—Mais, où est cette cassette?... lui demandai-je encore.

Elle répliqua par une phrase dont il me fut impossible de saisir le sens, et, comme je la voyais retomber dans son agitation douloureuse, je la suppliai de me laisser l'interroger et qu'elle me répondît par des gestes. Après quelques minutes, j'étais parvenu, de tâtonnements en tâtonnements, à savoir qu'il s'agissait d'un coffret enfermé dans une des deux grandes armoires d'en bas, laquelle s'ouvrait par une clef attachée aussi au trousseau. Je descendis, la laissant seule, comme elle me fit signe qu'elle le désirait. Je n'eus pas de peine à trouver le coffret auquel la petite clef s'adaptait, quoiqu'il fût placé soigneusement derrière un carton à chapeaux et des étuis d'argenterie. Il était de bois odorant, avec les initiales J. C. incrustées en lettres de platine et d'or... J. C.—Justin Cornélis...—Il avait donc appartenu à mon père. J'ai supposé, depuis, que ce petit meuble d'un travail délicat et d'une capacité moyenne, lui avait été donné en échange de quelque coffret semblable avec d'autres initiales, par une amie qui lui avait demandé d'enfermer là tous les menus objets qui sont les reliques d'une affection cachée: les billets parfumés, les voiles portés pendant une promenade heureuse, les bouquets séchés, les portraits tirés à un seul exemplaire. Peut-être, cette amie était-elle la femme que j'avais si indignement soupçonnée de complicité dans le crime de l'hôtel Impérial? Puis, mon père s'était marié. Il n'avait voulu ni conserver, ni détruire ce souvenir d'un passé avec lequel il rompait pour toujours, et il l'avait confié en garde à ma tante... Sur le moment, je ne m'en demandai pas si long, j'essayai la clef à la serrure pour bien m'assurer que je ne me trompais pas. Je soulevai le couvercle et je regardai presque machinalement, convaincu que j'allais trouver des liasses d'obligations, quelques écrins à bijoux, des rouleaux de napoléons, tout un petit trésor, enfin, craintivement enseveli. Au lieu de cela, je vis plusieurs paquets enveloppés minutieusement de papier. J'en pris un et je pus lire: «Lettres de Justin...» et le chiffre de l'année; même inscription sur le deuxième, sur le troisième, sur le quatrième. C'était toute la correspondance de mon père que ma tante conservait ainsi, avec la religion qu'elle mettait à ne laisser ni se perdre, ni se détériorer un seul des objets ayant appartenu à celui qui avait été la plus profonde tendresse de sa vie. Mais pourquoi ne m'avait-elle jamais parlé de ce trésor-ci, plus précieux pour moi que tous les autres? Je me posai cette question en refermant le coffret. Puis, je me dis qu'elle avait sans doute voulu ne se séparer de ces lettres qu'à la dernière minute. Je remontai dans ces pensées. Dès la porte je rencontrai ses yeux. Ils exprimaient une impatience et une anxiété dévorantes. À peine eut-elle la petite cassette sur son lit qu'elle l'ouvrit, saisit un paquet de lettres, puis un autre, finit par en garder un seul, remit ceux qu'elle avait retirés, donna un tour de clef et me fit signe de porter le coffret sur la commode. Tandis que j'exécutais cet ordre et que j'écartais les petits bibelots dont cette commode était encombrée, je vis la malade, dans la glace posée devant moi. Elle s'était, par un effort suprême, retournée aux trois quarts, et, de sa main libre, elle essayait de lancer le paquet de lettres, qu'elle avait mis à part des autres, dans la cheminée placée à la droite de son lit, du côté du chevet, à un mètre seulement. Mais elle put à peine se soulever, son élan fut trop faible et le petit paquet de lettres roula par terre. J'accourus vers elle, afin de lui remettre la tête sur les oreillers et le corps au milieu du lit, et alors, avec son bras impuissant, elle recommença de faire son grand geste triste, crispant sur le drap ses doigts amaigris, et de nouvelles larmes coulèrent de ses pauvres yeux.