« Tu te rappelles, au printemps dernier, quand le signor Antonio, mon bon maître, me jugea, malgré mon âge, assez fort en musique et pour la voix ; il se mit à parler de Paris. — Paris est loin, disait-il, mais on chanterait en route… A Paris, la reine est une Médicis. Avec un luth et quelques beaux airs, à Paris, on est sûr de la fortune… Paris, toujours Paris. Et toujours la reine, la cour ! Donc un beau matin, nous partîmes.
« Avec nos instruments de musique et nos livres, nous emportions, en travers sur l’âne, ce grand polichinelle napolitain tout de blanc vêtu et sanglé de cuir, qu’Antonio a lui-même taillé dans le bois et qui nous faisait tant rire l’an passé.
« Povero Pulcinella ! il n’a pas eu de bonheur, ni moi non plus d’ailleurs, et le vieil Antonio moins encore.
« Tout alla bien les premiers mois, une fois sortis d’Italie. C’était la Provence ! Figure-toi un pays qui ressemble à notre pays : la mer, un beau soleil, des treilles sur des maisons blanches, et des villages et des grandes villes… C’était plaisir de voyager. Puis un parler presque italien, de braves gens toujours prêts à chanter, toujours prêts à rire. Nos duos, instruments et voix, faisaient merveille ; et Pulcinella, bien que tous ses lazzis ne fussent pas également compris, avait des succès sans pareils. La belle France que cette France !
« Il fallut pourtant la quitter. Le maître, tout joyeux, répétait : Parigi ! Parigi ! Nous nous enfonçâmes donc dans la montagne, tirant vers Lyon : c’était notre plus court.
« Quel chemin, petite sœur ! Des rochers, toujours des rochers. De loin en loin un pauvre village. Et le ciel qui devenait moins bleu, et le parler, à mesure que nous montions, qui se faisait barbare. Mes chansons ne plaisaient guère ; quant à Pulcinella, on ne le comprenait plus.
« Nous étions sombres, Antonio et moi ; Pulcinella lui-même devenait mélancolique. Pulcinella manquait d’entrain et de verve ; son œil rouge s’éteignait, sa face de coq semblait triste.
— Il gèle, povero ! il gèle faute de soleil, disait Antonio en essayant de sourire. Puis il répétait : Parigi ! Parigi ! pour nous rendre un peu d’espérance.
« Plus de recette sur les places ni dans les auberges ; et le froid avec cela qui venait. Le froid, la faim, quelle misère !
« Nous avions vendu l’âne. Je portais les livres et les luths. Antonio allait devant, par les champs mouillés, par les chemins pleins d’ornières. — « Va male ! va male ! murmurait-il, Paris est trop loin, trop loin Parigi ! » D’ailleurs nous n’avancions plus guère, car le vieux maître se fatiguait.