A MES PETITES AMIES EUGÉNIE ET MARIE DUHAMEL

Pages, petits pages de musique ! n’est-ce pas, mes chers amis, que le nom seul fait rêver, et que, sans bien savoir en quoi consiste le métier, vous voudriez être pages de musique ?

Car les pages de musique ont réellement existé. L’illustre d’Assoucy, empereur du burlesque, dont vous lirez, quand vous serez plus grands, les extravagantes aventures, voyageait toujours accompagné de deux petits pages qu’il faisait chanter pour les instruire. A cette époque, tout musicien ambulant avait les siens. Marie de Médicis en ayant emmené plusieurs d’Italie, la mode après elle, et jusque sous Louis XIV, s’en continuait. Lulli, ce démon de treize ans, méchant et vif, et noir quoique fils de meunier, n’était pas autre chose que page de musique, lorsque le chevalier de Guise le rencontra s’escrimant du violon à travers les rues de Florence : — « Apportez-moi un petit Italien, si vous en trouvez un de joli, » avait dit mademoiselle de Montpensier au chevalier de Guise. Et le chevalier rapporta Lulli, comme il eût rapporté un perroquet d’Amérique. Lulli fit fortune à la cour. Vous voyez que les pages de musique d’aujourd’hui, les pifferari mal peignés, qui raclent le Miserere du Trouvère sur leur genou et braillent « Evviva l’Italia ! » dans les cafés de la capitale, ont des ancêtres glorieux.

Ce devait être une vie bizarre et charmante pour un garçonnet de douze à quinze ans, que de s’en aller ainsi à travers pays, étudiant la musique, non la guerre, et portant, non comme les pages du temps de la reine Berthe, la lance ou l’écu d’un chevalier, mais, ce qui vaut peut-être mieux, le théorbe ou le luth et le livre de tablature de quelque poète-chanteur.

Les bons jours, certes ! ne manquaient pas. C’est Madame Royale qui fait venir, voulant entendre leur chanson nouvelle, le maître et l’élève à son palais de la Vigne. C’est un prieur, c’est un légat qui les régalent de vin épiscopal, de vin papal. On se dispute leur compagnie. Devant eux, tout le long du chemin, les châteaux ouvrent leurs grilles ; au maître, des florins par poignées ; à l’élève, au gentil enfant qui se tient là timide, par derrière, un habit couvert de passements d’or, une toque à plumes, un poignard donnés en cadeau.

Puis ce sont les séjours dans les bonnes villes, confrères qu’on rencontre, joyeux compagnons qui vous font fête, aventures de grande route et d’auberge, duels pour un air ou pour un couplet. L’apprenti musicien prenait sa part de tout, parfois au détriment de la musique, témoin ce Pierrotin, page de d’Assoucy, qui perdit la voix à force de boire.

Il y avait aussi les jours de misère. Les portes ne s’ouvraient plus, les oreilles restaient insensibles. On traversait des saisons dures, chantant au cabaret pour le menu peuple, avec des plumets lamentables et des pourpoints du temps jadis. L’art y gagnait, car le maître, la poche vide, rentrait au logis de meilleure heure, et la leçon du page s’en trouvait plus longue. Mais le pire de tout, c’est quand le maître disparaissait, mis en prison pour quelque méchante affaire ; c’est quand le maître venait à mourir laissant tout seul, en pays étranger, son page, son pauvre petit page de musique !

J’ai lu autrefois dans une gentilhommière du Haut-Dauphiné, moitié ferme, moitié château, la lettre d’un petit musicien abandonné ainsi pendant toute une saison de neige, lettre qui, hélas, n’est jamais partie et que l’on conserve encore, après plus de deux cents ans, aux archives, parmi d’autres paperasses.

« Ma chère sœur,

« Qu’il fait froid ici et que ton Giovannino est malheureux !…