—Ah! comme j'ai honte de ce que je vais écrire ici!... Je l'écrirai pourtant, car je me suis juré d'être vrai jusqu'à cette faute, jusqu'à une pire encore!—Je n'avais pas eu de peine à comprendre ce qui s'était passé dans l'esprit de la malade. Évidemment, le petit paquet, tombé sur le tapis, entre le garde-feu et la table de nuit, contenait des lettres qu'elle désirait détruire pour toujours, afin que je ne les lusse pas. Elle aurait pu brûler depuis longtemps ces feuilles dont elle redoutait pour moi la fatale influence. Je comprenais qu'elle eût reculé d'année en année, de jour en jour peut-être, moi qui savais de quel culte idolâtre elle entourait les moindres objets ayant appartenu à mon père. Ne l'avais-je pas vu conserver le buvard dont il se servait quand il venait à Compiègne, avec les enveloppes et le papier qui s'y trouvaient lors de sa dernière visite? Oui, elle avait dû attendre, attendre encore, avant de se séparer à jamais de ces chères et dangereuses lettres. Puis la maladie l'avait surprise et, tout de suite, elle avait ressenti l'angoisse que ce paquet demeurât en ma possession. Je me rendais compte qu'une défiance déraisonnable, celle de ses derniers moments, l'avait empêchée de demander le coffret à Jean ou à Julie. C'était là, je le compris à cette minute même, le secret de l'impatience avec laquelle la pauvre femme avait désiré mon arrivée, le secret aussi du trouble où je l'avais vue. Et maintenant ses forces l'avaient trahie. Elle avait tenté vainement de jeter les lettres dans le feu, ce feu dont elle entendait le crépitement sans pouvoir se soulever ni même regarder la flamme tant désirée. Toutes ces inductions qui se présentèrent d'un coup à ma pensée ont pris forme plus tard. Sur le moment, elles se fondirent en un immense mouvement de pitié devant l'excès de la souffrance de la malheureuse femme.

—Ne vous tourmentez pas, chère tante, lui dis-je, en ramenant la couverture jusqu'à ses épaules; je vais brûler ces lettres.

Elle leva des yeux remplis d'une supplication anxieuse. Je lui fermai les paupières avec mes lèvres, et je me baissai pour prendre le petit paquet. Sur le papier qui lui servait d'enveloppe, je lus distinctement cette date: «1864.—Lettres de Justin.» 1864! c'était la dernière année de la vie de mon père!—Je le sens, ce que je fis à ce moment-là fut infâme; les suprêmes volontés des mourants sont chose sacrée. Je ne devais pas, non, je ne devais pas tromper celle qui était là, sur le point de me quitter pour toujours, et dont j'entendais le souffle devenir plus rapide à cette seconde.—Ce fut un passage tourbillonnant d'idées plus fortes que moi.... Si ma tante Louise tenait passionnément, follement, à ce que ces lettres fussent brûlées, c'est qu'elles pouvaient me mettre sur la voie de la vengeance... Des lettres de la dernière année de mon père, et dont elle ne m'avait jamais parlé, à moi!... Je ne raisonnai pas, je n'hésitai pas, j'aperçus dans un éclair cette possibilité d'apprendre... Quoi? Je ne savais pas, mais d'apprendre... Au lieu de jeter le paquet de ces lettres dans le feu, je le lançai à côté sous un fauteuil, je revins me pencher sur la malade, et, d'une voix que je tentai de faire assurée et calme, je lui dis que son désir était accompli, et que les lettres brûlaient. Elle me prit la main et la baisa. Comme cette caresse me fit mal! Je m'assis à côté de son lit en cachant ma tête dans les draps pour que ses yeux ne rencontrassent pas les miens. Hélas! je n'eus pas longtemps à craindre son regard. Vers les dix heures, elle s'assoupit. À midi, son agitation recommença. Le prêtre vint, à deux heures, lui donner les sacrements. Elle eut une nouvelle attaque vers le soir qui lui enleva toute connaissance et elle mourut dans la nuit...

