Qu'elles me semblaient longues, ces nuits, lorsque je me couchais sur cette impression-là, et comme je luttais en vain pour obtenir l'anéantissement de mon esprit dans le doux abîme du sommeil! Je demandais ce sommeil à Dieu, de toutes les forces de ma piété d'enfant. Je disais mentalement douze fois douze Pater et douze Ave,—et je ne dormais pas. J'essayais alors de me forger une chimère. J'appelais ainsi un bizarre pouvoir dont je me savais doué. Tout petit garçon, et une fois que je souffrais d'une rage de dents, j'avais fermé les yeux, ramené mon âme sur elle-même et forcé mon esprit à se représenter une scène heureuse dont je fusse le héros. J'avais pu ainsi aliéner ma sensation présente au point de ne plus me douter de mon mal. Maintenant, chaque fois que je souffre, je fais de même, et ce procédé me réussit presque toujours.—Je l'emploie en vain lorsqu'il s'agit de maman. Au lieu du tableau de félicité que j'évoque, l'autre tableau se présente, celui de l'intimité de l'être que j'aime le plus au monde avec l'homme que je hais le plus. Car je le hais, animalement, et sans que j'en puisse donner d'autre motif, sinon qu'il a pris la première place dans ce cœur qui fut tout à moi. Allons, j'entendrai les heures sonner, une fois au clocher d'une église voisine, et une fois à l'horloge de notre collège,—un tintement grave, puis un tintement grêle. J'entendrai le vieux Sorbelle marcher le long du dortoir, tristement éclairé de quelques quinquets, puis rentrer dans la chambre qu'il occupe à une des extrémités. Que les deux rangées de nos petits lits sont lugubres à regarder, avec leurs boules de cuivre qui brillent dans l'ombre, et le ronflement des dormeurs odieux à entendre! D'intervalle à intervalle, un veilleur passe, un ancien soldat à la face large, à la grosse moustache noire. Il est engoncé dans un caban de drap brun et porte une lanterne sourde. Est-ce qu'il n'a pas peur la nuit, tout seul, le long des escaliers de pierre du lycée où le vent s'engouffre avec un bruit sinistre? Que je n'aimerais pas à en descendre les marches, dans ce frisson des ténèbres, de crainte d'y rencontrer un revenant! Je chasse cette nouvelle idée, mais vainement encore, et puis je songe... Où est celui qui a tué mon père? Est-ce d'épouvante, est-ce d'horreur que je frémis à cette question? Et je songe toujours... Sait-il que je suis ici? Et la panique m'affole, et je me demande si l'assassin ne serait pas capable de se déguiser en garçon de collège pour venir me frapper à mon tour? Je recommande mon âme à Dieu, et c'est sur ces affreuses pensées que je m'endors enfin, très tard, pour être réveillé en sursaut à cinq heures et demie du matin, la tête lassée, les nerfs tendus, ma pauvre âme malade, d'une maladie qui ne peut pas guérir.
VI
utres images.—Trois années se sont écoulées depuis le soir d'automne où une voiture de place nous a déposés, mon beau-père et moi, dans ce coin d'une des avenues du vieux Versailles qu'attriste la muraille du collège. Je devais passer dans ce collège dix mois seulement, ceux que ma mère passerait, elle, en Italie. Oui, c'était un soir de l'automne de 1866,—nous voici dans l'hiver de 1870, et je suis demeuré interne dans ce lycée «où l'air est si bon, où je travaille si bien»,—ce sont les raisons que ma mère a données pour ne pas me reprendre chez elle; et la naïve femme est de bonne foi en répétant les phrases de M. Termonde. D'ailleurs ne m'a-t-elle pas consulté? N'ai-je pas répondu, moi aussi, que je préférais l'internat? Une expérience de quelques semaines de vacances, au retour de leur voyage, m'a démontré que mon cœur saignerait trop, à la voir aimer son mari comme elle l'aime. Mes yeux aigus d'enfant jaloux, et qui se souvient, surprennent trop de signes de ce sentiment. Elle passe, comme autrefois, ses blanches mains sur ma tête, pour me caresser, mais cette flatterie ne m'est plus douce depuis qu'une seconde alliance brille sur une de ces mains, et un jour arriva où cette seconde alliance y demeura seule! Du vivant de mon père, et lorsqu'il s'approchait d'elle pour l'embrasser, toujours elle avait un premier geste de défense, l'écartant de son bras, ou détournant la tête. Comme elle est soumise aujourd'hui et docile à poser cette même tête sur l'épaule de M. Termonde! Il la prend, sans qu'elle se défende, par cette taille qu'elle a gardée si souple. Il posé un baiser sur ce front qui ne se retire pas et que des boucles encadrent, au lieu des bandeaux qui plaisaient à mon père. Chacune de ces familiarités m'est une torture. Comment le devinerait-elle? Durant ces premières vacances, une après-midi que nous devions sortir et que la femme de chambre n'était pas là, M. Termonde lui a boutonné ses bottines de promenade. Je l'ai vu qui lui prenait le pied, après lui avoir ôté un petit soulier découvert, et qui mettait enfantinement un baiser sur ce pied chaussé d'un bas couleur pensée. J'ai subi un trop fort accès de rage lors de cette petite scène pour ne pas préférer le collège, qui ne me rappelle, du moins, ni le second mariage que je déteste, ni mon père si profondément oublié là où je voudrais tant que sa mémoire survécût. Et j'ai dit: Oui, au désir de mon beau-père; et j'ai gardé la tunique.
