Maintenant que je jette un regard lucide sur cette jeunesse malheureuse, je reconnais que mon caractère entra pour beaucoup dans le malentendu qui n'a pas cessé entre cette pauvre mère et moi. Oui, elle m'aimait et elle aimait en même temps son mari. C'était à moi de lui expliquer la sorte de peine qu'elle me causait, en unissant dans son cœur et en mélangeant ces deux tendresses. Elle m'aurait compris, elle m'aurait épargné cette suite de petits chagrins muets qui ont fini par nous rendre impossible toute explication intime. Ces matins de mes jours de sortie, quand je la retrouvais vers les onze heures, avant le déjeuner, elle attendait de moi un élan, une effusion, comment eût-elle su que la présence de son mari me paralysait, de même que jadis au moment de nos adieux, lors de son départ pour l'Italie? C'était un mystère inintelligible pour elle que cette incapacité absolue de montrer mon âme, cette atonie qui m'accablait aussitôt que nous n'étions plus seuls, elle et moi, moi et elle,—et nous ne l'étions jamais. Il n'est presque pas de visite à Versailles,—elle venait une fois la semaine, le mercredi,—durant laquelle mon beau-père ne l'ait accompagnée. Je ne lui ai pas écrit une lettre qu'elle ne l'ait montrée à son mari, comme elle faisait de toutes ses autres lettres. Je savais si bien son habitude, et qu'elle devait dire: «André m'a écrit», puis tendre à cet homme la feuille de papier où je ne pouvais pas tracer une ligne sincère, émue, confiante,—à cause de cette idée que ses yeux, à lui, s'y poseraient. En ai-je déchiré de ces billets où j'essayais de lui raconter le détail des troubles parmi lesquels je vivais! Oui, j'aurais dû lui parler tout de même, m'expliquer un peu, confesser ma peine, ma folle jalousie, mon ombrageuse tristesse, le besoin d'avoir dans sa pensée un coin à moi seul, ne fût-ce qu'une pitié... et je n'osais pas. Une fatalité de ma nature voulait que je sentisse trop fortement la peine que je lui causerais en parlant, et je me trouvais incapable de la supporter. Les agitations diverses de mon cœur aboutissaient donc à un silence timide, à une gêne devant elle, qui la gagnait. Elle était, comme beaucoup de femmes, impuissante à comprendre un caractère différent du sien, une façon de sentir opposée à la sienne. Elle était heureuse dans son second mariage, elle aimait, elle était aimée. Elle avait rencontré dans M. Termonde un homme à qui elle avait tout donné de sa vie, et elle m'avait donné aussi, naïvement, généreusement. J'étais son fils, il lui semblait si naturel que celui qu'elle aimait aimât aussi son enfant. Et, de fait, M. Termonde n'avait-il pas été pour moi un protecteur vigilant, irréprochable? N'avait-il pas pris garde aux moindres détails de mon éducation? Sans doute il avait insisté pour que je fusse interne; mais j'avais été, moi aussi, de cet avis. Il m'avait choisi des maîtres de toutes choses: j'apprenais l'escrime, l'équitation, la danse, la musique, les langues étrangères. Il s'était occupé et il continuait à s'occuper des plus menus détails, depuis le cadeau du jour de l'an, qu'il me donnait magnifique, jusqu'au chiffre de ma pension de chaque jeudi, de «ma semaine», comme nous disions, qui atteignait le maximum permis par le règlement. Jamais cet homme, si naturellement impérieux, n'élevait la voix en me parlant. Il ne s'était plus une fois, depuis son mariage, départi avec moi d'une politesse parfaite où une femme amoureuse devait trouver la preuve du tact le plus exquis et de l'affection la plus dévouée... Formuler mes griefs contre mon beau-père? Eh bien! non, je ne le pouvais pas. Ils résidaient tous dans des nuances dont je n'aurais pas su articuler avec des mots l'expression juste, et je me taisais. Ce mutisme, mon absence de démonstrations à l'égard de mon beau-père, ma réserve avec elle, comment ma mère se serait-elle expliqué toutes ces singularités d'humeur, sinon par mon égoïsme et ma sécheresse? Elle me croyait, en effet, un enfant égoïste et sec; et moi, par une maladive disposition d'âme, je me sentais, en sa présence, devenir malgré moi celui