Chère morte, ce mensonge que je t'ai fait ainsi, à ta dernière heure, me le pardonneras-tu? En voulant que je ne lusse jamais ces lettres fatales, qui ont commencé d'éclairer le passé d'une si terrible lumière, tu espérais m'épargner des soupçons qui t'avaient torturée toi-même. Sur ton lit de mort, tu ne pensais qu'à mon bonheur. Me pardonneras-tu d'avoir rendu vaine cette prévoyance de ton agonie? Il faut que je te parle, quoique je ne sache pas si tu peux me voir aujourd'hui, ou m'entendre, ou seulement sentir l'émotion qui va du plus intime de moi vers ta mémoire, douce morte. Vois: j'ai tant de honte de t'avoir menti, quand tu ne songeais, toi, qu'à m'être bonne, si bonne, si bonne qu'aucune créature humaine n'a jamais été meilleure pour une autre. Il faut que je te dise cela, tendre femme, qu'ils ont ensevelie parmi des draperies blanches, comme il convenait à ton être si pur. De toi, du moins, je n'ai jamais douté. En pensant à toi, je n'ai pas une amertume, sinon de ne t'avoir pas assez chérie quand tu vivais, sinon d'avoir trahi le dernier vœu qu'ait formé ton âme. Je crois te voir avec tes yeux qui disaient que dans ton cœur il n'y avait pas une tache; mais que de blessures!... Tu viens à moi, et tu me pardonnes, et de ta main tu caresses ma joue, triste, si triste caresse que tu m'as donnée, avant de t'en aller dans ces ténèbres où les mains ne peuvent plus s'étreindre, ni les larmes se mêler. Si la mort n'était pas venue sur toi trop vite, si j'avais obéi à ton suprême désir, tu aurais emporté sous la terre le secret de tes doutes les plus douloureux. Pauvre fantôme, tu ne me blâmes plus maintenant, n'est-ce pas, d'avoir voulu savoir? Tu ne me blâmes plus d'avoir souffert? Il existe, pesant sur nous, une destinée qui veut que la clarté se fasse sur la nuit du crime, que la justice reprenne son droit et que le vengeur arrive. Par quels chemins? Cette puissance le sait, et elle emploie à son œuvre de réparation des armes bien étranges. Il était dit, sœur pieuse de mon père, que ton culte fidèle de cette chère mémoire aboutirait à réveiller en moi la volonté qui s'endormait. Ame dévouée, âme inquiète, ne me reproche pas les tourments que je me suis donnés, le dévouement tragique dans lequel j'ai abîmé ma jeunesse. Et repose, repose; que la paix descende sur le tombeau où vous dormez votre sommeil ensemble, mon père et toi, dans ce cimetière de Compiègne qui me recevra un jour moi aussi. Dire que ce jour pourrait être demain!...