Pourquoi cet hiver de 1869-1870 se représente-t-il à mon souvenir? Ce n'est pas qu'il ait été distingué par aucun événement nouveau; mais j'ai là devant les yeux une photographie de moi à cette date, et je retrouve, en la regardant, la trace plus vive de mon âme d'alors. Je m'apparais à moi-même comme une sorte de spectre rétrospectif, avec ma tête tondue, ma maigreur de garçon qui a trop grandi. C'était l'époque des conversations grossièrement libres, des lectures hâtives et désordonnées, de l'irréligion précoce et outrageante. Les visages de mes camarades me reviennent aussi dans le demi-jour de ce passé déjà si distant. Rocquain, plus blême que jamais avec son nez rouge d'acteur comique, chante des chansons de café-concert, fume des cigarettes dans des endroits inavouables, et collectionne des photographies d'actrices... Gervais, toujours brun et frisé, s'est passionné pour les courses; il y joue avec bonheur; il s'est réconcilié avec Leyreloup, «l'hérissé», comme nous l'appelons, et il lui a communiqué sa dangereuse manie. Ils organisent à eux deux des steeple-chases d'insectes, de chenilles et de tortues. Ils ont même imaginé une combinaison de paris à laquelle prennent part une dizaine d'entre nous. Le jeu consiste à placer devant un dictionnaire plusieurs morceaux de papier sur chacun desquels est inscrit un nom de cheval. On ouvre et on ferme le dictionnaire avec rapidité. Celui des morceaux de papier que ce petit coup de vent porte le plus loin a gagné le prix, et ceux qui ont parié sur lui se partagent les enjeux. L'immense Parizelle a grandi encore. À seize ans, il porte déjà la barbe et il a des maîtresses. Des sous-officiers d'artillerie, dont il a fait la connaissance, un jour que son correspondant l'avait laissé vagabonder seul dans le parc, l'ont mené dans un certain café dont il nous montre le chemin quand nous allons en promenade. Il nous décrit ce café par le menu, les vitres dépolies, la salle remplie de femmes habillées comme des bébés, avec des chemisettes toutes courtes, des bas de couleur, de hautes bottines à boutons dorés, et là-dedans un tapage, une gaieté, des chansons, des soldats debout qui boivent, d'autres assis qui ont pendu aux murs leur sabre et leur shako,—et les escaliers qui résonnent sous les grosses bottes de ceux qui descendent. Quant à moi, j'ai un nouvel ami, Joseph Dediot, qui m'a fait connaître quelques vers de Musset. Nous raffolons de ce poète. Dediot se trouve placé en classe à côté de Scelles, le fils du libraire, celui que nous avons surnommé Bel-Œil, parce qu'il est louche. Bel-Œil est paresseux comme un homard, et Dediot a passé avec lui le plus étrange marché. Dediot lui fait tous ses devoirs, et, en retour de chacun, Bel-Œil livre la copie de vingt vers de Rolla. Moyennant je ne sais combien de versions, de thèmes et de vers latins, mon ami s'est procuré tout le poème, et nous récitons avec frénésie:
Ô Christ! je ne suis pas de ceux que la prière...
Et encore, appliquant ces vers à notre lycée dont les mœurs sont celles de tous les internats:
.......Et la corruption
Y baise en plein soleil la prostitution.
Nous sommes devenus sceptiques et misanthropes. Nous jouons à l'athéisme désespéré, comme Parizelle et Rocquain jouent à la débauche, Gervais au sport et au chic, d'autres à la politique et d'autres à l'amour. Le père Sorbelle, renvoyé du lycée, vient de publier un pamphlet où il se peint lui-même sous le pseudonyme de Lebros, et le proviseur sous le nom de M. Bifteck. Ce petit livre nous occupe tout cet hiver et nous décide à une conspiration qui n'aboutit pas. Nous voilà jouant aux révolutionnaires. L'étrange discipline que celle de ces infâmes collèges, où les adolescents gâtent leurs années d'innocence heureuse par la copie puérile et anticipée des passions dont ils souffriront réellement un jour;—tels les enfants qui doivent mourir à la guerre, et font les soldats avec leurs boucles blondes et leurs rires gais! Hélas! le jeu, pour moi, a fini trop vite.
