Déjà, au cours de ces premières lettres, le nom de M. Termonde passait et repassait sous la plume de mon père, et voilà que la onzième ou la douzième de ces lettres, je ne sais plus laquelle, éclatait en un cri de souffrance aiguë qui fit bondir mon cœur, trembler mes mains, se mouiller mes yeux. Soudainement, et dans quelques pages datées de la nuit, dont l'écriture seule trahissait une émotion profonde, le mari, jusque-là maître de lui, avouait à sa sœur, à sa douce et fidèle confidente, qu'il était jaloux... Il était jaloux, et de qui?... De celui-là même qui devait, un jour, le remplacer à son foyer, donner un nom nouveau à celle qui avait été Mme Cornélis; de cet homme aux allures félines, aux prunelles pâles, à qui mon instinct d'enfant avait voué une si précoce, une si fixe haine;—il était jaloux de Jacques Termonde! Il la racontait, cette jalousie, dans cette confession subite, avec l'âpreté d'accent qui soulage le cœur des malaises trop longtemps contenus. Dans cette lettre, le début d'une série que la mort seule devait interrompre, il disait la date lointaine de cette jalousie, et comme elle lui était venue, à surprendre le regard dont Termonde enveloppait ma mère. Il disait qu'il avait cru dès lors à une passion naissante chez cet homme, puis que Termonde était parti pour un grand voyage et que lui, mon père, avait attribué cette absence à une loyauté d'ami sincère, à un noble effort pour combattre dès le commencement une inclination criminelle. Puis, Termonde était revenu. Ses visites à la maison avaient repris, de plus en plus fréquentes. Tout l'y autorisait: mon père l'avait eu comme camarade intime à l'École de Droit, il l'aurait choisi comme témoin de son mariage si l'autre n'eût pas été retenu hors de France, à cette époque, par ses fonctions diplomatiques. Mon père avouait, dans cette lettre, et aussi dans les suivantes, l'avoir tendrement aimé, au point d'avoir considéré sa propre jalousie comme un sentiment indigne et comme une espèce de trahison. Mais on a beau se reprocher une passion, elle n'en est pas moins là, dans notre cœur, qui nous le déchire et nous le ronge. Depuis le retour de Termonde, cette jalousie avait augmenté, avec la certitude que l'amour de celui qui en était le principe augmentait aussi. Le malheureux homme ne s'était pas cru le droit cependant de fermer la porte à son ami. Sa femme n'était-elle pas la plus pure, la plus honnête des femmes? Même le penchant au mysticisme et à la dévotion exaltée, qu'il lui reprochait quelquefois, offrait une garantie qu'elle ne se permettrait jamais rien qui fût une tache sur sa conscience. D'ailleurs, les assiduités de Termonde s'accompagnaient d'un si évident, d'un si absolu respect, qu'elles ne donnaient aucune prise au reproche. Que faire? Avoir une explication avec sa femme, lui qui était pris d'un battement de cœur à la seule idée de discuter contre elle? Exiger qu'elle cessât de recevoir son ami, à lui? Mais si elle cédait, il l'aurait privée d'une distraction réelle, et il ne se le serait point pardonné à lui-même. Si elle ne cédait pas?... Et mon pauvre père avait préféré se débattre dans cette géhenne de la faiblesse et de l'indécision, où roulent, pour n'en plus sortir, les silencieux et les timides. Et il détaillait cette misère à ma tante, et il insistait sur le caractère maladif de son sentiment, implorant un conseil, une pitié, accusant la puérilité de sa jalousie, s'en moquant; et jaloux tout de même, et ne pouvant se retenir de parler, de reparler de cette plaie ouverte dans son âme, et incapable de l'énergie qui eût été sa guérison.