qu'elle croyait. Je me contractais et me repliais comme un animal effarouché. Mais pourquoi ne m'épargnait-elle pas ces épreuves qui achevaient de nous aliéner l'un à l'autre? Dans ce revoir de chaque dimanche, pourquoi ne me ménageait-elle pas les cinq minutes de tête à tête qui m'eussent permis, non pas de lui parler, je n'en demandais pas tant, mais de l'embrasser, comme je l'aimais, avec tout mon cœur. J'arrivais dans cette espèce de petit atelier qu'elle avait transformé en un salon intime. J'en connaissais si bien les moindres recoins pour y avoir joué, à mon gré, quand j'étais le maître, le fils gâté dont chaque désir était un ordre. M. Termonde était là dans son costume de matin, qui fumait des cigarettes en lisant les journaux. Rien que le bruit du papier qu'il froissait, rien que le son de sa voix quand il me disait bonjour, rien que le contact de sa main dont il ne me donnait que le bout des doigts;—et je me ramassais sur moi-même. Mon antipathie était si forte que je ne me rappelle pas avoir jamais mangé de bon appétit, assis à une table où il se trouvait. Aussi les déjeuners et les dîners de ces dimanches portaient-ils mon malaise à son extrême. Ah! je haïssais tout de lui, et ses yeux bleus presque trop écartés qu'il fixait parfois, et qui d'autres fois roulaient un peu dans leurs orbites, et son front haut, avancé, précocement encadré de cheveux gris, et la finesse de son profil et la distinction de ses manières qui contrastaient avec la lourdeur de ma nature,—jusqu'à la cambrure de son pied dans sa bottine. Il me semble que, même à l'heure présente, je reconnaîtrais entre mille un vêtement porté par lui, tant je l'ai senti vivant, sous l'influence de cette aversion! Avec mon instinct d'enfant je comprenais si bien que cet homme mince, aux gestes félins, à la voix flatteuse, avec son aristocratie native et acquise, était le vrai mari de la créature gracieuse, parée et presque idéale à qui je ressemblais aussi peu, moi son fils, que lui avait ressemblé mon pauvre père.—Dieu! la sensation amère!

De ces abîmes de silence où je roulais par ces jours tristes de mes sorties, avec quel intérêt passionné je suivais les conversations qui se tenaient devant moi, surtout durant les déjeuners et les dîners que nous prenions à d'autres heures que du vivant de mon père, dans la salle à manger meublée à nouveau comme tout l'hôtel! Et cette nouveauté d'ameublement était bien le symbole de la nouveauté de la vie de ma mère. M. Termonde, fils d'un agent de change et qui avait traversé la diplomatie, se trouvait avoir conservé des relations toutes différentes de celles qui étaient les nôtres autrefois. Ma mère et lui étaient lancés dans cette société cosmopolite et mêlée que dès lors on appelait la société élégante. Qu'étaient devenus les habitués des rares soirées que mon père donnait rue Tronchet? Il y avait bien trois ou quatre personnes à dîner, pas plus, qui venaient, les dames en robe montante et les hommes en redingote. On causait politique et affaires. Un ancien ministre du roi Louis-Philippe, rentré au barreau, était l'oracle de ce cercle. On mangeait à six heures et demie ces jours-là au lieu de sept heures, parce que le vieil homme d'État se retirait à dix heures. Dans ce coin de bourgeoisie riche et simple, aller au théâtre était un événement et un bal faisait époque. Du moins les choses se représentaient ainsi à mon imagination d'enfant. Maintenant le vieil homme d'État ne venait plus, ni Mme Largeyx, la veuve de l'ingénieur que mon père citait toujours comme modèle à maman, et celle-ci appelait plaisamment la vieille dame «ma belle-mère». Maintenant, mon beau-père et ma mère sortaient presque chaque soir. Ils avaient des chevaux et plusieurs voitures, au lieu du coupé loué au mois dont se contentait la femme de l'avocat en renom. Les hommes que je voyais venir après le repas, les femmes que je rencontrais à six heures chez ma mère avaient comme un air si jeune, si fringant. Il n'était question que de divertissements, de comédies nouvelles et de bals costumés, de courses et de toilettes. Mon