— Et après ? dirent les enfants affriandés par un si beau conte.

— Après, repentant et le cœur un peu gros, je partageai avec Barrabas mon repas de racines, et depuis, jamais plus les diables ne sont venus troubler notre réveillon.

LE POT DE MIEL

A THÉODORE DE BANVILLE

Il ne s’agit pas, cher maître, de celui que le Chaperon-Rouge portait pour Mère-Grand le jour que le loup le rencontra, mais d’un autre pot de miel en grossière terre de chez nous, vernissé à l’intérieur et s’agrémentant sur les bords de quelques coulures d’émail, modeste amphore paysanne qui a dû vous parvenir par colis postal ces jours derniers, dans un emballage de marjolaines nouvelles dont le parfum montagnard — si pénétrant soit-il lorsque la plante est cueillie verte, — aurait peine à lutter avec le parfum du miel lui-même.

Solide et grenu, et comparable — sauf la couleur — au Falerne que les vieux Romains coupaient par tranches avant de les dissoudre dans la neige, solide à ne pas fondre par les plus chauds étés, grenu à craquer sous la dent, ce miel tellement doux que sa violente douceur a des sensations de brûlure, vous aura sans doute rappelé le classique miel de l’Hymette que les épiciers grecs de la rue de la Darse, à Marseille, vendent, ô sacrilège ! dans de vulgaires boîtes de fer blanc.

Or, je veux vous révéler, car il y a toujours une raison aux choses, pourquoi le miel en question ne ressemble à aucun autre miel, et pourquoi il s’en est échappé, quand on a soulevé le couvercle, un vol de visions idylliques qui, tout de suite d’ailleurs, se sont trouvées comme chez elles dans votre maison à la fois Parisienne et Grecque, cachée dans la tranquillité des vieux ormes de la vieille rue du Jardinet.

La raison, cher maître, la voici :

Ce miel, tel que Rothschild n’en aura jamais sur sa table, cette savoureuse ambroisie faite du suc de toutes fleurs, cet or fluide et divinement sucré qu’il faudrait payer au poids du vrai or, n’était pas, comme vous avez pu le croire, un cadeau de moi, mais un cadeau que vous faisaient, et d’elles-mêmes, les abeilles.

Ce miel ne m’avait rien coûté, ou si peu que c’est presque rien…