Les lettres se faisaient plus sombres encore. Comme il arrive quand on n'a pas coupé court aussitôt à une situation fausse, mon père souffrait des conséquences de sa faiblesse, et il les voyait se développer devant lui,—sans agir, parce qu'il aurait fallu, pour les arrêter maintenant, subir d'affreuses scènes. Après avoir toléré que son ami multipliât ses visites, ce lui était un martyre de constater que sa femme avait subi à ce degré l'influence envahissante de cette intimité. Il la voyait prendre des conseils de Termonde pour les petites choses de la vie,—sur un point de toilette, pour l'achat d'un cadeau, le choix d'une lecture. Il retrouvait la trace de cet homme dans les changements de goût de ma mère, en musique, par exemple. Il aimait, quand nous étions seuls à la maison, le soir, qu'elle se mît au piano et qu'elle jouât, longuement, au hasard. Elle n'exécutait plus aujourd'hui que des morceaux indiqués par Termonde, qui avait rapporté de ses voyages une connaissance assez approfondie des maîtres allemands, au lieu que mon père, élevé en province et auprès de sa sœur, élève elle-même d'un professeur de province, en était resté au culte des musiciens italiens. Et puis ma mère se rattachait par sa famille à une société toute différente de celle où mon père la faisait vivre. Les triomphes que son extrême beauté lui assurait dans cette dernière, joints à sa native douceur, avaient empêché, d'abord, qu'elle ne regrettât son ancien milieu. Il en fut autrement, lorsque sa familiarité avec Termonde qui appartenait, lui, au monde le plus élégant, lui rendit de nouveau présentes toutes les habitudes de ce monde. Mon père la vit qui s'ennuyait dans son propre salon, dont elle faisait les honneurs avec une pensée absente. Il n'était pas jusqu'aux opinions politiques de son ami qu'il ne retrouvât sur les lèvres de sa femme. Elle le raillait finement de ce qui lui restait d'utopies libérales, et, derrière cette moquerie sans méchanceté, mais qui était une moquerie pourtant, comme derrière ses nouvelles sensations d'art, toujours il retrouvait Termonde, et encore Termonde. Il se taisait pourtant, la timidité dont il avait toujours été victime devant ma mère s'exaspérant avec sa jalousie. Plus il était malheureux, plus il devenait sensible, incapable de montrer sa peine. Il y a des âmes ainsi façonnées, que la souffrance les paralyse et les empêche d'agir. Et puis c'était derechef la même question: Que faire? Par quel biais aborder une explication, quand il n'avait en définitive rien de précis à dire, pas un reproche positif qu'il pût articuler? Est-ce qu'on dresse un acte d'accusation avec des nuances? Il continuait à ne pas douter de l'honnêteté de sa femme. Du moins, il affirmait son entière estime pour elle, à chaque page, suppliant ma tante de ne pas retirer une parcelle de son amitié à sa chère Marie, la conjurant de ne faire jamais devant elle, qui en était l'innocente cause, une allusion à des tourments dont il rougissait lui-même. Et il insistait sur ses propres torts, il s'accusait de ne pas être assez tendre, de ne pas savoir se faire aimer, et c'étaient des tableaux de son triste intérieur, évoqués d'un mot, avec une humilité navrante. Il se décrivait, durant leur tête-à-tête du soir, regardant sa femme, qui, couchée parmi de petits coussins brodés, dans un fauteuil, en toilette claire, appuyait ses pieds chaussés de bas à jour sur un tabouret à bascule et qui lisait à la clarté d'une lampe posée à côté d'elle, sur une table mobile. Que lisait-elle? Un roman prêté par Termonde. Elle lisait, caressant ses cheveux distraitement avec un couteau à papier en or ciselé, donné par Termonde au jour de l'an. Mon père déposait la revue qu'il tenait à la main. Il cherchait une phrase par laquelle il pût atteindre cet être qu'il sentait si lointain, si étranger à lui,—et si aimé. Mais ces phrases-là, on ne les prononce pas ainsi. C'est le cœur contre le cœur, les mains unies, entre deux caresses, qu'un homme tendre et fier peut avouer cette torture déshonorante lorsqu'elle n'est pas touchante,—la jalousie dans l'estime. Les autres, les brutaux, ne connaissent pas ces scrupules. Ils disent: «Je suis jaloux,» sans plus s'inquiéter si c'est là une insulte ou non. Ils ferment leur porte à qui leur déplaît, ils imposent à leur femme un: «Suis-je le maître?» qui ne tient compte que de leur bon plaisir, à eux. Ont-ils raison? En tous cas, cette brutalité n'était pas le fait de mon pauvre père. Il trouvait en lui assez de force pour montrer à Termonde un visage glacé, pour ne lui parler qu'à peine, pour lui tendre la main avec cette politesse insultante qui creuse un abîme entre deux sincères amis. L'autre n'avait pas l'air de s'en apercevoir. Mon père, qui ne voulait pas d'une scène avec lui, parce que cette scène eût eu pour conséquence immédiate une autre scène avec ma mère, multipliait les petits affronts. Termonde en était quitte pour venir aux heures où l'homme d'affaires était retenu à son bureau. Et mon père racontait les rages qui le poignaient, à l'idée que sa femme et celui dont il était jaloux causaient ensemble, intimement, parmi les fleurs du petit salon, tandis qu'il s'abîmait, lui, le malheureux, dans le plus aride travail, pour assurer toutes les royautés du luxe à cette femme dont il ne serait jamais, jamais aimé, bien qu'elle portât son nom, bien qu'il la crût fidèle. Mais cette fidélité glacée, ah! ce n'était pas de cela qu'il avait soif, l'infortuné qui terminait sa dernière lettre par cette phrase,—me la suis-je assez souvent répétée! «C'est si triste de sentir qu'on est de trop dans sa propre maison, qu'on possède une femme par tous les droits, qu'elle vous donne tout ce que ses devoirs l'obligent à vous donner, tout, excepté son cœur qui est à un autre, sans qu'elle s'en doute peut-être, à moins que... Vois-tu, j'ai d'affreuses heures où je me dis que je suis un niais, un lâche, qu'il est son amant, qu'elle est sa maîtresse, qu'ils se moquent de moi ensemble, de ma stupide confiance, de mon aveuglement.... Ne me gronde pas, ma pauvre Louise. Cette idée est infâme, et je la chasse en me réfugiant auprès de toi, pour qui, du moins, je suis tout au monde...»
