Puis elle me parlait de cette mort mystérieuse:—«J'en ai tant pleuré, disait-elle, et, depuis, j'y ai tant pensé. Ton père n'avait pas d'ennemi. Il avait fait sa carrière trop loyalement... Ma conviction est que l'assassin comptait qu'il apportait avec lui une grosse somme d'argent. Remarque bien que nous ne savons pas ce que ton père avait en portefeuille... Ah! mon André, si tu savais quels jours j'ai passés? C'est dans ces moments-là que j'ai pu connaître mes vrais amis...» Et elle se prit à nommer M. Termonde et à me détailler les preuves de son dévouement. Mais je ne lui en voulais pas de ne pas comprendre, à l'heure où nous étions, qu'elle ne pouvait prononcer ce nom sans me faire de mal. Une fois lancée dans la voie des réminiscences, pourquoi se serait-elle arrêtée? Quel scrupule l'eût empêchée de m'entretenir du second mariage et des consolations qu'elle y avait trouvées? Avait-elle jamais deviné ma véritable situation envers mon beau-père, pas plus qu'autrefois les sentiments de mon père à l'égard du même personnage? Certes il y avait pour moi une mélancolie affreuse dans ces confidences qui formaient la contre-partie cruelle des autres, de celles que mon père faisait à ma tante dans ses lettres. Mais quelque grande que fût ma tristesse à constater les profondeurs du malentendu qui avait séparé ces deux êtres, qu'était cela auprès du cauchemar tragique dont j'avais subi l'assaut? Et j'écoutai, toute cette longue soirée d'hiver, ma mère me parler ainsi, avec la douce, l'enivrante certitude que jamais, plus jamais, les soupçons monstrueux ne me reprendraient. Tout s'expliquait des lettres de mon père. Il avait été profondément jaloux de sa femme, et il n'avait jamais osé dire cette jalousie dont le principe était une influence morale, ignorée peut-être de celle-là même qui la subissait. Non, la créature qui me racontait tout ce passé avec cette clarté dans les yeux, avec cette douceur dans la voix, avec cette ingénuité dans l'aveu de ses inintelligences, avec cette évidente sincérité de toute sa personne, non, cette créature ne pouvait être qu'innocente, même des douleurs qu'elle avait infligées,—ou bien elle eût été un monstre d'hypocrisie. Du moins je n'ai pas pensé cela de toi, femme si faible mais si bonne, si capable de méconnaître une souffrance, mais si incapable de la provoquer en la comprenant; et depuis cette soirée ma foi en toi n'a plus subi d'atteintes. J'étais sauvé de mes doutes impies.
Oui, je peux me rendre cette justice qu'à partir de ce moment je n'ai plus traversé une seule crise de ces doutes à l'égard de ma mère. Ni pendant le reste de nuit qui suivit cet entretien, ni pendant le jour d'après, qui fut celui de l'enterrement, ni pendant les jours qui succédèrent, et quand elle m'eut quitté, je n'entendis de nouveau la voix honteuse, celle qui m'avait parlé si fort contre celle que j'aurais dû être le dernier, que j'avais été le premier à juger coupable. Il n'en fut pas de même à l'endroit de mon beau-père. Lorsque la défiance est éveillée sur un point, et qu'il s'agit d'un intérêt aussi tragique, aussi poignant que l'assassinat d'un père, cette défiance ne s'endort pas avant d'avoir touché, d'avoir palpé, d'avoir étreint une certitude. Je l'avais tenue, cette certitude, à la minute où j'avais embrassé ma mère, où je l'avais entendue parler. Mais quoi? Est-ce que l'innocence de ma mère prouvait l'innocence de mon beau-père? Dès que je fus seul, et que j'eus étudié, par le menu cette fois, les fatales lettres, cette nouvelle position du problème s'imposa aussitôt à mon esprit. Sauf les mauvais quarts d'heure d'injustice par excès de souffrance, mon père avait toujours distingué, lui aussi, la responsabilité de sa femme et celle de son ami dans la relation dont il était jaloux. Toujours il avait innocenté ma mère dans sa pensée, et jamais, au contraire, il n'avait révoqué en doute la passion de Termonde pour elle. C'était là le fait positif, indéniable et que j'ignorais, avant la lecture des lettres: à savoir que cet homme avait eu un intérêt prodigieux à la suppression de mon père. Je pouvais, avant cette lecture, croire que sa tendresse pour ma mère était née en lui, seulement lorsqu'elle avait été libre de l'épouser. Malgré mes jalousies, j'avais trouvé cela si naturel qu'une femme, jeune, belle et malheureuse, inspirât un passionné désir de la consoler, bien vite transformé en amour, même au plus intime ami de son mari mort. Les choses m'apparaissaient à présent sous un angle tout autre. Je relisais les lettres dans la solitude de la maison de Compiègne où je m'attardais au lieu de rentrer à Paris, en apparence pour régler quelques affaires, en réalité parce que j'étais comme