— De diables blancs, grand saint Antoine ?

— Oui, mes amis, de diables blancs et blancs du plus beau blanc, je vous assure : déguisés qu’ils étaient en patronets, en marmitons, avec la veste courte et le béret. Ils brandissaient des lardoires et manœuvraient dans l’air, à cheval sur des lèchefrites.

Cependant, au milieu du logis, sur deux tréteaux, ils avaient placé une planche longue et couché Barrabas dessus. Près de la planche : un grand couteau, un seau, un petit balai, une éponge. Barrabas hurlait, et je compris que les diables allaient saigner Barrabas.

Quelle perdition que la gourmandise ! Tant que le sang coula et que Barrabas hurla, je me sentais quelque émotion dans l’âme ; mais une fois Barrabas silencieux : — « Bah ! » me dis-je, « puisqu’il est mort ! » Et c’est avec un sang-froid coupable, et même avec un certain intérêt que je vis, entre les mains des infernaux marmitons, le candide Barrabas, mon cher compagnon de solitude, manipulé cruellement et merveilleusement transformé en un tas de choses succulentes.

Je le vis grillé et râclé ; pendu par les pieds le long d’une échelle ; ouvert en long, vidé, lavé, blanc comme un lys et sentant bon déjà dans la vapeur de l’eau bouillante, puis tranché, haché, salé, chair à pâté, chair à saucisses, tout cela avec une rapidité, une prestesse diaboliques, si bien qu’en un clin d’œil la pierre de mon foyer s’étant couverte d’un lit d’ardente braise (les diables, hélas ! n’en manquent jamais), je fus entouré de marmites pleines, de grils chargés, de broches garnies où, parmi des fumées odorantes comme l’ambre, dans des jus et des sauces roux comme l’or, chantaient, rissolaient, frissonnaient, cuisaient, et cela, je le confesse, à ma grande joie ! les restes charcutés de celui qui fut mon ami.

Soudain tout change. Quel spectacle !… Un palais au lieu d’une cabane ; plus de cuisine ni de braise ; le mur décrépi se lambrisse, le sol battu se couvre de tapis. Seules les tuiles du toit gardent leurs trous ; mais ces trous se transforment en une merveilleuse treille à jour, courant sur le plafond doré, et laissant, par ses découpures, voir le bleu du ciel et les étoiles (j’en avais jadis admiré la pareille chez un homme riche de la ville à qui je prêchais la pénitence). Et, par ces trous, montaient, descendaient une légion de petits marmitons porteurs de plats, s’entortillant dans les feuilles, se suspendant aux vrilles cassantes de la vigne, s’accrochant aux bourgeons veloutés, embrassant de leurs petits bras les grappes, se laissant glisser le long des sarments verts, et couvrant de mets cuits à point une table où j’étais assis.

Sur cette table il y avait de tout. Ah ! mes amis, rien que d’y penser, l’eau m’en vient… Ciel ! qu’allais-je dire ? Non, rien que d’y penser, le remords m’en vient au cœur : quatre jambons, deux gros, deux petits ; quatre pieds truffés ; une seule hure, mais si bien nourrie de pistaches ; des rillettes ; des galantines rougissantes sous leur calotte d’ambre tremblotant ; des andouillettes délicates, des saucisses entortillées, des boudins noirs comme l’enfer ; puis les rôtis, les hachis, les sauces ! Moi, cependant, la bouche ouverte, les narines dilatées, j’admirais que sous les soies d’un humble animal eussent pu mûrir tant de choses savoureuses, et je m’attendrissais au souvenir de Barrabas.

— Mais en mangeâtes-vous, grand saint-Antoine ?

— Presque, mes amis, j’en mangeai presque ! Déjà je piquais ma fourchette dans la peau croquante d’un boudin qu’un diable fort poli me présentait. La fourchette entra, le diable sourit : « Vade retro, vade !… » m’écriai-je. Je venais de reconnaître le sourire de l’infernal petit porteballe, cause de toutes mes tentations, qui, deux mois auparavant, m’avait offert une broche à acheter. « Vade, Satanas, vade retro ! »

La vision s’évanouit ; le petit jour luisait, mon feu achevait de s’éteindre, Barrabas, aimable et bien portant, se secouait en faisant sonner sa sonnette ; et, au lieu de la ronde de diables blancs, des flocons de neige gros comme le poing, pénétrant par la porte et le volet qu’avait renversés la tempête, tourbillonnaient dans le vent glacé.