Quand elle nous eut quittés :
— « Voilà bien du mystère pour l’achat de quelques malheureux pots de miel ! M’expliquerez-vous, tante Annette, ce que veut dire cette vieille avec son histoire d’abeilles qu’on dépite ?…
— Comment ! tu ne sais pas ?… Mais c’est la croyance du pays… Les abeilles, tout le monde ici te l’apprendra, possèdent le don de sagesse et ont l’argent et l’avarice en grande horreur. Elles veulent bien servir l’homme, mais non pas en être exploitées. Aussi ne permettent-elles pas qu’on change le prix de leur miel qui doit rester toujours le même, tel qu’il fut fixé dans l’ancien temps. Et si quelqu’un, par désir de trop gagner, se hasardait à l’augmenter, ne fût-ce que d’un sou, alors ce ne serait pas long, et les abeilles essaimeraient au loin, laissant l’avare seul à se lamenter devant ses ruches vides. »
N’est-ce pas, mon cher maître, que voilà une superstition touchante et une admirable leçon ? non pas seulement pour les épiciers qui, sans craindre de voir les pots sophistiqués s’envoler en brisant les glaces des devantures, continueront, hélas, jusqu’à la fin des siècles, à mélanger le glucose au miel ; mais pour toute l’humanité. Car au milieu des honteux marchandages où on les prostitue, dans le bruit d’écus remués dont on ne cesse de les assourdir, il est à craindre que les derniers dieux consolateurs qui nous restent, c’est-à-dire l’Art et l’Amour, secouent leurs ailes un beau soir, et remontent droit vers le ciel, indignés, comme les abeilles !
NOËL RÉTROSPECTIF
J’ai fait mon Noël, je l’avoue, un Noël qui aurait pu s’appeler Christmas. On avait, Dieu me damne, mangé le pudding en famille ; sur toutes les tables luisaient, flamblants neufs, des volumes petits et grands d’un bariolage correctement britannique ; à l’angle de toutes les cheminées, égratignant l’émail des potiches, se hérissaient des bouquets de houx ; à toutes les portes, à tous les lustres, pendaient des branchettes de gui au dur feuillage parasite piqué de fruits transparents et blancs pareils à des perles de glace, et chaque fois qu’un couple passait sous le gui, le cavalier avait le droit d’embrasser sa danseuse… Encore une coutume d’outre-Manche, à ce que m’a expliqué un savant.
La coutume est certes galante, je ne saurais y contredire. Cependant un arrière-fond de patriotisme proteste en moi contre cette invasion des mœurs étrangères. Et puisque les fortunés du jour veulent essayer, non sans raison, d’introduire un peu de pittoresque dans la vie, ils feraient mieux d’en revenir tout simplement à notre vieille France provinciale qui elle aussi a ses vieux et touchants usages dont la tradition vacillante déjà risque de s’éteindre si l’on n’y prend garde.
Je ruminais ces choses l’autre après-minuit dans la cohue des groupes — les mêmes souvent — qui sortaient recueillis du porche sombre et bas d’une église, ou se pressaient turbulents et joyeux aux devantures des restaurants éblouissantes de gaz, croulantes sous l’entassement des victuailles ; et, la mélancolie de l’heure aidant, je revoyais d’autres Noëls, loin de Paris, là-bas, au village.
Au village, bien à l’avance, Noël s’annonce par toutes sortes de signes et de pronostics que chacun comprend sans avoir besoin d’être astrologue. Le porc déjà gras sous son toit vit entouré de soins gastronomiquement affectueux ; tel aux Iles de la Société, un parent dont on attendrait le succulent héritage. Dès les premières gelées, sur la route sonore et blanche, ont commencé à défiler, venant on ne sait d’où, d’innombrables troupeaux de dindes. Chaque ménage achète la sienne qu’on nourrira dans un coin de la basse-cour et qui, gavée de son et de noix, avec ses colères stupides, sa roue bruyamment étalée, le bizarre ornement qui se trimbale autour de son bec, apparaît aux yeux des enfants comme un grand oiseau fantastique.
A la Sainte-Barbe, vingt-un jours avant la Noël, dans trois assiettes choisies parmi les plus belles du dressoir, on a étalé quelques grains de blé, lesquels arrosés soigneusement et tenus au chaud dans le coin de la cheminée, ne tardent pas à germer sans terre ni soleil, ce qui nous semblait un miracle. Ces trois assiettes, minuscules champs de blé vert, symbolisant le printemps et les espérances de l’année nouvelle, sont destinées à figurer — avec les trois lumières dont la flamme, selon le côté où elle s’incline, désigne celui qui doit mourir — sur la table du grand repas, entre le nougat familial et le pain de Calende qu’une main prudente va découper, la part des pauvres réservée, en autant de morceaux qu’il y a de convives.