C'était pourtant mon home, l'endroit où je me sentais vraiment chez moi,—ce maussade collège avec ses cours stériles, ses études renfermées, son réfectoire empoisonné d'odeur de vaisselle, ses classes dont les pupitres étaient tatoués d'inscriptions au canif, ses dortoirs aux lavabos douteux. J'aimais ce bagne qui tenait de la caserne et de l'hôpital, parce que là du moins je ne retrouvais pas la preuve incessante de mon double malheur. Je m'y détendais, après tout, dans la naïveté de mon âge, et je cessais de m'hypnotiser dans l'idée fixe du meurtrier de mon père à découvrir et de mon beau-père à détester. Mes jours de sortie étaient pour moi des jours de supplice qui m'auraient fait appréhender avec terreur la fin de mes années de lycée, si je n'avais su qu'au lendemain de mon baccalauréat j'aurais ma fortune et que je pourrais m'adonner tout entier à la recherche qui devait être le but suprême de ma vie. Je m'étais juré d'atteindre, moi, ce mystérieux assassin que la justice n'avait pas découvert, et je trouvais dans cette résolution, que je gardais au fond de moi sans jamais en parler, une extraordinaire force morale. Cela ne m'empêchait pas de souffrir pour des vétilles, aussitôt que ces vétilles me devenaient des signes que j'étais deux fois orphelin... Qu'ils me sont de nouveau présents les supplices de ces jours de sortie! Quand le domestique qui doit me conduire chez ma mère vient me chercher, ces dimanches-là, vers les huit heures, je reconnais à son sans-gêne que je ne suis plus le fils de la maison, l'enfant-roi auquel la servilité des gens tient à plaire. Celui-ci, cet infâme François Niquet, avec son menton rasé, son œil insolent, ne lève pas son chapeau quand j'arrive au parloir où il m'attend. Quelquefois, et lorsque le temps est mauvais, il se permet de bougonner. Il allume sa pipe dans le compartiment du vagon, sans me demander la permission, et la fumée du tabac m'écœure. Je mourrais plutôt que de lui faire une observation; car il m'est arrivé une fois de me plaindre du valet de chambre de mon beau-père, un méchant drôle à qui l'on a donné raison, et depuis lors j'ai décidé que jamais plus je ne m'exposerais à cet affront. D'ailleurs, j'ai déjà trop souffert, et souffrir, ainsi apprend à mépriser... Le train marche sans que j'échange cinquante mots avec ce manant. Je sais que je passe pour très fier et très difficile; mais par la même disposition d'esprit qui, tout enfant, me rendait boudeur, j'aime à déplaire à qui me déplaît... À travers ce silence et la fumerie du rustre, nous arrivons à la gare Montparnasse. Jamais une voiture qui m'attende, quelque temps qu'il fasse. Nous allons à pied jusqu'au boulevard de Latour-Maubourg, le long des avenues bordées de masures, d'hospices et de boutiques de bric-à-brac. Nous contournons l'église Saint-François-Xavier avec ses deux grêles tours, puis nous traversons la place des Invalides et nous voici devant notre hôtel. Je hais la figure de la maison. Je hais le concierge, une autre créature de M. Termonde, et sa large face, où je lis une hostilité qui n'est sans doute qu'une entière indifférence. Mais tout se transforme pour moi en signe de haine, depuis ces visages des domestiques jusqu'au visage de ma chambre. M. Termonde m'a pris ma chambre d'autrefois, une belle et claire pièce inondée de soleil avec une fenêtre ouverte sur le jardin et une porte sur la chambre de ma mère. J'occupe maintenant une espèce de grand cabinet, au Nord, d'où j'ai pour unique vue un chantier de bois. Quand j'arrive à la maison par ces matins de dimanche, c'est là que je dois monter, en attendant que ma mère soit levée et puisse me recevoir. On ne s'est pas donné la peine d'allumer du feu; j'en demande, et tandis que le domestique accroupi souffle sur les fagots, je m'assieds sur une chaise, je regarde le portrait de mon père, exilé aujourd'hui chez moi, après avoir si longtemps figuré sur un chevalet, drapé d'une étoffe noire, dans le petit salon de maman. L'odeur du bois humide qui s'enflamme, âcre et forte, se mêle à la fade senteur de cette pièce que l'on n'a pas aérée de toute la semaine. J'ai là quelques minutes amères à passer. Ces mesquines douleurs me font sentir l'abandon moral où je suis plongé, plus cruellement. Et ma mère vit, elle respire à quelques pas de moi,—et elle m'aime!