— La Sylvanie des Pierre-Antoine, qui reçut la confirmation en même temps que toi, l’année dernière, et qui avait toujours la meilleure place au catéchisme ?
Mon oncle s’était arrêté. Sylvanie s’approchait, timide. Ayant souvent joué avec elle, je n’étais pas fâché de revoir Sylvanie.
Mon oncle, paternellement, la grondait. Pourquoi ne la voyait-on plus à la messe ? Pourquoi surtout n’était-elle pas descendue aux Trois-Tours pour faire ses Pâques ? — J’avais bonne envie, monsieur le curé, mais les Trois-Tours c’est loin et nos maîtres ne sont pas commodes. — Bien ! Sylvanie, je leur parlerai…
Cependant, Sylvanie réclamait un service. — Est-ce que vous ne pourriez pas, monsieur le curé, avec Jacques, veiller mes bêtes un instant de peur qu’elles n’entrent dans la chenevière, pendant que j’irai jusqu’aux maisons me faire prêter un morceau de pain. Mon chien Labri a mangé la provision de ma journée. Il ne passe ici jamais personne, et je risque de rester à jeun jusqu’à ce soir. — A jeun ! Tu es donc à jeun, Sylvanie, tout à fait à jeun, disait mon oncle. — Tout à fait à jeun, monsieur le curé. — Depuis le souper d’hier, tu n’as mangé ni bu ? — Ni mangé ni bu, monsieur le curé. — Pas même bu une goutte d’eau ! — Non, pas même une goutte d’eau. — Pas même cueilli, sans y faire attention, quelque prunelle, quelque mûre le long des haies !…
Ici, la Sylvanie se mit à rire : — Il y a beau temps, monsieur le curé, que les becs-fins ont picoré les dernières prunelles, et vous savez bien que les mûres ne rougissent guère au mois d’avril.
Mon oncle alors interrogea Sylvanie sur le catéchisme et parut ravi de constater qu’elle se le rappelait à merveille : — Parfait ! parfait !… Puis il ajouta : — C’est la Providence qui le veut, les voies de Dieu sont mystérieuses !
Par hasard, la Providence voulait-elle nous faire déjeuner chez l’abbé Bienteveux ce jour-là ? Je commençai à le soupçonner vaguement quand mon oncle me dit : — Éloigne-toi un peu, Jacques, je vais confesser Sylvanie.
La confession fut courte et l’absolution tôt donnée. La pauvre Sylvanie n’avait pas des péchés bien lourds. — Et maintenant, mon enfant, que vous voilà en état de grâce, après avoir remercié le Seigneur qui, par une faveur spéciale, a daigné venir à vous, tandis que vous n’alliez pas à lui, apprêtez-vous à recevoir dignement la divine Eucharistie.
Il y avait là tout près une manière d’oratoire sur les marches duquel Sylvanie s’agenouilla. Sylvanie, rose d’émotion, baissait les yeux et pleurait. Mon oncle priait à voix basse. L’hostie brillait entre ses doigts dans un rayon de vif soleil. Des oiseaux innombrables s’étaient mis à chanter. Une odeur plus pénétrante que l’encens montait des herbes attiédies. J’avais envie de pleurer moi aussi ; mais tout en pleurant je me disais :
— Pour peu que tout à l’heure on presse le pas, nous pourrons être avant midi à Saint-Trinit, où l’excellent monsieur Bienteveux nous attend avec du l’agneau rôti, des truites, des morilles.