Cependant, l’aveugle me demandait si je connaissais le pays, et, sur ma réponse affirmative, il me pria de le conduire à la fourrière aux chiens.
La fourrière, en effet, n’était pas loin ; et j’avais tort de l’oublier dans la liste des établissements plus ou moins répugnants et louches qui sont l’ordinaire décor de nos suburres provinciales.
Chemin faisant, l’aveugle me raconta son aventure.
Chercheur de pain par métier (hors de Paris les aveugles n’en exercent guère d’autre), l’avant-veille, en compagnie de son chien qui souffrait de la chaleur, lui aussi, et tirait la langue, il avait eu l’idée de se rafraîchir en passant devant un cabaret modeste où l’on vend un petit vin gai qui a goût de raisin et ne coûte pas cher. « Si pauvre qu’on soit, on peut avoir soif quand on court depuis le matin de ferme en ferme, dans la poussière des grandes routes. »
Malheureusement, il s’était endormi, et des vauriens avaient profité de son sommeil pour couper la laisse du chien et l’emmener. « Car ils l’ont emmené, Monsieur, emmené de force ; de son plein gré, la brave bête ne m’eût pas quitté pour les suivre… Un si bon chien, monsieur !… Je l’appelais Bourriquet en manière d’amitié et parce que des fois, dans nos discussions, quand il se mettait en tête de me conduire où je ne voulais pas aller, il était têtu autant qu’un homme. »
Bref ! le cantonnier avait vu trois particuliers assez mal mis, à mines de gueux de faubourgs qui, en riant comme après un mauvais coup, traînaient un chien mouton du côté de la ville. Et comme resté seul notre homme se désespérait, des rouliers avaient consenti à lui faire une place sur leur voiture. Aussitôt arrivé, il s’était informé un peu partout. Des gens lui dirent qu’en effet un chien effaré, sans collier, ayant tout l’air d’un chien d’aveugle, courait les rues. Il cherchait ainsi Bourriquet depuis deux jours, et Bourriquet ne se retrouvant pas, quelqu’un venait de lui conseiller de s’adresser à la fourrière. « Je n’en savais rien, monsieur, il paraît que c’est un endroit où l’on enferme les chiens sans maître. On les tue, comprenez-vous ça ? s’ils ne sont pas réclamés dans les vingt-quatre heures. Pourvu que Bourriquet n’y soit pas d’hier ! Mais Bourriquet est fin, il ne connaît que moi, et le gaillard ne se sera pas laissé prendre si vite. »
L’aveugle marchait, parlant toujours, cherchant à s’étourdir, à se tromper lui-même ; mais je voyais bien qu’au fond de l’âme il était fort inquiet du sort de Bourriquet.
A mesure que nous approchions du but, sa parole se faisait plus émue et il devint soudain tout pâle, quand m’arrêtant, je dis : « C’est là ! »
Cette bâtisse était sinistre, et son aspect, s’il avait pu le voir, eût achevé de désespérer le pauvre homme. Une petite cour précédant une tour ronde, qui jadis avait sans doute fait partie des fortifications. Sur la porte, une inscription en lettres noires : Fourrière des chiens. Et les chiens en entrant devaient, comme on dit, sentir leur mort, car la fourrière se trouvait contiguë à un chantier d’équarrissage.
Nous sonnâmes ; un employé à casquette galonnée vint ouvrir. Il me reconnut, et tout de suite fut aimable.