Mais il vaut mieux simplement vous en raconter l’histoire qui, bien que d’hier et arrivée en France, nous ramène à la simplicité de ces âges primitifs où, sur la terre pure encore, sans ambition, sans besoins, heureux et bons comme des Dieux, les hommes vivaient en communauté avec la nature.

Un jour, tante Annette me dit :

«  — Voici que la saison approche ; si tu veux, un de ces matins, nous monterons au Mas des Truphème.

— Pour quoi faire ?

— Pour renouveler notre provision de miel. Autrefois, dès les premiers beaux jours, la femme nous l’apportait ; mais, maintenant, elle est trop vieille.

— Et, est-ce loin, le Mas des Truphème ?

— Non, deux petites lieues, à mi-hauteur de Lure. »

Deux petites lieues en montée — et l’on sait combien ces petites lieues s’allongent une fois parti ! — il y avait certes là de quoi faire réfléchir un Parisien. Mais on se souvient d’avoir été montagnard, et quelle belle occasion de renouveler connaissance avec la montagne, à travers les mille changements qui, des oliviers dont le feuillage déjà s’argente, et des amandiers prématurément fleuris, vous conduisent, par d’imperceptibles transitions, aux pentes ombragées de frênes, aux fourrés de grands buis glacés, aux rases étendues de lavandes, et aux sommets que seule égaie la verdure immobile des genévriers.

J’acceptai donc la promenade.

Le lit d’un torrent sert de chemin ; puis c’est un chemin pierreux fort semblable au lit du torrent, un chemin qui n’en finit pas de se tordre aux flancs de la côte abrupte où s’effrite sous le soleil le schiste des lavines ordinairement bleues, mais mouillées et noires ce matin, — car il a plu toute la nuit, — noires d’un velours rayé çà et là par le luisant ruban de sources subitement jaillies.