père, imprégné des idées de la monarchie de Juillet, comme l'ancien ministre son maître, parlait jadis avec sévérité du régime impérial. Maintenant ma mère était invitée aux grandes réceptions des Tuileries. Comment aurais-je osé l'entretenir des pauvretés de ma vie de collège qui me paraissaient si mesquines en regard de sa brillante et opulente existence? Jadis, quand je suivais les cours de Bonaparte, je lui racontais par le menu les moindres faits et gestes de mes camarades. J'aurais presque eu honte aujourd'hui de l'ennuyer avec Rocquain, Gervais, Leyreloup et les autres. Il me semblait qu'elle ne pourrait jamais s'intéresser à l'histoire, pour moi tragique, de Joseph Dediot, lequel venait d'être trahi par sa cousine Cécile. Malgré des boucles de cheveux données, un bouquet de roses accepté, un baiser surpris et rendu, cette infidèle avait épousé un pharmacien d'Avranches. Dediot écrivit même sur son infortune deux poèmes, dont l'un, à moi dédié, commençait par ce vers:

Sèche ton cœur, André, ne sois jamais aimant...

Comment aurais-je parlé de ce petit monde, avec ses petits intérêts, ses petites passions, à une femme qui dînait chez la duchesse d'Arcole, qui avait pour amies intimes une maréchale, deux marquises, et dont les fêtes étaient racontées dans les journaux? Ma mère était à présent la belle Madame Termonde, et son nouveau nom avait si bien remplacé son nom d'autrefois, que je me trouvais presque le seul à me souvenir qu'elle était aussi la veuve de M. Cornélis,—celui dont les mêmes journaux avaient détaillé autrefois la fin sinistre.—Elle-même l'avait-elle oublié? Se le rappelait-elle?...

«L'oubli? Est-ce donc là vraiment la loi du monde?...» me demandais-je avec la révolte d'un cœur tout jeune et qui n'admet pas les compromis inévitables du sentiment.—Et je me répondais que non. Il y avait une personne qui se souvenait, autant que moi,—une personne pour laquelle la mort tragique de mon père continuait d'être un cauchemar,—une personne à qui je pouvais dire toute ma pensée et toute ma douleur,—c'était ma bonne et douce tante. Chez elle du moins, rien n'avait bougé des tendresses d'autrefois. Quand je me rendais à Compiègne, chaque mois d'août, pour y passer une partie de mes vacances, je retrouvais toute chose à sa place, et dans la maison de la vieille fille et dans son cœur. Elle avait consenti à rester en relations suivies avec maman,—parce que cela valait mieux pour moi, je le sentais bien,—et elle dînait boulevard de Latour-Maubourg trois ou quatre fois par an. Chère tante Louise! Qu'elle avait de complaisance à m'écouter me plaindre enfantinement, et toujours elle me renvoyait adouci, presque calmé, plus indulgent pour ma mère et convaincu que j'avais tort de juger M. Termonde comme je le faisais. Pourtant je ne lui disais pas mes représailles contre l'homme que j'accusais de m'avoir volé le cœur de maman. Il m'était arrivé, de très bonne heure, de surprendre, chez mon beau-père, des signes d'antipathie pareils à ceux que je constatais en moi. Lorsque j'entrais au salon un peu brusquement et qu'il soutenait une conversation soit avec ma mère, soit avec un de ses amis, ma présence suffisait pour faire subir à sa voix une légère altération, imperceptible peut-être à un autre; mais elle ne m'échappait guère à moi qui, de mon côté, sentais ma gorge se serrer, mes lèvres trembler, ma poitrine se contracter. Je n'aurais pas été l'adolescent réfléchi et rancunier d'alors, si je n'avais pas songé à utiliser au profit de ma haine cet étrange pouvoir de troubler cet homme exécré. Mon procédé consistait à lui infliger cette sensation aiguë de ma présence en me taisant et en le poursuivant de mes regards. Si maître de lui fût-il, jamais je n'ai fixé ainsi mes yeux sur lui du fond d'une chambre, sans qu'à un moment il ne tournât, lui aussi, les yeux vers moi. Ses prunelles alors fuyaient les miennes; il continuait à causer, puis, comme malgré lui, me regardait encore; nos yeux se croisaient et les siens se dérobaient de nouveau. À un pli qui se formait sur son front, je comprenais qu'il était