À moins que?...—et cette lettre était du premier dimanche du mois de juin 1864, et le jeudi suivant, quatre jours plus tard, celui qui avait écrit cette lettre et supporté ces douleurs allait au rendez-vous où il devait trouver une mort mystérieuse,—cette mort qui allait permettre à sa veuve d'épouser l'ami félon... Quelle idée aussi affreuse, aussi infâme que celle dont mon père s'accusait dans cette terrible dernière lettre venait de s'éveiller en moi? Je posai sur la cheminée la liasse de ces feuilles révélatrices, je pris ma tête dans mes mains et la tempête des imaginations cruelles passa sur cette tête, où je sentais le sang battre la fièvre. Ah! la hideuse, la sinistre chose, l'innommable!... Mon âme l'entrevoyait et elle se rejetait en arrière... Mais quoi? le monstrueux soupçon, ma tante n'en avait-elle pas subi l'assaut? Et, comme un encouragement à oser penser ce qui me donnait un tel frisson d'horreur, de petits faits ressuscitaient dans ma mémoire, me montrant cette sœur fidèle de mon père en proie à cette idée qui venait de m'envahir si fortement. Que de bizarreries je comprenais tout d'un coup, que je n'avais pas comprises! Le jour où elle m'avait annoncé le second mariage de ma mère, et quand j'avais prononcé de moi-même le nom maudit de Termonde, pourquoi m'avait-elle demandé d'une voix tremblante et comme affolée: «Que sais-tu?» Que craignait-elle donc que je n'eusse deviné? Quel renseignement redoutable attendait-elle de mon innocente observation d'enfant?... Plus tard, et lorsqu'elle me conjurait d'abandonner le soin de venger notre cher mort, lorsqu'elle me répétait la parole sainte: «Je me suis réservé la vengeance, dit le seigneur», quels coupables prévoyait-elle donc que je rencontrerais sur ma route? Quand elle me suppliait de ménager mon beau-père, de me le concilier plutôt, de ne pas m'en faire un ennemi, ses conseils n'avaient-ils pour but que la facilité de ma vie quotidienne, ou bien croyait-elle qu'un autre danger pût me menacer de ce côté-là? Lorsque les craintes se multipliaient dans son cerveau, affaibli par la maladie, et qu'elle en revenait toujours à ce conseil de prendre garde à mes sorties du soir, quelle vision d'épouvante lui revenait à l'esprit, lui montrant dans l'ombre une main capable de me frapper,—la même main qui avait frappé mon père? Lorsque, à ses derniers moments, elle réunissait toutes ses forces afin de détruire cette correspondance, sur quelle piste supposait-elle donc que ces lettres me jetteraient? Tout s'éclairait soudain d'une effrayante lumière... Ce que ma tante avait aperçu par delà ces lettres je l'apercevais aussi. Ah! je n'ai pas craint de penser ainsi, et j'ai honte à présent d'écrire ce que j'ai pensé. Mais, comment aurais-je pu échapper à la logique de la situation? Que ma tante eût livré ces lettres au juge chargé d'instruire l'affaire, est-ce que ce magistrat n'aurait pas supposé aussitôt ce que je ne pouvais pas m'empêcher de supposer? Non, je ne le pouvais pas... Un homme est assassiné auquel on ne connaît pas d'ennemis; il est avéré que le meurtre n'a pas le vol pour mobile, sa femme a un amant, et, presque aussitôt après la mort de son mari, elle épouse cet amant... «Mais c'est eux, c'est eux les coupables; ils ont tué le mari,» dirait le juge, dirait le premier venu. Pourquoi ma tante qui avait ces lettres de mon père entre les mains ne les avait-elles pas données à la justice?—Je le comprenais trop: elle ne voulait pas que j'eusse à penser de ma mère ce que j'en pensais, à cette minute, dans un accès de folle douleur:—qu'elle avait trompé mon père, qu'elle avait été la maîtresse de Jacques Termonde, que là gisait le secret de l'assassinat.—Concevoir cela comme seulement possible, c'était commettre un parricide moral, c'était la grande, l'inexpiable faute envers celle qui m'avait tiré de sa chair et porté dans son sein. J'avais toujours tant aimé ma mère, si tristement, si tendrement. Jamais, non, jamais, je ne l'avais jugée. Que de fois, me trouvant en tête à tête avec elle, et ne sachant pas lui dire ce qui m'oppressait le cœur, que de fois il m'était arrivé de songer que l'obstacle dressé entre nous deux ne nous séparerait pas toujours! Je deviendrais peut-être, un jour, son unique soutien, elle verrait alors combien elle m'était restée chère.