Et tout le temps je me disais :

— « Certes, la route est pittoresque, mais quelle singulière idée a la tante d’aller chercher son miel si haut ! »

Nous arrivons sous un revers abrité avec quelques traces de culture, un bout de pré, une chenevière : oasis cachée comme en défrichaient jadis, dans ces endroits perdus, les paysans, alors que le seigneur gardait pour lui seul les grasses terres des vallées ; et que peu à peu l’on abandonne depuis les ventes de la Révolution et le parcellement des grands domaines.

Au milieu, le Mas des Truphème, bizarre bâtisse en cailloux roulés, sans crépi, avec un cordon de grès rouge dessinant l’angle des murs, le cadre des étroites fenêtres, et l’arc surbaissé de la porte.

A côté du Mas, une fontaine de deux canons dont l’eau tombe à grand bruit dans un réservoir qui déborde ; et derrière, s’étageant sur un bloc calcaire naturellement coupé en gradins, une centaine de ruches, — troncs d’arbre creux que recouvre une tuile — tout autour desquelles, bourdonnant dans le soleil, tourbillonnent des vols d’abeilles, innombrables, mouvantes et pressées comme les flocons d’une neige d’or.

La vieille, qu’une poule suivait, s’avança timide et prudente :

— Vous m’avez fait presque peur : je vous prenais pour un huissier… Heureusement, j’ai reconnu mademoiselle.

— Vous avez donc quelque procès ?

— Non ; mais on n’est jamais sûr quand on est pauvre.

— Comment ? Pauvre ! avec toutes ces ruches…