sur le point de me défendre de le regarder de la sorte. Puis il se domptait, et quelquefois quittait la pièce. Cette sorte de renonciation à toute lutte avec moi était un parti pris chez lui, je le devinais, car je le savais de nature très énergique et surtout incapable de supporter qu'on le bravât. Il aimait à raconter ce trait de sa jeunesse qu'il avait, attaché d'ambassade à Madrid, et sur le défi d'un jeune Espagnol, tué un taureau dans une course d'amateurs. Il devait terriblement en coûter à son orgueil de me permettre la silencieuse insolence de mes yeux, mais il me la permettait, et moi je n'avouais pas ce puéril triomphe à ma tante Louise. Il faut tout dire, j'étais un enfant malheureux; je me savais tel, et j'aimais à ne rien diminuer de mon malheur en le lui racontant, à l'exagérer plutôt, pour avoir cette tendre sympathie qui émanait d'elle et me caressait le cœur. Parfois aussi je lui parlais de mon serment intime, de cette promesse solennelle que je m'étais faite de découvrir l'assassin de mon père et de m'en venger, et elle me mettait la main sur la bouche. Elle était pieuse et me répétait les mots de l'Évangile: «Il faut laisser à Dieu le soin de punir, disait-elle, ses volontés sont impénétrables...» Elle reprenait: «Souviens-toi des phrases sacrées: Pardonnez, on vous pardonnera... ne dites jamais œil pour œil, dent pour dent... Ah! chasse de ton cœur la haine, même celle-là...» Et elle avait dans les yeux des larmes!

VII

auvre tante! Elle me croyait l'âme plus forte que je ne l'avais. Il n'était pas besoin de ses conseils pour empêcher que je ne me consumasse tout entier à suivre ce désir de vengeance qui avait été l'étoile fixe de ma première jeunesse, le phare couleur de sang allumé dans ma nuit! Ah! les résolutions de l'adolescence, les serments d'Annibal faits avec nous-mêmes, le rêve de consacrer notre énergie à un unique but et qui ne change pas,—la vie se charge de balayer tout cela, pêle-mêle avec les généreuses illusions, les enthousiasmes naïfs, les nobles espoirs. Entre le garçon de quinze ans, malheureux mais si fier, que j'étais en 1870, et le jeune homme que je me trouvais être en 1878, huit années seulement plus tard, quelle différence, quelle diminution déjà!... Et dire que sans des hasards, si impossibles à prévoir, je le serais encore, ce jeune homme, dont j'ai là, tandis que j'écris, le portrait accroché au-dessus de ma table de travail. Certes, les visiteurs qui regardèrent ce portrait au Salon de cette année-là, parmi tant d'autres, n'ont pas soupçonné qu'il représentait le fils d'un père assassiné si tragiquement. Je la regarde, à mon tour, cette image banale d'un Parisien banal, avec son teint pâli par les veilles imbéciles, avec ses yeux où aucune forte volonté n'allume son éclair, avec ses cheveux coupés à la mode, la correction de toute sa tenue, et je demeure étonné moi-même de songer que j'aie pu vivre comme je vivais à cette époque-là. Mais quoi? Entre les malheurs qui ont frappé mon enfance et les tout derniers qui viennent de me bouleverser pour toujours, mon existence ne s'était-elle pas écoulée, si vulgaire, si terne, si pareille à celle du premier venu? Notons-en les simples étapes.—Dans la seconde moitié de 1870, c'est la guerre. L'invasion me surprend à Compiègne, où je suis en vacances auprès de ma tante. Mon beau-père et ma mère passent le siège à Paris, moi je travaille chez un vieux prêtre de la petite ville, celui qui a fait faire à mon père sa première communion. Dans l'automne de 1871, je rentre à Versailles en rhétorique. En 1873, au mois d'août, je suis bachelier, je fais tout de suite mon volontariat d'un an à Angers et dans des conditions parfaitement douces. Le colonel était le père de mon vieux camarade Rocquain. En 1874, et sur le conseil de mon beau-père, on m'émancipe. C'était le moment où je devais commencer mon œuvre de justicier; et, quatre ans plus tard, en 1878, je n'avais pas accompli cette vengeance qui avait été le tragique roman et comme la religion de mon âme d'enfant; je ne l'avais pas accomplie,—et je m'en occupais plus.

