Oui, j'avais rêvé d'être le Vengeur, le Justicier, et je me laissai rouler presque aussitôt par le tourbillon de cette vie de plaisir dont ceux qui la voient du dehors ne peuvent mesurer le pouvoir destructeur. C'est une existence futile et dévorante qui vous déchiquette vos heures comme elle vous déchiquette l'âme, qui met en charpie fil par fil l'étoffe irréparable du temps et l'étoffe plus précieuse encore de notre énergie. Je me trouvais, par rapport à ma besogne de vengeur, incapable d'agir immédiatement—à quoi et à qui m'attaquer?—Je m'abandonnai donc à toutes les occasions qui s'offraient de tromper mon inaction par du mouvement, et bientôt les journées se précipitèrent, les unes après les autres, parmi ces mille distractions qui deviennent, pour les élégants de métier, comme un code de devoirs à remplir. Avec la promenade au Bois le matin, les visites dans l'après-midi, les dîners en ville, les parties de théâtre, et, après minuit, les séances de jeu au cercle ou de débauche, ailleurs,—comment trouver le loisir de suivre un projet? J'eus des chevaux, quelques intrigues, un duel ridicule où du moins le fond d'idées tragiques sur lequel je vivais, malgré tout, me servit à bien me tenir. Une femme de quarante ans me persuada que je l'avais séduite, je fus son amant; puis je me persuadai, moi, que j'étais amoureux d'une autre femme, une grande dame russe, établie à Paris. Celle-là était, elle est encore une de ces illustres comédiennes du monde, qui emploient à s'entourer d'une cour d'adorateurs, plus ou moins récompensés, toutes les séductions du luxe, de l'esprit et de la beauté, sans une rêverie dans la tête, sans une émotion dans le cœur, avec les plus adorables dehors des plus délicates rêveries et des plus fines émotions. Je menai cette existence d'esclave attaché aux caprices d'une coquette sans âme pendant six mois environ. Je me consolai des faussetés de cette cabotine exotique en m'acoquinant avec une fille entretenue. Cette nouvelle aventure me prouva que la galanterie demi-mondaine ne vaut pas beaucoup mieux que l'autre. Les femmes du monde sont intolérables de mensonge, de prétention et de vanité; les autres de vulgarité, de sottise, et de sordide amour du lucre. J'oubliai ces liaisons absurdes aux tables de jeu, tout en me rendant bien compte de la misère de ce divertissement, qui ne cesse de devenir insipide que pour devenir hideux, comme un bon calcul d'argent à gagner sans travail. Il y avait en moi quelque chose d'effréné à la fois et de dégoûté qui me poussait à outrer tout ensemble et à flétrir mes sensations. Il est vrai de dire que je ne pouvais me donner entièrement à aucune. Je retrouvais toujours, dans les plus intimes replis de mon être, le souvenir de mon père, qui m'empoisonnait toutes mes pensées, comme à leur source. Lorsque, vers les trois heures du matin, je traversais la ville en voiture pour regagner mon appartement d'où j'étais sorti à sept heures, habillé comme à Londres, en cravate blanche, en petits souliers, un bouquet à la boutonnière de mon frac, mon portefeuille bourré de billets de banque, je regardais le ciel de la nuit, les nuages qui couraient sur les étoiles, la froide et pâle lune, les vastes rues noires avec la guirlande de leurs becs de gaz, et une émotion inexprimable s'éveillait en moi qui me faisait sentir que toute existence est un rêve. Une impression d'obscur fatalisme envahissait mon esprit malade. C'était si étrange que je vécusse, moi, comme je vivais, et je vivais ainsi pourtant, et le moi visible ressemblait si peu au moi intime! Une destinée pesait-elle donc sur moi, pauvre être, comme sur l'univers entier? «Qu'elle me pousse,» me disais-je, et je me livrais à elle. Je me couchais sur des idées de philosophie noire, et je me réveillais pour continuer une existence sans dignité, dans laquelle je perdais, avec ma force d'exécuter mon programme de réparation envers le fantôme qui hantait mes songes, toute estime propre et toute conscience. Qui m'aurait aidé à remonter le courant?... Ma mère? Elle ne voyait de cette vie que son décor mondain, et elle se félicitait que je me fusse, comme elle disait, désauvagé.... Mon beau-père? Mais il avait, volontairement ou non, favorisé tout ce désordre. Ne