Je fais surtout de grands détours, à travers friches et vignes mortes, pour échapper aux interrogations anxieuses des braves paysans mes frères, lesquels, troublés par les révélations de l’enquête, doutent déjà des représentants qu’ils ont élus et voudraient savoir à quoi s’en tenir, une fois pour toutes, sur la question du Tonkin. Ils n’ont que politique en tête, ils m’attendent comme une proie ; et, quand je passe hors de portée, ils me suivent d’un long regard que je devine chargé de reproches.
Puis l’homme reprend son travail, retournant au louchet la glèbe pierreuse ou s’escrimant de la hache sur un chêne trapu, difforme et tout en tronc à force d’être annuellement mutilé. Moi je gagne le chemin rural ; et, chaussé de façon à ne redouter ni les cailloux, ni les ornières, je jouis avec un sybaritisme ingénu des sensations délicates qu’on éprouve à revenir vieux déjà et ruminant ses jours aux endroits où, tout jeune, on rêva la vie. Il y a là un dédoublement de soi, un envers confus de souvenirs qui jettent l’âme dans un état de trouble exquis, comparable à l’enivrante obsession que laisse après lui un beau rêve.
Ce pays est plaisant plus que vous ne sauriez croire.
Ici le vrai Midi finit ; non pas vaguement, en limbes malades, en frontières flottantes et indéterminées, mais dans toute sa vigueur et sa force, au pied de rochers nus qui se dressent comme un rempart.
Par delà, c’est le Gapençais dauphinois, contrée à noyers et à fourrages, cirque vert, alpestre déjà, qu’enserrent des cimes longtemps neigeuses. Où nous sommes, c’est la Provence, blanche au printemps de fleurs d’amandier et conservant encore quelque gaieté malgré l’hiver ; car, à perte de vue, partout, sur les côtes abritées, s’accrochent des bosquets d’olive qu’argente en passant la tiède brise.
Et tenez, je vous plains, vous autres Parisiens, de ne pas connaître notre hiver !
Chez vous, l’hiver est chose nette : du froid et jamais du ciel clair. Chez nous, au contraire, c’est une saison voluptueusement nuancée, faite de frissons et de sourires, comme les automnes du Nord d’une si poétique mélancolie, et que le Midi ne connaît pas.
Au revers sombre d’un Hubac, la tombée de neige est restée ; les fontaines moussues pendent en stalactites que le reflet du ciel bleuit ; dans son lit d’ardoise effritée, sous une mince vitre de glace, le ruisseau coule silencieux ; et les merles transis se mettent en boule, tristement, au milieu des buissons sans feuillage.
Quelques pas encore : au premier tournant, le soleil devient chaud à se faire sauter la veste ; les sources chantent, dégelées, pour répondre au cri d’oisillons prématurément amoureux ; le gazon s’égaie de brins nouveaux ; et frissonnant un peu, sur le mur blanc du cabanon, à côté de la treille flétrie, un rosier surchargé de roses se redresse dans un rayon.
Telles sont mes joies d’après déjeuner.