—Mes souffrances n'avaient rien entamé de ma tendresse. Malheureux qu'elle me refusât une certaine sorte d'affection, je ne la condamnais pas de ce qu'elle prodiguait cette affection à un autre. Il y a une telle différence à souffrir d'un être qu'on aime, dans le bien ou dans le mal, à le sentir noble ou bas dans les chagrins qu'il nous inflige. En définitive, et avant que ces fatales lettres n'eussent fait sur moi leur œuvre de désenchantement, de quoi était-elle coupable à mes yeux? De s'être remariée? D'avoir voulu, demeurée veuve à moins de trente ans, refaire sa vie? Rien de plus légitime. De n'avoir pas compris les relations de l'enfant qui lui restait avec l'homme qu'elle avait choisi? Rien de plus naturel. Elle était plus épouse que mère, et puis, les êtres un peu chimériques et frêles, comme elle, répugnent aux luttes quotidiennes. Ils préfèrent ne pas voir en face la réalité qui leur imposerait une énergie de tous les instants. J'avais admis, d'instinct d'abord, à la réflexion ensuite, toutes ces explications de l'attitude de ma mère à mon égard. Quelle source d'indulgence jaillit en nous, chaude, profonde, inépuisable, pour ceux qui nous tiennent vraiment à la racine du cœur, et cette source venait de se tarir tout d'un coup, et à sa place je sentais s'épancher en moi le flot empoisonné des plus odieux, des plus abominables soupçons....
Cette première, cette soudaine invasion d'une si affreuse idée ne dura pas. Je n'y aurais point résisté; j'aurais pris un pistolet pour me tuer et détruire du coup l'excessive douleur, si cette idée s'était implantée en moi, comme cela, précise, accablante d'évidence, impossible à repousser. Elle fut ainsi durant les instants qui suivirent la lecture des lettres. Puis la crise diminua, je réfléchis, et tout de suite ma tendresse pour ma mère entra en lutte contre le cauchemar. À l'attaque de ces exécrables imaginations, j'opposai des faits, dans leur certitude et leur netteté. Je me rappelai par le menu les moments où j'avais vu ma mère et mon père, en présence l'un de l'autre, pour la dernière fois. C'était à la table du déjeuner d'où il s'était levé pour aller là-bas, vers l'assassin. Mais est-ce que ma mère n'était pas rieuse, à son ordinaire, ce matin-là? Est-ce que Jacques Termonde n'avait pas déjeuné avec nous? N'était-il pas demeuré ensuite, après le départ de mon père, à causer, tandis que je jouais? C'était à ce moment même, entre une heure et deux, que le mystérieux Rochdale commettait le crime. Termonde ne pouvait pas être à la fois dans notre salon et à l'hôtel Impérial, pas plus que ma mère n'aurait pu, impressionnable comme je la connaissais, parler ainsi paisiblement, heureusement, si elle avait su qu'à cette heure-là son mari tombait pour ne plus se relever... J'étais un fou d'avoir laissé une pareille hypothèse dessiner son image monstrueuse devant mes yeux, une seule minute. J'étais un infâme d'avoir aussitôt dépassé les plus insultantes défiances de mon père. Déjà et sans preuve aucune que l'expression d'une jalousie qui s'avouait elle-même déraisonnable, j'en étais arrivé où cet homme, malheureux mais aimant, n'avait pas osé aller: à cette extrémité d'outrage envers ma mère de croire qu'elle avait été la maîtresse de Termonde. Et, quand bien même elle eût inspiré, du vivant de son premier mari, un sentiment trop vif à celui qu'elle devait épouser un jour, est-ce que cela prouvait qu'elle eût partagé ce sentiment? L'eût-elle partagé, cela prouvait-il qu'elle y eût cédé jusqu'au don entier de sa personne? Précisément, les femmes délicates comme elle était, ces créatures très fines, et qui vivent à côté du réel, caressent si volontiers la chimère de romanesques affections qu'elles croient innocentes, puisque toute action coupable en est bannie. Pourquoi n'aurait-elle pas aimé Termonde d'une de ces affections-là, fidèle, en fait, à ses devoirs, et livrée en pensée à une intimité dont il était trop naturel qu'un époux fût jaloux, mais qui, au demeurant, n'entachait en rien l'honneur de l'épouse? Je la justifiais ainsi, non seulement de toute participation au crime, mais encore de toute faute contre ses devoirs. Cela l'aurait flétrie si profondément pour mon cœur qu'elle eût eu un amant... Et puis mes idées changeaient de nouveau; je me souvenais du cri qu'elle avait jeté devant le cadavre de mon père: «Dieu me punit...» Je ne lui faisais pas la charité d'admettre que ce cri eût trahi simplement les scrupules d'une âme exaltée, qui se reprochait maintenant jusqu'à ses pensées. Je me souvenais aussi des yeux étincelants de Termonde et de ses mains frémissantes, lorsqu'il parlait avec ma mère de la disparition mystérieuse de mon père. S'ils étaient complices, ils jouaient la comédie devant moi, innocent témoin, pour qu'ils pussent, à l'occasion, invoquer ma parole d'enfant... Ces souvenirs me rejetaient sur la voie funeste. L'idée d'une liaison coupable entre elle et lui me saisissait de nouveau, et, presque tout de suite, la pensée qu'ils avaient profité de l'assassinat, qu'ils y avaient eu un intérêt puissant et unique... L'assaut du soupçon recommençait, si violent, qu'il triomphait de toutes les barrières que je dressais là contre. J'accumulais toutes les objections tirées d'un alibi physique et d'une invraisemblance morale. J'en arrivais à me