m'avait-il pas rendu maître de ma fortune à l'âge le plus dangereux? N'avait-il pas aidé, aussitôt l'âge venu, à mon admission dans les cercles dont il était membre? N'avait-il pas facilité de toutes manières mon entrée dans le monde?... Ma tante? Oui, ma tante souffrait de mon genre de vie. Et cependant n'aimait-elle pas mieux que j'oubliasse du moins les sinistres résolutions de haine qui l'avaient toujours épouvantée? Et puis je ne la voyais guère. Mes voyages à Compiègne se faisaient rares. J'étais à l'âge où l'on trouve toujours du temps pour ses plaisirs, où l'on n'en trouve pas pour les devoirs qui vous tiennent le plus au cœur... S'il y avait quelqu'un dont la voix s'élevât sans cesse contre la dissipation de mon énergie dans de vulgaires plaisirs, c'était celle du mort qui gisait sous terre, sans vengeance; cette voix montait, montait sans cesse des profondeurs de toutes mes rêveries, mais je m'habituais à ne plus lui répondre. Était-ce ma faute si tout conspirait à paralyser ma volonté, depuis les plus importantes des circonstances jusqu'aux plus petites?—Et je m'alanguissais dans une torpeur douloureuse que ne distrayait même pas le remue-ménage de mes fausses passions et de mes faux-plaisirs.
Un coup de foudre me réveilla de ce lâche sommeil de ma volonté. Ma tante Louise fut frappée d'une attaque de paralysie. C'était vers la fin de cette morne année de 1878, au mois de décembre. J'étais rentré le soir, ou plutôt le matin, après avoir gagné au jeu quelques milliers de francs. Des lettres m'attendaient et une dépêche. Je déchirai l'enveloppe bleue en chantonnant un air à la mode, une cigarette aux lèvres, et sans me douter que j'allais apprendre un événement qui deviendrait, après la mort de mon père et le second mariage de ma mère, la troisième grande date de ma vie. Le télégramme, signé du nom de Julie, mon ancienne bonne, m'annonçait la maladie soudaine de ma tante et me demandait de venir aussitôt, bien qu'on espérât la sauver. Un détail me rendit cette subite nouvelle plus affreuse encore. J'avais reçu de ma tante une lettre, il y avait juste huit jours, dans laquelle la pauvre se plaignait, à son ordinaire, de ne pas me voir, et ma lettre de réponse, à moi, était là, sur ma table de travail, à demi-écrite. Je ne l'avais pas achevée. Dieu sait pour quelle futile raison? Il ne faut rien moins que l'arrivée de la sinistre visiteuse, la mort, pour nous faire comprendre que nous devons nous hâter de bien aimer ceux que nous aimons, si nous ne voulons pas qu'ils s'en aillent à jamais, avant que nous ne les ayons assez aimés. À l'anxiété que me causa le danger où se trouvait la chère vieille fille se mélangea le remords de ne pas lui avoir témoigné assez combien elle m'était chère. Il était deux heures du matin, le premier train pour Compiègne partait à six heures, elle pouvait mourir dans l'intervalle... Qu'elles furent longues ces minutes d'attente que je tuai en repassant dans mon esprit, avec une amertume extrême, tous mes torts envers cette sœur unique de mon père, ma seule vraie parente! La possibilité d'une irréparable séparation me faisait me juger si ingrat! Mon malaise moral augmenta encore dans le vagon, tandis que je traversais, à la triste clarté d'une aube d'hiver, le paysage parcouru si souvent jadis. Je redevenais, en reconnaissant chaque détail, le collégien qui allait là-bas, le cœur débordant de tendresses inépanchées, le cerveau chargé du poids d'une redoutable mission. Je devançais en pensée le train si lent à mon gré. J'évoquais ce visage aimé, si simple et si loyal, cette bouche aux lèvres un peu fortes, ces yeux doublés de tant de bonté, que cernaient des paupières plissées, machurées, comme rongées par les larmes, ces bandeaux grisonnants. Dans quel état la reverrais-je? Peut-être si cette nuit de repentir, cette angoisse, tout ce trouble intérieur n'avaient pas tendu mes nerfs comme des cordes trop sensibles, oui, peut-être n'aurais-je pas subi devant ce lit d'agonie les folles intuitions qui m'assaillirent, qui me rendirent capable de désobéir à la mourante... Mais comment regretter cette désobéissance, qui seule m'a mis sur la voie de la vérité?—Non, je ne regrette rien, j'aime mieux avoir fait ce que j'ai fait.
