Si bien qu’après cinq mois, lorsque, octobre annonçant l’hiver, la dame parla de regagner Paris, Henriquet pleura tant et tant qu’il fallut amener aussi la chèvre, le chevreau et la Sempiterne.
Effrayée par le vacarme des wagons et le fourmillement de cette grande ville où, tous les jours que le soleil fait, le monde est en habits des dimanches, la bonne vieille Sempiterne avait d’abord voulu repartir : — « Y a trop de maisons et point assez d’arbres ! » Puis, la nuit, lorsqu’elle regardait de sa fenêtre à mansarde les milliers de becs de gaz étincelants comme des étoiles : — « Les gens par ici sont fous, ben sûr, de gaspiller ainsi leur huile. » Et elle concluait par sa phrase de prédilection : — « Tout ça, c’est le diable et ses cornes ! » Formule vague, mais commode, qui lui servait à exprimer les sensations les plus diverses.
Peu à peu cependant la Sempiterne s’est habituée.
Le Luxembourg, les Tuileries, les arbres des quais et des squares l’ont réconciliée avec Paris. Elle a appris le chemin des rues. Et maintenant c’est elle qui, toute seule, conduit Henriquet en promenade, regrettant, à la vue des parterres toujours en fleurs et des pelouses bien arrosées, de ne pouvoir également y conduire la chèvre et le chevreau prisonniers dans le coin d’un petit jardin.
Henriquet l’appelle maman Gogüe, et n’échangerait pas pour la nounou la mieux pomponnée avec des rubans de bonnet si longs qu’ils en traînent par terre et des boules d’or dans les cheveux, cette paysanne sèche comme du bois sec, crevassée comme un sarment de vigne, dont la peau sent la terre et l’herbe, et qui lui conte de si beaux contes, le soir, quand vient l’heure de s’endormir.
Elle se trouve heureuse, la Sempiterne ! C’est pour elle, à soixante et dix ans passés, une enfance qui recommence, aussi lumineuse, aussi féerique que la première fut triste et terne.
Un jour, on l’a menée à la comédie ; et tout de suite elle s’est signée, croyant entrer dans une église. Au jardin d’Acclimatation, au Jardin des Plantes où son Henriquet la promène, elle a de naïves terreurs devant les bêtes des pays étranges et de grandes joies à reconnaître un arbuste, une fleur qu’elle nomme de son nom rustique. Tout cela, sans doute, est pour Henriquet, mais plus qu’Henriquet elle en profite. Parfois même — on n’est pas parfait, et les vieillards devenus enfants reprennent goût aux friandises — parfois, quand elle achète quelque gâteau pour Henriquet, il lui arrive de l’écorner, oh ! légèrement, du bout des doigts, et de se régaler des bribes.
Si vous l’aviez vue l’autre après-midi devant la baraque à Polichinelle ! La pièce avait un succès énorme ; l’héroïque et féroce bossu frétillant, frappant, baragouinant, était en train d’assommer le commissaire, et c’étaient des fusées de rire chaque fois qu’un fort coup de trique résonnait sur un crâne en bois. Mais dans l’auditoire enfantin, personne, pas même Henriquet, ne s’amusait, soyez-en sûrs, à l’égal de la bonne vieille, applaudissant de ses mains dures et dans les yeux de qui — des yeux ridés, petits et clairs — les larmes du plaisir brillaient.