dire: il est strictement impossible qu'ils soient pour rien dans le meurtre; impossible, impossible, impossible,—je me répétais ce mot avec frénésie, puis l'hallucination me revenait, terrassante. Il y a des moments où l'âme désemparée se trouve inhabile à dompter des visions qu'elle sait fausses, où l'imaginaire et le réel se confondent en un cauchemar, pareil à ceux de la panique, et sans que le jugement sache distinguer l'un de l'autre. Cette paralysie du jugement, qui a été jaloux sans la connaître? Que j'en ai souffert, durant la journée qui suivit la lecture de ces lettres! J'allais, je venais à travers la maison, incapable de vaquer au moindre devoir, comme foudroyé par des émotions que les gens qui m'entouraient attribuèrent au chagrin de la perte que je venais de faire. À plusieurs reprises, je voulus m'asseoir au chevet de la morte. La vue de son visage, aux narines déjà pincées, avec son expression de tristesse encore accrue, m'était intolérable. Elle renouvelait trop mes misérables doutes... Vers quatre heures, un télégramme vint. Il était signé de ma mère et m'annonçait son arrivée par le train du soir... Lorsque je tins cette feuille de papier bleu dans ma main, ce fut une détente momentanée à mon angoisse... Elle venait... Elle avait pensé à ma peine... Elle venait... Cette seule assurance dissipait mes soupçons. J'allais la revoir... Pourvu qu'elle ne les devinât pas, ces soupçons criminels, sur mon visage? Et puis les hypothèses absurdes et infâmes me reprenaient... Elle pense peut-être que la correspondance entre mon père et ma tante n'a pas été détruite, elle vient pour essayer d'avoir ces lettres avant moi, pour savoir ce que ma tante m'a dit en mourant. S'ils sont coupables, elle et Termonde, ils doivent s'être défiés toute leur vie de la clairvoyance de la vieille fille.... Certes, j'avais été très malheureux dans mon enfance, mais que j'aurais voulu retourner en arrière, être le collégien qui méditait sur la froideur de son beau-père, à l'étude triste et interminable du soir,—et non pas le jeune homme qui, cette nuit-là, se promenait dans la gare de Compiègne, attendant une mère soupçonnée ainsi!... Dieu juste! N'ai-je pas tout expié d'avance par cette heure-là?
X
e train de Paris approchait. J'en entendais la sourde rumeur. Je vis les feux aveuglants de la locomotive s'avancer dans la nuit rapidement, puis me dépasser. Le train stoppa. L'homme de garde cria le nom de Compiègne et le chiffre des minutes de l'arrêt, tout en ouvrant les portières les unes après les autres. Chacun de ces détails me parut durer un temps bien long... J'allais de voiture en voiture, cherchant ma mère sans la trouver. Au dernier moment n'avait-elle pu se décider à venir? Quelle épreuve pour moi s'il en était ainsi! Quelle nuit je passerais, en proie à cette tourmente des soupçons que sa présence seule dissiperait,—je le comprenais trop. Une voix m'appela. C'était la sienne. Je l'aperçus, toute en noir. Non, jamais je ne m'étais jeté dans ses bras comme je fis à cette minute, oubliant tout,—et que nous étions dans un lieu public, et pourquoi elle venait,—tout, dans la joie de sentir mes horribles imaginations s'en aller, se fondre au simple contact de cet être que j'aimais si profondément, le seul qui me fût cher, malgré les malentendus, jusqu'au plus profond de mon cœur, maintenant que je venais de perdre la sœur de mon père. Après ce premier mouvement presque animal, presque semblable à l'étreinte par laquelle un noyé saisit le nageur qui plonge vers lui, je regardai ma mère sans parler, en lui tenant les mains. Elle avait levé son voile, et, dans le jour incertain de cette gare, je vis qu'elle était très pâle, et qu'elle avait pleuré. Rien qu'à rencontrer ses yeux où roulaient encore des larmes, je compris que j'avais été fou. Je le compris aux premières phrases qu'elle prononça, me disant sa peine si tendrement, et qu'elle avait voulu venir tout de suite, quoique mon beau-père fût souffrant.—M. Termonde était sujet depuis deux ans à de violentes crises de foie.—Mais ni le chagrin éprouvé à cause de moi, ni le souci de la santé de son mari, n'avaient empêché cette pauvre mère de songer, pour ce déplacement de quelques jours, à ses petites préoccupations habituelles de confort et d'élégance. Sa femme de chambre était là, auprès de nous, accompagnée d'un porteur; et tous les deux chargés de trois ou quatre sacs de différentes grandeurs, en cuir anglais, soigneusement boutonnés dans leur housse d'étoffe: un nécessaire, une petite cassette contenant le papier et les instruments à écrire, une sacoche où placer le porte-monnaie, le mouchoir, le livre, le voile de rechange; et puis une boule où mettre l'eau chaude pour les pieds, deux coussins pour reposer la tête, et une pendule légère suspendue dans sa gaine ouverte.