VIII
a vieille Julie m'attendait à la gare; elle n'y voyait presque plus clair à présent, elle était bien cassée, bien usée, avec sa face plus plate et plus ridée encore, ses lèvres plus rentrées; mais elle était toujours la bonne, la fidèle Julie, qui continuait à me dire: tu, comme au temps où elle venait border la couverture de mon petit lit, chaque soir, dans ma chambre de la rue Tronchet. Malgré ses mauvais yeux de soixante-dix ans, elle me reconnut aussitôt que je descendis de vagon, et elle commença de me parler, comme elle faisait d'habitude, interminablement, aussitôt que nous fûmes montés dans le coupé de louage que ma tante envoyait au devant de moi depuis ma plus lointaine enfance. Je connaissais si bien la caisse antique de la lourde voiture, les coussins de cuir jaunâtre et le cocher que j'avais toujours vu au service du loueur, un petit homme à figure guillerette avec des yeux clignotants de malice, mais dont le bonjour essaya de se faire triste ce matin-là.
—C'est hier que ça l'a prise, me racontait Julie, tandis que le véhicule dévalait par les rues, lourdement; mais, vois-tu, ça devait arriver... La pauvre demoiselle changeait, changeait depuis des semaines.... Elle si confiante, si douce, si juste, elle grondait, elle furetait, elle soupçonnait. Elle avait les idées tournées, quoi?.... Elle ne parlait que de voleurs, que d'assassins... Elle croyait que tous lui voulaient du mal, les fournisseurs, Jean, Mariette, moi-même... Oui, moi aussi... Elle descendait à la cave, tous les jours, compter les bouteilles de vin, elle en inscrivait le nombre sur un papier. Le lendemain, elle retrouvait le même compte et elle soutenait que ce n'était pas le même papier, elle reniait sa propre écriture... Je voulais te dire cela quand tu es venu la dernière fois, je n'ai pas osé, j'avais peur de te tourmenter, et puis je croyais que c'était des gyries, qu'elle était lunée, que ça passerait... Enfin, hier, je descends à l'heure du dîner pour lui tenir compagnie, comme elle voulait bien, car, tu sais, elle m'aimait au fond, même malade... Je ne la trouve pas. Nous la cherchons partout avec Mariette et Jean, jusqu'à ce que ce dernier a eu l'idée de lâcher le chien, qui nous a conduits droit au bûcher. Nous la voyons là, tombée de son long à terre... Elle était allée sans doute vérifier le bois. Nous la relevons, la pauvre chère demoiselle. Sa bouche était toute tirée de travers, elle avait un côté qui ne pouvait pas bouger... Elle se mit à parler... Alors nous l'avons crue folle. C'étaient des mots sans suite que nous ne comprenions pas. Mais le docteur prétend qu'elle a toute sa tête, seulement qu'elle dit une parole pour une autre... Et elle s'impatiente qu'on ne lui obéisse pas... Cette nuit, je la veillais, elle me demande des épingles; je lui en apporte, elle se fâche. Croirais-tu que c'était l'heure qu'elle voulait savoir? Enfin à force de la questionner, et par ses oui et par ses non, qu'elle exprime avec sa main restée bonne, comme cela, je la devine... Si tu savais comme elle était agitée cette nuit à cause de toi? Je l'ai bien vu. Je lui ai prononcé ton nom, ses yeux ont brillé. Elle répète des mots, des mots... Tu penserais qu'elle divague, elle t'appelle... Vois-tu, ce qui l'a rendue malade, c'est les idées qu'elle se forgeait par rapport à ton pauvre père. Les dernières semaines, elle ne parlait pas d'autre chose. Elle disait:—Pourvu qu'on ne tue pas aussi André, moi je suis vieille, mais lui, si jeune, si bon, si doux...—et elle pleurait, elle pleurait sans cesse. Moi, je la contrepointais:—Qui voulez-vous qui cherche du mal à Monsieur André, lui demandais-je?—Alors elle s'écartait de moi avec une défiance qui me faisait gros cœur; pourtant je comprenais qu'elle n'avait pas sa tête... Le docteur a dit qu'elle se croyait persécutée, que c'était une manie; il dit aussi qu'elle ne retrouvera plus la parole, mais qu'elle peut guérir...
