« Un jour il tomba de la neige, et puis il en tomba tous les jours. Nous nous arrêtâmes dans un village. On nous dit que les chemins étaient bloqués pour un mois et qu’il nous fallait attendre le retour de la belle saison.

« Attendre sans argent !… cela découragea le vieil Antonio. « Ahimé ! soupira-t-il, ahimé ! povero Pulcinella ! »

« Le soir, près d’un feu de sapin où les paysans nous avaient fait place, Antonio, à la flamme claire, voulut me donner sa dernière leçon. Sa dernière ! entends-tu, sorellina ? mais je ne savais pas que ce fût sa dernière. Puis il m’embrassa plus fort que de coutume et nous montâmes au grenier dormir dans le foin.

« J’avais accroché le Pulcinella devant la lucarne ; je l’avais accroché solidement à un grand clou, avec une corde. Au milieu de la nuit, un bruit m’éveille ; je regarde. En face de moi, blanc comme la neige et le clair de lune qui brillaient derrière, Pulcinella se balançait. C’est bien naturel, n’est-ce pas, un Pulcinella qui se balance ? La chose pourtant me fit peur.

— « Antonio ! Antonio !… » criai-je. Antonio ne répondit pas ; je me retournai, et, sur le mur du fond, dans la grande clarté qu’envoyait la lucarne, j’aperçus une forme noire. L’ombre de Pulcinella sans doute… je voyais la corde et le clou.

— « Antonio ! »

« A ce moment (c’est le vent peut-être qui fit cela), le Pulcinella se décroche et tombe. Et sur le mur du fond, chose étrange ! je continuais à voir son ombre immobile, avec la corde, avec le clou. — « Antonio ! » Hélas ! l’ombre de Pulcinella, c’était Antonio, mon maître, mon pauvre maître, qui s’était pendu.

« On a enterré Antonio. Les gens du pays ont brûlé Pulcinella, les barbares ! le prétendant ensorcelé. Maintenant je suis seul. Mais le printemps approche ; j’irai à Paris, j’y jouerai à la cour une belle chanson que j’ai composée à la mémoire de mon bon vieux maître : — Pulcinella nella neve — Polichinelle dans les neiges, Polichinelle mort de froid ! »

Bonne chance à Paris, gentil page de musique ! Puisses-tu y trouver la fortune avec tes mélodies, et porter un jour, non sans gloire, l’habit de satin brodé des petits violons du roi. Mais j’y songe : et cette lettre qui n’est jamais partie ?… peut-être le printemps vint-il trop tard pour le pauvre Giovannino ; peut-être est-il mort lui aussi, mort dans les neiges, mort de froid comme Antonio et Polichinelle !

MOURETTE ET PERDIGALET