—«Tu me reconnais...», me dit-elle, tandis que j'indiquais la voiture à la femme de chambre pour s'y débarrasser de ses paquets; et, me montrant sa robe, qui était de drap marron soutaché de noir: «Tu vois, je n'aurai mes vêtements de deuil que demain... Ils ne pouvaient pas être prêts, mais on les enverra dès la première heure...» Et comme je l'installais dans la voiture, elle ajouta: «Il y a encore une boîte à chapeau et une malle...» Elle souriait à demi en me disant cela, pour me faire sourire à mon tour. C'était une vieille matière à gentilles querelles entre nous que l'encombrement des menus et inutiles colis parmi lesquels elle voyageait. En tout autre état d'esprit, j'aurais souffert de retrouver chez elle, à côté de la marque d'affection qu'elle me donnait en venant, la trace constante de cette frivolité mondaine. N'était-ce pas là une des petites causes de mes grands malheurs? Mais cette frivolité m'était, au contraire, si douce à remarquer dans cette minute... C'était donc là cette femme que je m'imaginais tout à l'heure, arrivant vers moi avec le projet ténébreux de fouiller les papiers de ma tante morte, de voler ou de détruire les pages accusatrices qui s'y pourraient rencontrer!... C'était là cette femme que je me représentais, le matin, comme une criminelle chargée du poids du plus lâche assassinat!... Oui, j'avais été fou, j'avais ressemblé au cheval emporté qui galope après son ombre. Mais quel apaisement de constater cette folie, quelle détente! J'en oubliais presque la douce et chère morte. J'étais bien triste au fond de l'âme, et cependant heureux, tandis que le vieux coupé nous emportait à travers la ville, dont les fenêtres éclairées brillaient dans la nuit. Je tenais la main de ma mère, j'avais envie de lui demander pardon, de baiser le bas de sa robe, de lui répéter que je l'aimais, que je la vénérais. Elle voyait bien mon émotion, qu'elle attribuait au malheur dont je venais d'être frappé. Elle me plaignait. À plusieurs reprises, elle me dit: «Mon André...» C'était si rare que je la sentisse ainsi, toute à moi, et juste dans la nuance de cœur que réclamait ma sensibilité malade!
