Il y avait là des chevaux bleus pareils à celui dont Émile Pouvillon a raconté l’attendrissante histoire ; il y avait de ces violons rouges que ne dédaigna pas de célébrer le très grand écrivain qui s’appelle Théodore de Banville ; il y avait des poupées en carton, troncs informes, sans jambes ni bras, mais au sein desquelles un pois sec remue, symbolisant l’âme et la vie d’une façon suffisamment significative pour l’imagination toute neuve de jeunes cerveaux ; il y avait la grenouille que fait sauter une corde à violon tordue en ressort de baliste ; les forgerons battant l’enclume avec la raideur hiératique de dieux cabires ; et des tambours et des trompettes et des moulins à vent primitifs, le tout frais verni, poissant aux doigts, répandant une bonne odeur de bois blanc et de térébenthine.
On restait debout, les yeux agrandis par la convoitise, et calculant ce que les gros sous et les piécettes blanches des étrennes permettraient, le lendemain, d’acheter.
Cependant, peu à peu, la place se peuplait. Des paysans, des paysannes arrivaient apportant des œufs, des fromages, du miel, des fruits d’hiver, de maigres légumes ; et devant la vieille maison commune, au-dessous de l’écusson du temps des consuls martelé, la revendeuse disposait sur un lit d’algues ruisselantes des moules, des clovisses, des oursins dont les piquants remuaient, des sardines aux reflets de nacre et d’argent, un thon énorme perdant le sang par les ouïes, enfin toute une pêche miraculeuse qui nous faisait un instant oublier saint Sylvestre pour évoquer en nous, pauvres petits montagnards à demi sauvages, l’image d’un Marseille féerique, entrevu dans le lointain bleu du rêve avec ses hautes maisons, ses théâtres, ses larges rues, les eaux jaillissantes de ses places, et la mer infinie où passent des navires.
D’ailleurs, nous n’étions déjà plus seuls, nez transis et pieds dans la neige, autour de l’éblouissante boutique. — « Donnez place, petits ! » Et nous donnions place à un villageois marchandant des bagues en crin pour son amie ; à un valet de ferme, à un pâtre essayant sur une série de galoubets, avant de lâcher les cinq sous, tous les airs de son répertoire, ou bien faisant vibrer entre ses dents, avec des poses extasiées, la lame de fer d’une guimbarde, instrument gastralgique et subjectif, entendu seulement de celui qui en joue, et qui semble avoir été inventé tout exprès pour ces pauvres gens dont la vie se passe contemplative dans la solitude des montagnes.
Saint Sylvestre leur vendait, souriant toujours, ne parlant guère ; et quand il parlait, on remarquait chez lui comme un léger accent du pays d’Auvergne.
Que ce fût le vrai saint Sylvestre, personne parmi nous n’en doutait. Aujourd’hui je le crois encore. Un fait incontestable, c’est que, le jour de l’an une fois passé, cet étrange saint au parler auvergnat disparaissait de même qu’il était venu, sans laisser trace ; et nous nous imaginions alors qu’il était retourné là-haut, derrière les nuages, remontant avec sa carriole et son âne par la voie lactée, ou, si vous aimez mieux par le chemin de Saint-Jacques qui, large et blanc comme une grande route, serpente à travers les étoiles.
On les aimait, on les soignait ces naïfs joujoux, préférables certes à ceux qu’aujourd’hui, non pas les saints, mais des gens très savants fabriquent. La famille les conservait, et je m’en rappelle d’anciens qu’on ne montrait aux enfants que les grands jours.
Un surtout, un kaléidoscope, le seul qui exista dans la ville et que cousine Annette — tous les gamins du pays, je ne sais pourquoi, appelaient cette bonne vieille dame cousine Annette — possédait.
Quelquefois, oh ! bien rarement, cousine Annette consentait à mettre la clef sur une antique table fermée, dont les deux battants en s’ouvrant comme les volets d’un triptyque laissaient s’envoler soudain une pénétrante odeur de temps passé.
Que de belles choses là-dedans qu’il fallait admirer de loin avec défense d’y toucher ! Des étoffes brochées, des rubans à ramages, des dentelles que la vieillesse avait précieusement jaunies, de frêles éventails d’écaille, des bijoux à l’ancienne mode ; que sais-je encore ? Des bourses en perles, des reliquaires ayant la forme d’un cœur où de petits os blancs s’encadraient, fixés d’un peu de gomme, au milieu d’arabesques de papier doré, des boîtes à bonbons faites en peau de bergamotte, et d’autres boîtes recouvertes d’un verre bombé sous lequel, sculptés dans la cire, avec leurs moutons et leurs bergères, à travers les prés et les vallons d’un paysage chimérique, des bergers galants se promenaient.