J'écoutais le bavardage de Julie et je ne répondais pas. Que ma tante Louise eût un commencement de maladie mentale, cela ne me surprenait guère, après les chagrins qu'elle avait traversés, et je m'expliquais ainsi bien des singularités que j'avais observées dans son attitude envers moi, lors de mes dernières visites. Elle m'avait stupéfié en me réclamant un des livres de mon père que je n'avais jamais songé à emporter. «Rends-le-moi...» m'avait-elle dit, avec une telle insistance que je m'étais mis à la recherche du livre. J'avais fini par le découvrir sous une pile d'autres, comme caché à dessein dans le bas d'une armoire. Les phrases prolixes de Julie ne faisaient que m'éclairer sur la triste cause de ce qui m'avait semblé une bizarrerie de vieille fille minutieuse et solitaire. En revanche, ce que je ne pouvais prendre avec autant de philosophie que faisait mon ancienne bonne, c'étaient les idées de ma tante sur la mort de mon père. Quelles idées? Il m'était arrivé plusieurs fois, au cours de conversations avec elle, de sentir vaguement qu'elle ne m'ouvrait pas tout son cœur. L'obstination qu'elle avait mise à combattre mes projets d'enquête personnelle pouvait provenir de sa piété, qui répugnait à toute volonté de vengeance. Mais cette piété entrait-elle seule en cause? L'inquiétude qu'elle m'avait si souvent montrée à l'endroit de ma sécurité, allant jusqu'à me supplier de m'armer le soir, de ne pas monter en chemin de fer dans les compartiments vides, et autres conseils semblables, cette pusillanimité dans le souci de ma personne avait sans doute pour principe une exaltation morbide; mais aussi ces terreurs pouvaient reposer sur un fondement moins vague que je ne l'imaginais. Aussi remarquai-je avec une certaine appréhension que ces craintes étranges avaient reparu plus fortes encore aussitôt qu'elle avait cessé de dominer entièrement son esprit.—«Allons! me dis-je, lui ressemblerais-je? Est-ce que ces idées fixes ne sont pas naturelles chez une personne dont le cerveau est travaillé par la manie des persécutions et qui a perdu un frère adoré dans des circonstances aussi mystérieuses que tragiques?» En écoutant Julie et raisonnant ainsi presque malgré moi, nous arrivâmes devant la maison de ma tante,—vraie maison de drame et de malheur, par ce matin de décembre, avec la ligne sinistre de la forêt dépouillée sur l'horizon, avec les nuages qui voûtaient de gris le ciel tout bas, avec la solitude de ce coin de petite ville qu'enveloppait le plus triste des silences, celui de la campagne en hiver. Le chien bondit au devant de moi quand je descendis de voiture, un grand terre-neuve, noir et blanc, que j'avais par plaisanterie, et au scandale de ma tante Louise, surnommé Don Juan. Je le repoussai presque avec dureté, tant j'avais le cœur serré à l'idée de l'état où j'allais retrouver la malheureuse femme, et je gravis trois par trois les marches de l'escalier qui conduisait à sa chambre.
