Le matin, je chasse… Ne vous récriez pas ! Je chasse malgré mon horreur instinctive du massacre et du sang versé. Non pas à l’ours, soyez tranquille : le dernier ours de la contrée fut tué voici quatre-vingts ans, — un jour qu’il mangeait des poires sauvages, — par un petit berger que j’ai connu vieillard. Au sanglier non plus ; on en connaît un qui déserte parfois les bois de Lure, pour venir la nuit, dans les métairies, fourrager le grain des gerbiers : mais son existence est hypothétique et personne ne le vit jamais. Quant au lièvre, à la perdrix rouge, il faut pour les traquer, en ces cantons ardus, une vaillance de jarrets que Paris a par trop affaiblie.

Le mieux est d’avouer tout de suite. Eh bien, je chasse aux petits oiseaux.

Oui ! ces petits oiseaux, ces gentils chanteurs dont l’autre hiver (avec le docteur, il vous l’a conté ?) nous mangeâmes, la mort dans l’âme, tant d’appétissantes brochettes, non sans maudire la férocité toute romaine, l’horrible atavisme césarien, qui pousse ainsi les bons Provençaux à transformer en comestibles les plus minuscules habitants de l’air… ces petits oiseaux, je les tue, ou du moins je suis censé les tuer.

Et circonstance qui n’atténue rien, je les tue lâchement « au poste ! »

Vous ne connaissez pas la chasse au poste ?

Autour de Marseille et de Carpentras, autour de Carpentras surtout, la chasse au poste est élevée à la hauteur d’une institution nationale.

C’est l’ami César, — Guindon César, — un Sisteronnais originaire des plaines que le Vaucluse arrose, qui le premier introduisit dans nos montagnes ce délectable et détestable passe-temps. Comment a-t-il fait pour m’induire en tentation ? Je l’ignore ! Séduit par son infernale éloquence, je consentis un jour à le suivre, presque à contre-cœur, avec un sentiment de curiosité révoltée. Maintenant je suis pris, j’ai senti le sang, et, comme saint Augustin aux jeux du cirque, je retourne à la chasse au poste pour mon plaisir.

Les préparatifs sont charmants !

On part avec le jour, vers les sept heures ; c’est aux premiers rayons que la chasse est bonne ! Le corps bien couvert, le visage fouetté par un petit frisquet, on chemine gaillardement sur la route sèche et sonore. Là-haut, à mi-montagne, des traînées de brume, blanches comme argent sous le soleil qui les atteint déjà, promettent une belle journée.

Le poste !