Cette indifférence me faisait honte, quand j'y songeais,—cruellement. Mais je me rends compte aujourd'hui qu'elle ne résultait pas tant de la faiblesse de ma nature, que de causes étrangères à moi qui eussent agi de même sur tout jeune homme placé dans ma situation. Dès l'abord et quand je m'attaquai à ma besogne de fils vengeur, un obstacle se dressa devant moi, infranchissable. Il est aussi aisé que sublime de s'exalter, de se prendre la main, de se dire: je jure de ne pas m'arrêter avant d'avoir puni le coupable. Dans la réalité, on n'agit jamais que par détails, et que pouvais-je? Il me fallait procéder comme la justice, recommencer l'enquête qu'elle avait poussée jusqu'à son extrémité sans rien découvrir. Je m'abouchai avec le juge d'instruction, maintenant conseiller à la Cour, qui avait conduit l'affaire. C'était un homme de cinquante ans, aux mœurs très simples, qui habitait, dans l'île Saint-Louis, le premier étage d'une antique maison d'où la vue s'étendait sur Notre-Dame, le Paris primitif et la Seine, mince à cet endroit comme un canal. M. Massol, c'était son nom, voulut bien se prêter à reprendre avec moi l'analyse des données fournies par l'instruction...—Sur la personnalité de l'assassin, aucun doute, non plus que sur l'heure du crime. Mon père avait été tué entre midi et demi et deux heures, sans lutte, par ce personnage à haute taille, à larges épaules, dont les extraordinaires déguisements annonçaient, d'après le magistrat, un «amateur». L'excès de complication est toujours une imprudence, car elle multiplie les chances d'insuccès. L'assassin s'était-il grimé parce que mon père le connaissait? «Non, répondait M. Massol, car M. Cornélis, très observateur et qui, en outre, était sur ses gardes, ainsi que l'attestent ses dernières paroles quand il vous a quittés, l'aurait reconnu à la voix, au regard et à l'attitude. On ne change ni sa taille ni sa carrure comme son visage...» M. Massol expliquait, lui, ce déguisement par le simple désir de gagner du temps pour sortir de France, au cas où le cadavre eût été découvert le jour même. En admettant qu'on eût télégraphié de tous côtés le signalement d'un homme très brun, à barbe très noire, l'assassin, débarbouillé de son maquillage, débarrassé de sa perruque et de cette barbe, habillé d'autres vêtements, passait la frontière sans être même soupçonné. D'après cette induction et une autre encore, le faux Rochdale habitait l'étranger. Il avait parlé anglais à l'hôtel, et les gens l'avaient pris réellement pour un Américain. Cela supposait ou qu'il appartenait à ce pays, ou qu'il y séjournait d'habitude. En outre, les quelques notes données par lui à mon père témoignaient d'une connaissance très précise des procédés d'affaires pratiqués aux États-Unis. Donc un étranger, Américain ou Anglais, peut-être un Français établi en Amérique, voilà pour le criminel. Quant au mobile d'un crime aussi compliqué, il était difficile d'admettre que ce fût le vol. «Et cependant, faisait observer le juge d'instruction, nous ne savons pas ce que contenait le portefeuille emporté par l'assassin... Mais, ajoutait-il, ce qui me paraît détruire l'hypothèse du vol, c'est le soin que le faux Rochdale a pris de dépouiller le mort de sa montre en lui laissant au doigt un diamant qui valait plus que la montre... J'en conclus que ç'a été là une simple précaution pour dépister la police. Je suppose, moi, que cet homme a tué M. Cornélis par vengeance...» Et l'ancien juge d'instruction me citait quelques exemples singuliers des ressentiments qui poursuivent soit des médecins légistes, soit des procureurs de la république, soit des présidents d'assises. Il concluait que dans sa vie d'avocat, au palais, mon père pouvait avoir excité une de ces persistantes et féroces rancunes. Il avait gagné force procès importants; il devait avoir eu pour ennemis ceux contre lesquels s'était exercé son talent. Qu'un de ceux-là, ruiné par la suite, lui eût attribué sa ruine, et c'était de quoi expliquer tout l'appareil de cette vengeance. M. Massol me faisait observer que l'assassin, étranger ou non, était connu à Paris. Comment rendre compte sans cela du soin que cet homme avait