J'avais fait préparer pour elle la chambre du rez-de-chaussée, à côté du salon. Je me rappelais que cette chambre était la sienne, lorsqu'elle était venue à Compiègne avec mon père, quelques jours après son mariage, et je m'étais dit que l'impression produite sur elle par la vue de la maison d'abord, puis par celle de cette chambre, m'aiderait à dissiper mes affreux soupçons. Je m'étais juré de noter minutieusement les plus légers troubles qui passeraient en elle, à la rencontre d'un passé rendu de nouveau vivant par cette physionomie des choses, qui ne change pas aussi vite que le cœur d'une femme. Je rougissais à présent de cette idée de policier. Je sentais combien il est honteux de juger sa mère, de ne pas faire un acte de foi en elle qui prévale même contre l'évidence. Je le sentais, hélas! d'autant mieux que l'innocente femme se surveillait moins. Elle était entrée dans sa chambre avec un visage recueilli, elle s'était assise devant le feu, étendant ses pieds fins du côté de la flamme qui rosait ses joues pâles; et, avec ses cheveux restés tout noirs, avec sa taille restée toute jeune, elle avait encore, dans le demi-jour de cette pièce, le charme de délicatesse et d'aristocratie dont parlait mon père dans ses lettres. Elle regarda longuement autour d'elle, reconnaissant la plupart des objets que la piété de ma tante avait laissés à leur place. D'une voix triste, elle dit: «Que de souvenirs!...» Mais l'émotion qui détendait ses traits n'était pas amère. Ah! elle n'a pas ces yeux, cette bouche, ce front, une femme qui revient dans une chambre où elle a vécu, vingt ans auparavant, auprès d'un mari qu'elle a fait assassiner après l'avoir trahi!... Il n'y eut pas un détail durant toute cette soirée qui ne vînt ainsi me démontrer combien ma puérile et déshonorante imagination avait calomnié complaisamment celle qui eût dû m'être sacrée. Julie nous avait dressé une espèce de souper qu'elle voulut nous servir comme elle m'avait servi le jour précédent. Je les regardais toutes les deux, l'une en face de l'autre, la vieille domestique et son ancienne maîtresse. Je savais que leurs caractères ne s'étaient pas convenus autrefois, et pourtant elles éprouvaient une grande douceur à se revoir. Cette pauvre Julie surtout, simple fille, incapable de dissimuler, était si contente, qu'elle me prit à part quelques minutes avant ce frugal repas, pour me dire la consolation qu'elle éprouvait dans son chagrin à retrouver ma mère si bonne pour moi, et à nous servir tous les deux assis à la même table, comme aux temps lointains. Si, dans ces temps-là, il y eût eu dans la vie de ma mère un de ces coupables secrets que les domestiques fidèles devinent mieux que personne, non, l'honnête servante qui nous avait élevés, mon père et moi, ne l'eût pas ignoré, ni pardonné. J'en aurais surpris la trace sur cette face aux lèvres rentrées, dont chaque ride avait pour moi son éloquence. Ma mère, de son côté, ne se fût pas complue dans la présence de ce témoin d'une ancienne faute. Ses gestes eussent traduit une gêne cachée, quand ce n'eût été que cette hauteur par laquelle nous ripostons, comme à l'avance, au blâme deviné chez un inférieur. La figure de Julie rentrait pour ma mère dans la série des choses qui lui représentaient son premier mariage, et soit que la mort presque subite de ma tante l'eût beaucoup remuée, soit que ce sentiment du passé flattât son goût pour le romanesque, bien loin de repousser ces souvenirs, elle s'y abandonnait, et, moi, je la bénissais intérieurement de détruire par son attitude seule les derniers vestiges de ma muette calomnie. Quel merci je lui murmurai encore dans ma pensée lorsque plus tard, dans la nuit, elle me demanda de voir la morte, afin de lui dire un dernier adieu! Nous entrâmes ensemble dans la pièce où l'agonisante s'était débattue contre la préoccupation suprême d'où j'avais tiré de si abominables conséquences. Ma mère s'approcha du lit... La mort, qui a de ces singularités tragiques, avait exagéré la ressemblance qui existait du vivant de ma tante entre son visage et celui de mon père. Ce profil, immobile et livide, surtout à cause de la mentonnière qui maintenait la bouche fermée, rappelait invinciblement l'autre profil que j'avais gardé dans ma mémoire, et devant lequel ma mère m'avait embrassé d'une si chaude étreinte. Nous nous trouvions de nouveau tous les deux en présence d'une vision funèbre. Mais je n'étais plus un enfant, elle n'était plus une jeune femme. Que d'années avaient passé entre ces deux morts, et quelles années! Cette comparaison s'imposait à ma mère aussi bien qu'à moi. Elle demeura d'abord silencieuse, enfin elle me dit: «Comme elle lui ressemble...» Elle s'approcha de ma tante, appuya un baiser sur ce front glacé, puis elle s'agenouilla au pied du lit et se mit en prière. Cette épreuve, que j'avais à peine osé rêver, elle-même était allée au-devant d'une façon si naturelle, si vraie... J'ai eu depuis bien d'autres signes de la pureté absolue du cœur de ma mère, j'ai entendu sortir de la bouche de celui qui avait conduit tout le crime des paroles qui purifiaient pleinement la noble femme. Il n'en était plus besoin. La voir à genoux devant la sœur morte de mon père mort avait suffi pour exorciser le fantôme.
