JEAN MIAN

Au tournant de la route, avant d’arriver au village, une douzaine de ruches s’alignaient. — « Approchons-nous pour voir si le bon soleil qu’il fait à l’abri de ce roc, dans ce creux de vallon, n’aurait pas réveillé les abeilles ? » Je m’aperçus alors que toutes les ruches étaient nouées d’un brin de crêpe et j’en conclus, connaissant la coutume, qu’il y avait un mort dans la maison. Une vieille femme passa, courbée sous son faix de litière. Je l’interrogeai. Elle me dit : — « C’est pour le Jean Mian que les cloches ont sonné ; depuis hier il est allé nous attendre… » Et d’un geste de sa main plus sèche que les buis de sa charge, elle me montrait sur le coteau le mur bas et blanc du cimetière.

Jean Mian ? Mais je le connaissais, Jean Mian ! Un homme d’ancien temps, tout à fait à la vieille mode. Et, soudain, je me le rappelai comme je l’avais vu souvent, étant écolier, avec son chapeau blanc, ses culottes que boutonnait un bouton de buis large comme un petit écu, sa veste courte à collet montant, en burelle couleur de la bête, et son gilet rayé dans les goussets duquel il aimait à fourrer les poings.

Ménétrier à ses moments perdus, Jean Mian fit longtemps danser aux vogues… Il était le dernier à savoir les vieux airs. Lui retiré, le cornet à piston, la clarinette sont venus ; et le pays n’a plus entendu ronfler le tambourin ou gazouiller le galoubet, ce qui faisait comme une dispute de cigale et de rossignol.

Jean Mian était pénitent. Combien de fois ne l’ai-je pas vu aux processions, ce petit homme, trébuchant pieds nus dans la neige sous le poids du grand crucifix, tandis que sa cagoule relevée découvrait un menton rasé, un nez énorme, le tout ruisselant de sueur, et deux yeux noirs plissés et vifs. Mais il en voulait aux curés. Le curé Gravaz, un révolutionnaire ennemi des bonnes traditions, n’avait-il pas fait enlever, à l’entrée de l’église, le vieux banc en noyer luisant où, de temps immémorial, les bons pénitents, chaque dimanche, vendaient pour un sou aux gamins des carrés de gâteau à l’huile. Et cela sous prétexte que l’argent ainsi récolté s’employait à faire deux fois l’an, entre confrères, ce qui s’appelle un bon repas.

Car Jean Mian comme tous les artisans, tous les gens des petits métiers à son époque, était friand d’un fin morceau. Pour rien au monde on ne l’eût empêché d’aller, sur le coup de cinq heures, à la chambrette, boire un verre avec les amis, en grignotant quelques amandes, ou, faute de mieux, en croquant un grain de sel gris qui faisait trouver le vin bon. Vous aviez alors à deux sous un litre de vin paysan, aimable à voir et fleurant la grappe. Ces patriarcales débauches ne pouvaient, certes, porter tort ni à la bourse ni à l’estomac.

Jean Mian ne détestait pas non plus de se payer sa partie de bastidon, une fois par hasard, le dimanche ou dans la semaine. En hiver surtout, par un beau temps, quand les jacinthes reverdies montrent le nez pour voir le soleil à travers les feuilles tombées. Après déjeuner, assis devant la porte, on regardait le jeune blé luire et frissonner à la brise, on s’extasiait sur les charmes de la saison bénie où tout germe et pousse à la grâce de Dieu pendant que l’homme se repose, et, la philosophie s’en mêlant, — toujours la philosophie s’en mêle quand il y a une pointe de muscat dans le cerveau, on se félicitait d’être au monde, et on plaignait le sort des riches.

Lorsqu’il s’agissait de bastidon, Jean Mian se montrait intraitable. Le bastidon était sacré pour lui, plus que son tambourin, plus que son banc d’église, plus que la Notre-Dame, vêtue de brocart, chargée de bijoux en or faux et à l’Ascension ornée de pommes, de raisins et de cerises nouvelles, que les pénitents promenaient sur un brancard à travers la ville et sous laquelle les grands’mères nous faisaient passer pour que nous devinssions grands et forts.

Un jour son ami Tonin Saigne-Fiasque, le cordonnier, avait pris une résolution grave. Secoué la veille par sa ménagère, il s’était installé devant son établi dès l’aube, et prétendait travailler d’arrache-pied jusqu’au soir à une paire de chaussures qui pressait. Or ce jour-là, précisément, il s’agissait de manger une douzaine de grives au genièvre. Les manger sans Tonin ? Pas possible ! Et Tonin, fidèle à son vœu, ne voulait pas se laisser tenter. — « Voyons, Tonin, sois raisonnable : les grives n’attendent pas et tes chaussures attendront. Tu les achèveras demain ; la mère des jours n’est pas morte. — Je ne peux pas, répondit Tonin. — Et pourquoi ne peux-tu pas ? — Pourquoi !… pourquoi !… parce que je me suis acheté un sou de feu ce matin et qu’il faut que je le profite.

En effet, au beau milieu de la boutique on pouvait voir une brasière où brûlaient bleu des coquilles d’amandes prises au four du boulanger. Un sou de feu ! Les autres compagnons faiblissaient, vaincus par la force de l’argument. Mais Jean Mian, homme d’énergie, fouilla dans ses poches : — « Ton sou de feu, tiens, le voilà ! » Et Tonin laissa ses souliers, Tonin alla manger les grives. Sa conscience était tranquille, personne n’avait plus rien à dire, on lui payait son sou de feu.