Le matou, grand batailleur devant l’Éternel, nez balafré, oreilles déchiquetées en dentelles, avait son poil du plus magnifique ébène et portait fièrement le nom de Moricaud. Il s’était rendu célèbre d’ailleurs par une assez singulière aventure.
Roulé du haut d’un toit au cours de quelque expédition amoureuse, il fut ramassé, assez mal en point, ne pouvant plus agir que des pattes de devant et traînant lamentablement sur le pavé, comme un poids inerte, la partie postérieure de son individu.
Les commères compétentes déclarèrent qu’il avait la colonne vertébrale brisée, et, pour lui épargner d’inutiles souffrances, on décida qu’un voisin, homme connu pour avoir le cœur dur, enfermerait Moricaud dans un panier et le précipiterait du haut du pont.
Un saut de cinquante pieds, s’il vous plaît ! dans un courant d’eau torrentueux et plus que jamais glacial en cette saison où les neiges fondent.
Ses maîtres le croyaient mort et déjà le pleuraient quand, deux heures après l’exécution, il reparut, mouillé, mais fier comme Artaban, gaillard comme un sabre, et valide de ses quatre membres.
En dépit du diagnostic des commères, Moricaud ne s’était rien brisé en tombant. Son cas, — ainsi qu’a daigné me l’expliquer l’illustre professeur Charcot, aussi profond philosophe que savant médecin et, en cette double qualité, grand contemplateur devant la nature et grand ami des animaux, — son cas devait être un de ces curieux cas de paralysie hystérique souvent provoqués par un choc et qu’une émotion violente suffit quelquefois à guérir.
Moricaud sortait donc guéri de son périlleux bain froid comme sort un croyant de la piscine de Lourdes.
Un chat imaginatif à ce point ne pouvait manquer d’avoir de l’esprit.
Ce simple fait le prouvera.
L’originale maison dont il s’agit conservait, au fond de son couloir, une antique sonnette hors d’usage qui, après avoir longtemps annoncé les visiteurs, mais désormais remplacée par une moderne sonnerie, ne servait plus guère qu’à convoquer, pour la distribution du mou, les chats attardés dans les combles ou bien errants le long des gouttières. Mise en branle par un bout de corde, la sonnette s’entendait de loin, et les chats, sans se faire prier, accouraient à sa voix connue.