos genoux et sur la banquette les cornets de bonbons à bon marché, frises en papier d’argent ou d’or et décorés de naïves chromolithographies, les pastillages à la mode d’autrefois où le sucre fondu, filé, pétri et coloré par des mains habiles, devient un beau paysage en relief au milieu duquel se promènent des personnages revêtus d’habits gommés ; sans compter les polichinelles et les poupons, les chiens qui aboient, les agneaux qui bêlent, les ânes qui braient, les vaches qui beuglent, les trompettes et les tambours, les sabres de bois, les pistolets de paille, les soldats de plomb poissant aux doigts et coloriés de couleurs barbares, les lions en poil de lapin, et les lapins batteurs de caisse à qui deux clous, en guise d’yeux, donnent un aspect diabolique.

Tout en maugréant, tout en soupirant, mon député nageait dans la joie :

— « Fichu métier ! s’écria-t-il, mais voilà de quoi me faire pardonner bien des bureaux de tabac que je n’ai pas obtenus malgré mes stations dans les ministères. »

Et moi, s’il faut que je l’avoue, le cœur mordu par une basse envie, j’étais jaloux de la joie de mon député.

Je me disais : d’ici à quatre jours, au fond de nos petits villages montagnards que décembre aura saupoudrés de neige, dans la rue blanche qu’égayera, reflet rouge à travers les vitres, la flamme des cheminées et des fourneaux, les enfants attendront le député promis, et dépassant la dernière maison, ils iront sur le chemin, jusque dans les champs, pour voir s’il arrive. Et la nuit du grand repas, au dessert, quand, arrosée d’un vin de cent ans, flambera sur les landiers de fer la bûche calendale, quand la clairette éclatera, bouchons en l’air, inondant la nappe de mousse, et qu’on apportera les cadeaux entre les trois lumières allumées et les trois assiettes de terre brune où le blé commence à verdir, alors les enfants le béniront, ce député, et ils se le figureront dans un rayon de gloire, avec une barbe blanche, des sabots, une limousine reluisant de givre, les mains pleines, souriant et emmitouflé comme le bonhomme Noël des contes…