Lorsque j'entrai, la domestique, assise au chevet du lit, m'arrêta d'un geste sur le pas de la porte et me fit signe que ma tante reposait. Je vins donc, en assurant mon pied sur le tapis, m'asseoir dans une bergère au coin du feu, et je regardai la malade dormir, la face tournée du côté du mur, au fond du vieux lit à colonnes droites qui avait été celui de ma grand'mère, dans la ville de Provence d'où notre famille est sortie. Les rideaux d'étoffe rouge brodée de velours noir que ma tante avait fait suspendre aux tringles de ce lit, à la place des rideaux de mousseline destinés à écarter les moustiques, la dérobaient à demi à ma vue. J'écoutais son souffle court, et je regardais cette chambre qui m'était aussi familière que le salon d'en bas, où j'avais écrit ma lettre de compliment à mon beau-père lors de son mariage. Ces rideaux rouges étaient aujourd'hui d'une nuance passée qui s'harmonisait aux formes antiques des meubles, au papier fané du paravent plié devant la fenêtre, à la couleur blanche du tapis, au reps décoloré des fauteuils, à tout ce qu'il y avait, de ci de là, de vieilleries, épaves de notre vie de famille, pieusement ramassées par la vieille fille; et elle était si méticuleuse, ses mains à mitaines noires savaient si bien poursuivre le grain de poussière oublié par Jean, le jardinier valet de chambre, que ces objets usés, grâce à la teinte brunie du bois de lit, des chaises et de la commode à poignées de bronze, donnaient à la pièce la physionomie intime que les peintres primitifs recherchent dans leurs tableaux de nativité. Le contraste était saisissant entre mon appartement de jeune homme à la mode et cette paisible retraite. J'avais trop brusquement passé de l'un à l'autre pour ne pas sentir, et ce contraste, et le muet reproche qui se dégageait pour moi de cette chambre de malade, dont l'atmosphère était maintenant affadie par l'odeur de la tisane, au lieu d'être vivifiée par le frais arôme de lavande cher à ma tante. Durant la demi-heure que je passai ainsi à écouter son sommeil et à songer à sa vie solitaire, au coin du feu qui brûlait à petit bruit, de quels reproches ne m'accablai-je pas! Quelles résolutions je formai de venir ici de longues semaines, auprès d'elle, quand elle serait mieux, car je ne pouvais, je ne voulais pas admettre qu'elle fût en danger de mort, et j'attendais la minute où elle se réveillerait pour lui demander pardon, pour lui dire combien je l'aimais. Tout d'un coup, elle poussa un soupir plus fort que les autres, je la vis qui soulevait son bras demeuré libre, et qui le remuait plusieurs fois de bas en haut, par un geste qui avait quelque chose de désespéré.
—Elle est réveillée, me dit Julie, qui avait remplacé au chevet du lit la jeune domestique.
Je m'approchai de ma tante et je l'appelai par son nom; je vis son pauvre visage déformé par la paralysie. Elle me reconnut, et comme je me penchais sur elle pour l'embrasser, de sa main valide elle toucha ma joue. Elle me fit cette caresse qui lui était accoutumée, plusieurs fois, lentement. Je la mis sur le dos, aidé de Julie, car elle avait une peine infinie à se retourner elle-même, de manière qu'elle pût bien me voir; elle me regarda longtemps, et deux grosses larmes jaillirent de ses yeux, dans lesquels je lisais une tendresse folle, une angoisse suprême et une pitié inexprimable. J'y répondis par des larmes, moi aussi, qu'elle essuya du revers de sa main; et elle voulut me parler, mais elle ne put prononcer qu'une phrase incohérente qui acheva de me fendre le cœur. Elle vit, à l'expression de mes traits, que je ne l'avais pas comprise; elle fit un effort pour trouver les mots qui traduiraient une pensée, qu'elle avait là précise et lucide. Elle dit encore une phrase inintelligible, et c'est alors qu'elle recommença de faire ce geste d'impuissance navrée qui m'avait tant frappé à son réveil. Cependant elle parut, à une question que je lui posai: «Que voulez-vous de moi, chère tante?» reprendre courage. Elle fit signe qu'elle désirait que Julie sortît, et à peine fûmes-nous seuls que son visage changea. Elle put, aidée par moi, glisser sa main sous son oreiller, d'où elle retira le trousseau de ses clefs, et, en isolant une des autres, elle fit le geste d'ouvrir une serrure. Je pensai aussitôt à ces craintes chimériques d'être volée, dont je la savais victime, et je lui demandai si elle voulait la cassette qu'ouvrait cette clef. C'était une toute petite clef avec des dentelures au bout, et un cran un peu bas, comme on en fabrique pour les serrures de sûreté, dites à pompe. Je vis que je ne m'étais pas trompé. Elle put dire: oui, et, en même temps, ses yeux s'éclairaient.