IX

a tante était morte vers les neuf heures du soir. Je lui fermai les yeux et je restai longtemps à pleurer. À onze heures, la vieille Julie vint me chercher et me força de descendre pour manger un peu. Je n'avais rien pris de la journée qu'une tasse de café noir à midi. Quel sinistre repas je fis ainsi, dans cette salle aux murs garnis d'assiettes anciennes, où je m'étais assis tant de fois en face d'elle, la pauvre morte! Une lampe posée sur la table éclairait la nappe, devant moi, sans dissiper entièrement les ombres de la pièce, que chauffait un grand poêle de faïence, tout fendillé par le feu. J'écoutais le bruit de ce poêle qui me rappelait les soirées de mon enfance, durant lesquelles je mettais des châtaignes à cuire dans la braise d'un feu tout semblable, après les avoir fendues, par crainte des éclats qui sautent. Je regardais Julie qui avait voulu me servir elle-même, et qui essuyait, du coin de son tablier bleu, de grosses larmes le long de ses joues ridées. J'ai traversé dans ma vie des heures plus cruelles, je n'en ai pas connu d'aussi poignantes. Je peux me rendre la justice que le chagrin commença par abolir en moi toute autre pensée. Je ne songeai pas un instant à ouvrir, durant cette nuit funèbre, le paquet de lettres que je m'étais approprié par un mensonge si honteux. J'avais oublié jusqu'à son existence, quoique j'eusse pris le soin, dans l'après-midi, de le ramasser et de le porter dans ma chambre. Que m'importait maintenant la curiosité de savoir les secrets de ces lettres? Je savais que je venais de perdre pour toujours le seul être qui m'eut aimé complètement, et cette idée me fendait le cœur. Je voulus veiller la morte une partie de la nuit. Je ne pouvais me détacher de ce visage immobile, sur lequel j'avais lu, pendant des années, la tendresse absolue, entière, et, maintenant, rien que des traits rigides, des lèvres serrées, des paupières baissées, et une sorte de tristesse navrée que je n'ai vue sur la face d'aucun autre mort. Toutes les pensées mélancoliques, dont la vivante s'était empoisonné le cœur en silence, remontaient à la surface de cette physionomie rendue à sa vérité. Ah! Cette seule expression d'infinie tristesse aurait dû me pousser dès cette minute à en rechercher la cause mystérieuse dans les lettres, qui avaient préoccupé son esprit jusqu'au bord des éternelles ténèbres, mais comment aurais-je trouvé en moi la force de raisonner devant cette figure douloureuse? Je me disais que cette bouche ne m'avait jamais fait entendre que des paroles si douces et qu'elle, ne me parlerait plus, que ces mains n'avaient eu pour moi que des caresses et qu'elles ne répondraient plus à mon étreinte. Le désespoir s'unissait en moi à une espèce d'étonnement épouvanté. Devant un mort qui nous fut cher, on a tant de peine à croire que cela soit réel, bien réel, qu'il n'y ait plus que le silence, et pour toujours, là où battait un cœur, où un esprit brillait, où une âme aimait. Une sœur, qui veillait ma tante auprès de moi, disait des prières. Je me laissai aller, moi aussi, à répéter les formules auxquelles je ne croyais plus. Je récitai: «Notre père, qui êtes aux cieux...» et «Je vous salue, Marie...» Et je songeais combien de fois elle avait dû, elle, la pauvre vieille fille, prononcer ces prières en demandant à Dieu, pour moi, la paix et le bonheur!...

À trois heures du matin, Julie vint me remplacer au chevet de la morte. Je passai dans ma chambre, qui était sur le même étage que celle de ma tante. Un cabinet de débarras séparait les deux pièces. Je me jetai sur mon lit, recru de fatigue. La nature triompha de ma douleur. Je m'endormis de ce sommeil qui suit les grandes déperditions de force nerveuse, et d'où l'on sort capable de vivre à nouveau et de supporter ce qui semblait insupportable. Quand je me réveillai, il faisait jour. Un triste et sombre ciel d'hiver, voilé comme celui de la veille, mais plus menaçant à cause de la nuance plus noire des nuages, s'appesantissait sur le jardin dépouillé. J'allai à la fenêtre contempler