Et ces menus riens d’autrefois si bien en harmonie avec la physionomie doucement attristée de cousine Annette et l’ameublement de ce logis silencieux, éclairé à peine, où depuis soixante ans n’était pas entré un objet nouveau, nous inspiraient un sentiment confus d’admiration et de respect.
Néanmoins, la merveille toujours nouvelle, c’était encore le kaléidoscope.
D’où venait-il ? De qui le tenait cousine Annette ? Peu importe ! mais je le revois tel qu’il était avec son cornet en carton revêtu d’un papier aux gaufrures ternies. Je crois entendre le petit bruit sec que faisaient à chaque transformation, en se groupant, les perles, les paillons et les fragments de verres rouges et brillants comme des pépins de grenade.
Retenant notre souffle, l’un après l’autre, l’œil appliqué à la lentille, nous admirions naître, mourir, et naître encore, tandis que le cornet tournait, ces innombrables figures pareilles à celles qu’on voit flotter en rêve. Nous ne comprenions rien au miracle, et notre plaisir se mêlait d’un peu de mystérieuse terreur.
Je croyais le kaléidoscope disparu, hélas ! avec les chevaux bleus, les violons rouges, les grenouilles sauteuses et les forgerons en bois verni.
Eh bien ! non ; cette année un hasard m’en réservait la surprise.
L’autre jour, en plein boulevard, entre un marchand de locomotives à ressorts et un débitant de cris du Bulgare, j’ai cru reconnaître — ne me trompai-je point ? — mon kaléidoscope d’autrefois, et non pas un, mais cinquante, mais cent, tout un stock de kaléidoscopes. Je ne me trompais pas : c’était bien le même avec le même papier ancien qu’égaie une vague dorure et au dedans les mêmes dessins capricieux et fugitifs.
J’en achetai quelques-uns qui obtinrent, les témoins sont là ! un joli succès d’étrennes. J’aurais dû dévaliser la boutique. Car, retournant le lendemain pour renouveler ma provision, j’ai trouvé la place vide.
Saint Sylvestre — ce marchand ne pouvait être que mon saint Sylvestre — avait disparu le jour de l’an une fois passé, à son habitude.
Et maintenant, sans doute, avec la carriole et l’âne, il regagne — bon quincaillier coiffé de l’auréole — ses magasins du ciel par le chemin de Saint-Jacques qui serpente là-haut, dans les étoiles, large et blanc comme une grand’route.