pris de ne pas se montrer dans la rue? On avait retrouvé la trace de son premier séjour, fait à Paris à l'époque de la livraison de la perruque et de la barbe. Cette fois-là, il était descendu rue d'Aboukir, dans un petit hôtel où il s'était inscrit sous le nom de Rochester, et il ne sortait jamais qu'en fiacre. «Remarquez aussi, disait le juge, qu'il a gardé la chambre la veille et le matin du jour où M. Cornélis a été tué. Il a déjeuné dans son appartement, comme il y avait déjeuné et dîné la veille, tandis qu'à Londres et quand il habitait l'hôtel où votre père lui adressait ses premières lettres, il allait et venait sans précautions aucunes...» Et c'était tout. Trois adresses d'hôtel, de quoi suivre une piste psychologique, si l'on peut dire, voilà quels pauvres détails fournissait la sagacité du magistrat, que j'écoutais avec passion. Puis il s'arrêtait. Avec ses yeux futés qui luisaient, tout clairs, dans son visage presque poupin, il avait une expression de finesse extrême. Toujours bien rasé, de langage mesuré, tout ensemble froid, complaisant et doux, on devinait, à le voir, un de ces esprits équilibrés et méthodiques dont la force professionnelle doit être très grande. Il avouait n'avoir rien pu découvrir dans une analyse très minutieuse de toute la situation présente de mon père, non plus que dans son passé. «Ah! c'est une affaire à laquelle j'ai beaucoup songé,» disait-il, et il ajoutait qu'avant de quitter son cabinet de juge d'instruction en 1872 il avait repris le dossier resté entre ses mains. Il avait interrogé de nouveau le concierge de l'hôtel impérial et quelques autres personnes. Depuis qu'il était conseiller à la cour, il avait cru pouvoir indiquer une piste à son successeur, un vol commis par un Anglais soigneusement grimé lui avait fait croire à une identité entre ce voleur et le prétendu Rochdale. Puis rien. «Ces actes ont eu du moins cet avantage, insistait-il, d'interrompre la prescription...» Je le consultais alors sur la durée du temps qui me restait pour chercher de mon côté. Le dernier acte d'instruction était de 1873. J'avais donc jusqu'en 1883 pour découvrir le coupable et le livrer à la vindicte publique... Quelle folie! dix années avaient déjà passé depuis le crime, et tout seul, moi, chétif, sans les ressources énormes dont dispose la police, j'avais la prétention de triompher, là où un fureteur de cette habileté avait échoué! J'essayai néanmoins. C'est à cette date que je me crus très perspicace en nouant des relations avec l'ancienne maîtresse de mon père, cette femme mariée dans les yeux de laquelle je lus tant de pitié pour moi et un tel reflet d'anciennes tendresses. À cette date aussi, je me plongeai dans la lecture de tous les papiers du mort. Ma mère en avait confié la garde à mon beau-père, avec cette tendresse absolue pour lui qui me faisait tant souffrir. Hélas! pourquoi aurait-elle compris sur ce point, plus que sur les autres, les susceptibilités de mon cœur qui répugnait si profondément à ces confusions de sa vie passée avec sa vie présente? M. Termonde avait du moins respecté scrupuleusement ces paquets de feuilles jaunies, où je trouvai de tout, depuis des projets de Société jusqu'à des lettres intimes, et, parmi ces lettres, un certain nombre étaient de M. Termonde lui-même et me prouvaient quelle amitié avait uni autrefois le second mari de ma mère au premier. Est-ce que je ne le savais pas et pourquoi en souffrir? Et rien toujours, aucun indice qui me mît sur la voie même d'un soupçon... J'évoquais l'image de mon père vivant, telle qu'elle m'était apparue pour la dernière fois; je l'entendais répondant à la question de M. Termonde, dans la salle à manger de la rue Tronchet, et parlant de celui qui l'attendait pour le tuer: «un singulier homme et que je ne suis pas fâché de voir de plus près»... Et il était sorti, et il avait marché vers la mort, tandis que je jouais dans le petit salon, que ma mère travaillait en causant avec l'ami qui devait être un jour son maître et le mien. Quel spectacle d'intimité,—tandis que là-bas!... Ne saurais-je donc jamais le mot de cette énigme sanglante? Mais où aller? Que faire? À quelle porte frapper?