longtemps le sinistre paysage que fermait la ligne de la forêt. Je note ces petits détails afin de mieux retrouver mon impression exacte d'alors. En me retournant et marchant vers la cheminée pour chauffer mes mains au feu que la domestique venait d'allumer, mon regard tomba sur le paquet des lettres volées à ma tante... Oui, volées, c'était bien le mot... Il était là, comme je l'avais posé la veille, en hâte, sur le marbre de la cheminée, entre mon porte-monnaie, le trousseau de mes clefs et mon étui à cigarettes. Je le pris avec un battement de cœur, ce petit paquet, dont les plis témoignaient qu'il avait été souvent rouvert et refermé. Il m'était encore possible de réparer le criminel mensonge que j'avais fait à l'agonisante. Je n'avais qu'à étendre la main, et ces papiers tombaient dans la flamme, et la volonté dernière de la morte se trouvait accomplie. Je me laissai aller sur un fauteuil et je regardai quelques minutes cette flamme qui montait, jaune et souple, autour des bûches. Je soupesai le paquet. Au juger, il devait contenir un grand nombre de lettres. Je me sentis en proie à tout le malaise physique de l'indécision. Je ne cherche pas à justifier cette seconde défaite de ma loyauté, je cherche à la comprendre... Non, ces lettres n'étaient pas à moi. Je n'aurais jamais dû me les approprier. Je devais les détruire sans les avoir ouvertes, d'autant plus que l'entraînement des premières secondes était passé, ce soudain afflux d'idées qui m'avait empêché d'obéir à la supplication angoissée de ma tante. «Pourquoi cette angoisse?» me demandai-je cependant de nouveau, tandis que je relisais l'inscription tracée par ma tante sur l'enveloppe: «Lettres de Justin, 1864.» Comme la chambre où j'étais là, partagé entre un devoir de piété indiscutable et le désir de savoir, m'était une mauvaise conseillère!... Ç'avait été autrefois celle de mon père, et le mobilier n'avait pas changé depuis cette époque. Le temps avait seulement un peu effacé la nuance de l'étoffe claire dont ma tante avait fait tendre la pièce pour que son frère y reposât ses yeux. Il s'était chauffé à cette cheminée par des matins d'hiver pareils à celui-ci, froids et noirs. Il s'était assis pour rêver, sur le fauteuil profond où je me tenais. Il avait écouté le tintement des heures passer dans le timbre à demi faux de la pendule d'albâtre, qui me sonnait à moi maintenant cette heure de trouble. Le petit dogue de bronze, à face bourrue, à bajoues pendantes, qui se tenait sur cette pendule, l'avait vu aller et venir sur ce tapis aux fleurs éteintes. Il avait dormi son sommeil de jeune homme et d'homme fait dans cette alcôve et sur ce lit que je venais de quitter. Il avait travaillé, assis à ce bureau posé près de la fenêtre, en travers, dans le jour qu'il affectionnait. Non, cette chambre ne me laissait plus libre d'agir; elle me rendait mon père trop vivant. C'était comme si le fantôme de l'assassiné fût sorti de son tombeau pour me supplier de tenir la promesse de vengeance jurée tant de fois à sa mémoire. Quand ces lettres n'eussent offert qu'une seule chance, une contre mille, de me donner une indication, une seule, sur les secrets de la vie intime de mon père, je ne pouvais pas hésiter. Que m'importaient ces puériles scrupules de respect pour ce qui n'avait été sans doute que le caprice dernier d'une malade d'esprit? Je dressai contre mes restes de piété ce raisonnement sacrilège, afin de les abattre. Je n'avais pas besoin d'arguments pour céder à l'effréné désir qui grandissait, grandissait en moi. Ces lettres, les dernières que sa main eût écrites; ces lettres qui me montreraient à nu sa vie intime, à la veille du sanglant attentat, je les avais là et je ne les lirais point!... Allons donc!... C'en était assez de ces enfantines lenteurs!... Et je défis brusquement l'enveloppe qui contenait cette correspondance. Les feuillets tremblaient entre mes doigts, maintenant, tout jaunis, avec leurs caractères un peu décolorés. Je reconnaissais l'écriture, tassée, carrée et nette, avec des trous au