Quand elle eut achevé de prier, elle voulait rester à veiller auprès de ce triste chevet. Je l'en empêchai parce que je redoutais pour elle l'émotion d'une nuit ainsi passée et je la forçai de descendre. Mais elle était trop troublée, et elle me demanda de lui tenir compagnie encore un peu de temps. J'acceptai avec joie, tant j'avais peur de retrouver loin d'elle les hallucinations que sa manière d'être avait si complètement dissipées. Je me sentais si bien son enfant durant cette soirée passée en tête à tête, que je m'extasiai comme jadis, dans ma véritable enfance, devant ses moindres gestes. J'admirai avec quel art elle transforma, tout de suite, le coin de la cheminée du salon, où nous nous tenions, comme en un petit asile de causerie, bien retiré, bien à nous. Elle me fit apporter le paravent auprès de la chaise longue. Elle posa sur une petite table mobile sa pendule de voyage, son flacon de sels, la boîte de mes cigarettes. Elle-même avait passé une robe de chambre blanche, enroulé autour de sa tête et de ses épaules une mantille noire; sur ses jambes elle mit une couverture de laine rose tricotée à la main avec des rubans. Elle appuyait sa joue sur un des deux petits coussins revêtus de soie rouge dont elle se servait dans le chemin de fer. Quelques violettes des bois, dont Julie avait paré un petit vase, mêlaient leur arôme au frais parfum qu'elle secouait autour d'elle, et je l'aimais d'être ainsi, de me rappeler par les minuties de sa fine élégance les impressions les plus lointaines que j'avais eues d'elle. Je l'aimais surtout de me parler comme elle faisait, m'ouvrant son âme, et en laissant échapper tant de souvenirs. Elle avait commencé par me questionner sur la maladie de ma tante. Elle continua en m'entretenant de mon père, ce qui lui arrivait bien rarement. Il était si rare aussi que nous nous vissions dans une intimité pareille! Dans ce salon tout peuplé des reliques du mort, avec le souvenir, si présent à mon esprit, des lettres lues ce jour même, ce me fut une sensation bien étrange de l'entendre me raconter à son tour l'histoire de son mariage. Elle me dit, ce que je savais déjà, comment s'était fait ce mariage, qu'elle avait rencontré mon père à un bal chez un grand avocat qui connaissait les dames de Slane par des relations de monde. Elle me décrivait sa propre toilette à ce bal, puis elle me peignait mon père un peu engoncé dans son habit noir, avec une cravate blanche mal nouée et des gants trop longs... «Quand on est jeune fille, ajoutait-elle, on est si sotte... Il s'est fait présenter chez nous, il m'a demandé une première fois, puis une seconde... Et les deux fois j'ai refusé parce que j'avais dans le souvenir cette puérilité de ces gants trop longs... La troisième fois, il a voulu me parler en tête-à-tête... Maman avait une grande envie de ce mariage, malgré certaines différences de milieu et d'éducation... Ton père était un si honnête homme, si travailleur, si capable, et puis, il admirait maman avec tant de naïveté, comme une idole... Enfin elle consentit à cette entrevue... Je reçus ton père avec le ferme propos de lui répondre non, et il me parla si gentiment, avec un tact si exquis, tant d'éloquence... Je vis si bien qu'il m'aimait... Et je dis oui...» Quel commentaire pour moi de toute la correspondance de mon père que cette entrée dans le mariage, symbole anticipé de toutes les années qui allaient suivre! Oui, jusqu'à leur dernier déjeuner pris en commun avant l'assassinat, ils avaient vécu ainsi, elle, se laissant aimer avec l'indulgente fierté d'une femme qui se sait plus fine, plus distinguée,—et lui, le laborieux homme d'affaires, tout voisin du peuple, aimant cette femme délicate et d'un charme rare, avec un sentiment idolâtre de sa supériorité à elle, avec une méconnaissance naïve de ses supériorités à lui. Le grand poison du cœur, c'est le silence. Je l'avais déjà trop senti pour moi-même, et je le sentais pour le compte de celui dont j'étais le fils, dont j'avais hérité l'âme ombrageuse et concentrée. Et ma mère continuait,—navrante ironie,—insistant sur les qualités de mon père, sur sa droiture, son énergie et aussi sur les portions de ce caractère qui lui étaient demeurées fermées. «Depuis qu'il est mort si tristement, reprenait-elle, je me suis demandé si je l'avais rendu aussi heureux qu'il aurait pu l'être... J'étais bien jeune alors et nous n'avions guère de goûts communs... J'ai toujours aimé le monde, c'est de naissance; et lui, il ne l'aimait pas, il ne s'y sentait pas à l'aise... J'étais très pieuse, et il était très voltairien... Il croyait les autres hommes aussi bons que lui-même, et il pensait que l'on peut se passer de religion... Nous avons vu, depuis, où cela mène... Il n'était pas jaloux, jamais il ne m'a fait une observation sur les quelques amitiés d'hommes que j'avais formées; mais il avait en lui un principe inquiet... Lorsqu'il était obligé de quitter Paris pour quelques jours, si je mettais un peu trop tard à la poste ma lettre quotidienne, c'était tout de suite un télégramme qui me demandait anxieusement des nouvelles de ma santé. Le soir, si je rentrais un peu après mon heure habituelle, je le trouvais tout soucieux, persuadé qu'il m'était arrivé un malheur... Et puis, il avait des tristesses sans causes, de grands silences... Je n'osais pas le questionner... Tu tiens cela de lui, mon pauvre André...»