Et le platonisme de nos chasses ? Et la vantardise de nos pêches ? S’en est-on, là-dessus, donné à cœur joie ? Comme s’il était nécessaire d’aller à Marseille pour rencontrer des chasseurs qui ne tuent rien et des pêcheurs imaginatifs qui, chaque fois qu’une ablette casse leur crin, croient avoir manqué la baleine.

L’homme se ressemble partout. Pour lui, à Paris comme à Marseille, en fait de chasse ou d’amour, de pêche à la ligne ou de gloire, la réalité compte peu, et ce qui importe, c’est l’illusion.

Mais arrivons à notre sujet, et laissons Marseille, puisqu’il s’agit de Parisiens.

Depuis longtemps, La Dieuville, un vieux camarade, me disait : « Viens donc me voir un jour à mon castel des Cressonnières ; c’est assez difficile à trouver, passé Garches, au milieu des bois. Mais les cantonniers me connaissent, ils t’indiqueront le chemin ».

Les Cressonnières ! Ce nom à lui tout seul semble une description ; et je me promettais par avance, près d’une maisonnette au perron disjoint, une source en pleurs parmi la mousse, puis devenue petit ruisseau, puis subitement élargie et se donnant des airs d’étang sous une nappe de végétations vertes où parfois creuse un trou, lent à se refermer, le saut fugitif d’une grenouille.

Eh bien, non : ce n’était pas ça !

Figurez-vous, en plein bois il est vrai, mais dans un endroit pelé par exception et totalement dépourvu d’arbres, figurez-vous une bâtisse basse, à un seul étage, tant bien que mal débarbouillée, au lait de chaux. Tout près, s’ouvrait une carrière à sable, obstruée de chardons et de ronces. Des poiriers mal peignés, des groseilliers sans fruits. Des plates-bandes, criant la soif par les mille trous de leur argile desséchée, où quelques tournesols demeurés vivaces au milieu des autres fleurs expirantes donnaient à l’ensemble l’air particulièrement terne et désolé d’un jardin de garde-barrière.

— « Comment trouves-tu ça ! fit La Dieuville. — Pittoresque, mais un peu nu. — N’importe ! je ne m’y ennuie point ; la sauvagerie du lieu plaît à mon âme. — Et c’est ce qu’on appelle les Cressonnières ? — Oui, sans doute, par antiphrase, car à quatre kilomètres à la ronde, je te défie de trouver ni un trou mouillé, ni une fontaine où puisse verdir le cresson. »

Sur quoi, m’ayant offert un cigare, La Dieuville daigna me faire admirer en détail ce domaine exigu et ses horizons misanthropiques.

Cependant, hanté par les idées de fraîcheur qu’avait évoquées en mon esprit ce maudit nom des Cressonnières, j’éprouvais le besoin de voir un peu d’eau.