milieu des mots. Les dates avaient été souvent omises par mon père, et alors ma tante avait réparé l'omission en écrivant le quantième du mois elle-même. Pauvre tante dont ce soin religieux attestait la tendresse, je ne songeais plus, dans mon excitation folle, qu'à deux pas de moi était sa chambre funéraire. À Julie, qui vint me demander des instructions pour tous les détails matériels dont s'accompagne la mort, je répondis que j'étais trop accablé, qu'elle décidât tout à son gré, que je voulais être seul durant cette matinée, et je me plongeai dans ma lecture au point d'en oublier et l'heure qui passait, et les événements autour de moi, et de manger, et de m'habiller, et même d'aller revoir celle que j'avais perdue, tandis que je pouvais encore me repaître de ses traits... Oui, pauvre tante, et envers laquelle j'étais si ingrat, si traître aussi!... Dès les premières pages, je compris trop bien pourquoi elle avait voulu m'empêcher de boire le poison que chaque phrase distillait dans mon cœur, comme elle l'avait distillé dans le sien. Les terribles lettres! C'était maintenant comme si le fantôme eût parlé, de cette parole sourde qui est celle des confessions, et un drame caché se déroulait devant moi, dont je n'avais pas rêvé la tristesse. J'étais tout enfant, lorsque se passaient les mille petites scènes dont cette correspondance me représentait le détail. Je ne savais pas déchiffrer l'énigme d'une situation, et, depuis, la seule personne qui eût pu m'initier à cette lugubre histoire était précisément celle qui avait poussé la discrétion jusqu'à me cacher, toute sa vie, l'existence de ces papiers trop éloquents; celle qui, sur son lit de mort, avait pensé à les détruire plus qu'à son salut éternel, et qui, sans doute, s'accusait, comme d'un crime, d'avoir différé de jour en jour à brûler ces feuilles fatales. Quand elle s'y était décidée, c'était trop tard.

La première lettre était datée de janvier 1864. Elle commençait par des remerciements adressés à ma tante pour mon cadeau d'étrennes de cette année-là: un fort avec des soldats de plomb, qui m'avaient charmé, disait la lettre, parce que les cavaliers étaient en deux morceaux, l'homme se détachant de la bête... Et, tout de suite, les phrases banales de ce remerciement se changeaient en une effusion de tendresse souffrante. Rien qu'à l'accent avec lequel le frère parlait à sa sœur, se répandant en regrets pour son enfance passée et leur vie commune, on devinait une âme anxieuse, avide d'affection et mécontente de son sort actuel. Il s'exhalait, de cette première lettre, une plainte contenue qui m'étonna aussitôt, car j'avais toujours cru que mon père et ma mère avaient été parfaitement heureux l'un par l'autre. Hélas! cette plainte ne faisait que grandir, que se préciser aussi. Mon père écrivait à sa sœur, chaque dimanche, même quand il l'avait vue dans la semaine. Comme il arrive dans les correspondances fréquentes et régulières, les moindres événements se trouvaient notés dans leur minutie, et toutes nos habitudes d'alors ressuscitaient devant ma pensée à cette lecture, mais accompagnées d'un commentaire de mélancolie qui trahissait des malentendus irréparables entre ceux que je jugeais alors si unis. Je revoyais mon père, tel qu'il m'accueillait, à sept heures du matin, dans son costume de chambre, qu'il passait pour déjeuner avec moi. Je devais partir pour le collège à huit heures, et mon père me faisait répéter mes leçons brièvement; puis nous nous asseyions dans la salle à manger, devant la table sans nappe, sur laquelle Julie nous servait deux tasses d'un chocolat dont l'odeur sucrée flattait mes gourmandes narines d'enfant. Ma mère, elle, se levait beaucoup plus tard, et, depuis que j'allais au collège, mon père, afin de ne pas la réveiller si tôt, occupait une chambre à part. Que j'étais content de ce repas du matin, durant lequel je bavardais à mon aise, parlant de mes devoirs à faire, de mes lectures, de mes camarades! J'en avais gardé un délicieux souvenir de minutes insouciantes, cordiales, délicieuses. Mon