En même temps que ce sentiment de l'impossible décourageait mon effort, les facilités soudaines de ma nouvelle existence contribuaient à détendre en moi le ressort de la volonté. Durant mes années de collège, les souffrances de la jalousie conçue à l'égard de mon beau-père, les déceptions de mes tendresses comprimées, la médiocrité, la pauvreté des choses autour de moi, dix influences de chagrin avaient entretenu l'ardeur inquiète de mon cœur. Cela aussi avait changé. Certes, je continuais à aimer profondément, douloureusement ma mère, mais sans plus lui demander ce que je savais qu'elle ne me donnerait pas, ma place unique, mon asile à part dans sa tendresse. J'acceptais son caractère au lieu de me révolter là contre. Je n'avais pas cessé non plus de tenir mon beau-père en une sombre antipathie, mais je ne le haïssais plus avec la même violence. Ses procédés avec moi depuis ma sortie du collège avaient été irréprochables. De même qu'il s'était fait, durant mon enfance, un point d'honneur de ne jamais élever la voix en me parlant, il semblait qu'il se piquât de n'intervenir en rien dans la direction de ma vie d'homme fait. Lorsque, mon baccalauréat passé, je déclarai que je ne voulais suivre aucune carrière, sans en donner de raison,—en réalité pour me dévouer tout entier à l'idée fixe de mon œuvre de justice,—il ne trouva pas un mot de critique pour cette étrange résolution. Ce fut lui qui la fit admettre par ma mère, lui encore qui voulut qu'on m'émancipât. Quand on me remit en mains ma fortune, il se trouva que ma mère, qui m'avait servi de tutrice, et mon beau-père, son co-tuteur, s'étaient entendus pour ne pas toucher à mes revenus durant toute mon éducation; ces revenus s'étaient capitalisés et j'héritai, non pas de sept cent cinquante mille francs, mais de plus d'un million. Si pénible que me fût l'obligation de la reconnaissance envers celui que je considérais depuis des années comme mon ennemi, je dus m'avouer qu'il agissait envers moi en très galant homme. Il n'existait aucune contradiction, je le sentais trop, entre cette délicatesse de procédés et la dureté avec laquelle il m'avait interné au collège et comme relégué en exil. Pourvu que je renonçasse à me mettre en tiers entre lui et sa femme, il n'aurait avec moi que des rapports de parfaite courtoisie. Mais il fallait que je fusse hors de la maison maternelle. Il voulait régner tout entier sur le cœur et sur la vie de celle qui portait son nom. Comment aurais-je lutté contre lui? Comment aussi l'aurais-je blâmé, puisque je comprenais si bien qu'à sa place et jaloux comme j'étais, ma conduite eût été pareille?... Je cédai donc par impuissance à combattre une tendresse qui rendait ma mère heureuse, par dégoût de soutenir la froideur quotidienne de mes relations avec elle et lui, par espoir, d'ailleurs, de me trouver plus apte à ma tâche de justicier, une fois libre. Moi-même je demandai qu'on me laissât quitter la maison, de sorte qu'à dix-neuf ans j'avais mon indépendance absolue, un appartement à moi, que je choisis avenue Montaigne, tout près du rond-point des Champs-Élysées, plus de cinquante mille francs de rente, une porte ouverte dans chacun des salons que fréquentait ma mère, et une porte ouverte aussi dans tous les endroits où l'on s'amuse. Comment aurais-je résisté aux entraînements qu'une pareille situation comporte?