— Et d’où les gens qui vont aux communaux de Saint-Donnat couper la litière rapportent, à la fin février, de si belles fleurs écarlates ?…
— Ils les cueillent au pied du roc, dans le petit bois qui y verdit ; mais ils les trouveraient bien plus nombreuses et plus belles, là-haut, au milieu des ruines, où les aigles seuls peuvent aller. Des fleurs, mes amis, qu’on n’a vues nulle part ailleurs, des fleurs comme les rois eux-mêmes n’en ont pas ! des fleurs enfin qui sont un peu fées, car elles proviennent en droite ligne, depuis mille et encore mille ans, des jardins de la belle Mourette.
Le château de Puy-Pagan, à l’époque où Mourette vivait, était le plus fort de la contrée. Inaccessible sur son roc et perdu tout au fond d’une forêt immense qu’habitaient les ours et les loups, on ne pouvait y arriver que par de périlleux sentiers emmêlés comme les fils d’un écheveau et connus des seuls propriétaires. L’audacieux qui en aurait rêvé l’assaut était condamné, sans qu’on eût besoin de le repousser par les armes, à périr, son chemin perdu, sous la dent des bêtes ou à rouler dans quelque abîme.
Le père de Mourette, qui s’appelait Bautézar, et descendait du mage de ce nom, ainsi que l’indique sur l’écusson des seigneurs du Puy-Pagan l’étoile à sept rayons qui guida les Trois Rois depuis les pays où naît le jour jusqu’à la crèche, le père de Mourette n’avait jamais voulu que sa fille quittât son château. Elle était si divinement belle avec ses grands yeux noirs et ses longs cheveux roux, pareils à ceux des Madeleines, que quiconque l’entrevoyait s’éprenait, de sorte que, faisant un choix, il y aurait eu, par sa faute, dans le pays, trop d’inimitiés et de guerres.
Cependant Mourette s’ennuyait, toujours seule avec son miroir, entre quatre murs, et n’ayant d’autres distractions que de monter sur la tour la plus haute pour contempler au loin, par delà la forêt, la plaine brune ou verte, puis jaune suivant la saison ; les villes ceintes de remparts, les villages aux cimes des collines ; la route sans fin où passaient les marchands et les cavalcades ; et le grand fleuve désert que descendait parfois une galère parée d’oriflammes.
Deux choses pourtant la consolaient de sa jeunesse prisonnière : un coin de jardin creusé dans le roc vif, — car la terre était rare au château, — où poussaient d’admirables fleurs couleur de feu que le premier des Puy-Pagan, arrivant par mer, avait apportées de Galilée ; et, avec les fleurs, la compagnie de Perdigalet, le fils du gardien de la porte, un aimable petit blondin qui l’aidait à les cultiver.
Quand il eut douze ans, voilà que Perdigalet, — sans le savoir, pauvre innocent ! — se rendit amoureux de Mourette. Le vieux Bautézar s’en aperçut ; et, malgré les larmes de Mourette qui aimait aussi, mais n’osait le dire, il résolut de faire tuer Perdigalet. « Pourquoi le tuer, si gentil et si blond, soupirait Mourette, ne vaudrait-il pas mieux le perdre ? Une fois en bas du château, dans les bois, peut-être pourra-t-il sauver sa vie ? Mais en tout cas, ne connaissant pas les chemins, il ne pourra plus revenir, et ce sera comme s’il était mort. »
Perdigalet, le brave garçon, avait son idée. Il voulait revenir, au moins une fois, en se cachant, jusqu’à la porte, pour reconnaître le chemin et délivrer Mourette plus tard, quand il se sentirait grand et fort. Et, pendant qu’on le descendait, le long des rochers, pendant qu’on l’égarait à travers bois, dans la nuit noire, Perdigalet allait semant une par une, de petites graines luisantes et dures, les graines des fleurs de Mourette qui, à l’arrivée de la saison mauvaise, avaient défleuri puis grainé. « Je me coucherai dans un arbre, songeait-il, aussitôt que les soldats m’abandonneront, et je me lèverai de grand matin, afin que les oiseaux n’aient pas eu le temps de manger mes graines. »
Mais hélas ! sur nos pays où jusqu’alors il n’avait jamais neigé, pendant la nuit, un tel faix de neige tomba qu’au matin on ne voyait plus la terre et qu’on ne la vit plus de six mois. Perdigalet pleura, comprenant qu’il lui serait impossible de retrouver les graines ni le chemin, et que jamais plus, plus jamais, il ne reverrait Mourette.
Comment Perdigalet tout seul et si petit, sans armes et sans espérance, échappa-t-il au péril du bois ? Par suite de quelles aventures, de quels combats, de quelles prouesses, revint-il un beau jour avec casque et cuirasse, en costume de chevalier ? Voilà qui serait trop long à dire ! Qu’il vous suffise de savoir qu’apercevant au loin sur son roc, par delà l’impénétrable forêt, les tours où languissait Mourette : « Ah ! neige, maudite neige, s’écria-t-il, sans toi je saurais mon chemin et délivrerais aujourd’hui mon amie Mourette, qui est enfermée.