père aussi dans ses lettres parlait de ces déjeuners du matin, mais en homme qui souffrait de découvrir dans nos causeries que ma mère s'occupait trop peu de moi à son gré, que je ne remplissais pas assez sa vie de femme rêveuse et volontiers frivole. Il écrivait des phrases que l'avenir s'était chargé de rendre tristement prophétiques: «Si je lui manquais jamais, que deviendrait-il?...» À dix heures, je revenais de classe; mon père était déjà occupé à ses affaires, j'avais moi-même un devoir à préparer, et je ne le revoyais qu'à onze heures et demie, au second déjeuner. Maman était là, dans une de ces toilettes du matin qui seyaient merveilleusement à sa beauté mince et souple. À distance, et par delà mes froides années d'adolescent, cette table de famille m'était si souvent apparue dans un mirage de chaude intimité. En avais-je assez éprouvé la nostalgie, plus tard, quand je m'asseyais entre ma mère et M. Termonde, à nos déjeuners des jours de sortie? Et maintenant je retrouvais, dans les lettres de mon père, la preuve que le divorce des cœurs existait dès lors à notre table, entre les deux personnes que mon culte de fils réunissait dans une seule tendresse; et le même divorce se retrouvait dans nos dîners pris en commun et dans nos soirées à trois. Mon père aimait passionnément sa femme, et il sentait que sa femme ne l'aimait pas. C'était là le sentiment sans cesse exprimé dans ces lettres, non pas de cette manière brutale et positive; mais comment n'aurais-je pas compris cette signification secrète de toutes les phrases, moi qui avais traversé une adolescence d'une si étrange analogie avec le drame de cette vie d'homme? Comme moi, plus que moi encore, mon père était un silencieux. Il avait laissé des malentendus irréparables s'établir entre ma mère et lui. Comme moi plus tard, passionné, gauche, étouffant de timidité devant cette femme si aristocratique, si fière, si différente de lui, le fils d'un demi-paysan devenu ingénieur civil par la force de son génie personnel, comme moi, ah! pas plus que moi, il avait connu la torture des situations fausses qui ne peuvent pas être éclairées, sinon par des mots que la bouche n'aura jamais l'énergie de prononcer. Quelle pitié que les destinées se recommencent ainsi, et que les mêmes dispositions de l'âme se développent chez le fils, après s'être développées chez le père, afin que le malheur de l'un soit identique au malheur de l'autre!... Père trop semblable à moi, ses lettres étaient pleines de soupirs que ma mère n'avait jamais soupçonnés,—vains soupirs vers une fusion complète de leurs deux cœurs,—tendres soupirs vers l'impossible chimère d'un bonheur partagé,—soupirs désespérés vers le terme d'une séparation morale d'autant plus définitive que la cause en était, non point dans des torts réciproques (tout se pardonne quand on s'aime), mais dans un contraste indestructible, presque animal, de deux natures. Il ne lui plaisait par aucune de ses qualités, il lui déplaisait par tout ce qu'il pouvait avoir de défauts en lui, et il l'adorait... J'avais assez vu de variétés de ménages mal arrangés, depuis que j'allais dans le monde, pour ne pas comprendre quel enfer taciturne avait dû être celui-là, et les deux figures se dessinaient devant moi, si nettes: ma mère avec ses gestes naturellement un peu maniérés, la délicatesse fragile de ses mains, sa pâleur, ses tours de tête, sa voix volontiers basse, le je ne sais quoi de presque immatériel répandu sur toute sa personne, ses yeux dont le regard pouvait se faire si froid, si dédaigneux, et, d'autre part, la carrure robuste de grand travailleur qui était celle de mon père, ses larges rires quand il s'abandonnait à la gaieté, le caractère professionnel, utilitaire, et, à vrai dire, plébéien de tout son être, idées et façons, gestes et discours. Mais ce plébéien était si noble, si haut par sa généreuse sensibilité. Il ne savait pas la montrer, c'était là son crime. Sur quelles misères reposent, quand on y songe, la félicité absolue ou l'irrémédiable infortune!