les animaux blessés qui se terrent pour souffrir. Une relique, entre toutes celles dont était peuplée cette maison, réveillait, plus que toutes les autres, le désir de vengeance et de justice qui avait dominé mon enfance. C'était, posé sur un petit secrétaire et à côté du buvard ayant appartenu à mon père, qui renfermait encore les enveloppes et le papier à lettres à son chiffre, un de ces calendriers à éphémérides dont on arrache une feuille chaque jour. Il était, ce calendrier, de l'année 1864; ma tante l'avait conservé, sans plus y toucher, à la date du jour où elle avait appris la terrible nouvelle de l'assassinat. Samedi, onze juin, marquait la petite feuille posée sur l'épaisseur des autres, et ces autres comptaient les jours de cette année-là, que mon père n'avait pas vécus! Le onze juin 1864!... C'était donc le jeudi, neuf, qu'il avait été tué. J'avais neuf ans alors, j'en avais vingt-quatre aujourd'hui, et le mort n'était pas vengé... Pourquoi? Parce que le hasard ne m'avait fourni aucune indication. Je n'avais pu former aucune hypothèse qui reposât sur un fait observé, vérifié, certain. Aujourd'hui que je tenais une de ces indications, si douteuse fût-elle, une de ces hypothèses, quelle que fut son invraisemblance, non, je n'avais pas le droit de reculer. Il fallait pousser mes soupçons jusqu'à leur extrémité. «Si j'allais chez M. Massol, me disais-je, lui remettre cette correspondance et le consulter, est-ce qu'il considérerait cette nouvelle révélation sur notre intérieur, sur les sentiments de la victime, sur ceux du second mari de ma mère—comme un document à négliger?...» Non, mille fois non, si bien que je n'aurais pas osé lui porter ces lettres. J'aurais tremblé de lancer les limiers de justice sur cette piste. Nous avions tant cherché, tant étudié, lui et moi, qui pouvait avoir eu intérêt à ce crime? S'il avait pensé à mon beau-père, il ne m'en avait du moins jamais parlé. Quel indice possédait-il, qui l'autorisât, une seconde, à jeter ce trouble dans mon esprit? Cet indice, je pouvais le lui fournir, moi, et je le sentais, d'instinct, si grave, d'une signification si redoutable! Comment me serais-je empêché de m'y attacher ainsi, de le tourner et de le retourner, m'abandonnant à cette espèce de dévidement d'idées qui s'accomplit en nous, presque à notre insu, quand le rouet de notre rêverie a été une fois mis en branle?
Je sentais mieux mon impuissance à dominer ma pensée, grâce au contraste qui existait entre cette tempête intime et la profonde tranquillité de la maison de la morte. Ma vie y coulait, si monotone en apparence, et réellement si ardente, si effrénée. Je me levais tard, je classais des papiers, je les lisais jusqu'à l'heure de mon déjeuner que je prenais seul, toujours servi par Julie qui continuait à ne pas vouloir qu'une autre personne s'occupât de moi. Dans cette salle à manger silencieuse, j'avais comme compagnons le chien de garde don Juan et deux chats, que j'avais donnés moi-même à ma tante autrefois, deux demi-angoras, surnommés, l'un Boule-de-Poil, à cause de sa longue fourrure, l'autre Pierrot, pour sa figure spirituelle et sa malice. J'étais là, donnant la pâture à toutes ces bêtes. Je me souvenais de ce Robinson que j'aimais tant durant mon enfance, et des scènes où le solitaire s'assied à sa table, entouré de sa ménagerie privée. Hélas! j'étais, moi, le Robinson qui a vu sur le sable l'empreinte d'un pied inconnu, et qui, retiré dans l'asile paisible, y transporte avec lui son anxiété. Julie allait et venait, dans ses vêtements de deuil. Les chats soufflaient lorsque don Juan s'approchait d'eux. Si je les négligeais, ils étendaient la patte et griffaient la nappe, en allongeant leur museau futé. J'écoutais le bruit de l'horloge comtoise posée à terre dans sa gaine, et dont le balancier de cuivre passait et repassait par la lucarne ronde découpée au milieu du bois. Et dans ce décor si doucement bourgeois, j'étais en train de raisonner les chances de culpabilité de mon beau-père. Je me disais: «La grande objection préalable à toute enquête, c'est l'alibi constaté; l'alibi se rapporte aux données physiques du crime, et dans toute analyse de cet ordre, à côté de la série de ces données physiques, il y a la série des données morales. Tant qu'elles ne coïncident pas, il y a doute, et la grande affaire d'un assassin habile est justement de créer ce doute. Si l'on s'en tenait à l'apparence d'impossibilité matérielle, combien d'instructions on ne pousserait pas?...» Je me levais parmi ces pensées, et le plus souvent je marchais vers la forêt. Autour de moi s'étendait l'immense silence des après-midi d'hiver. Les feuilles sèches vêtissaient la futaie d'admirables teintes fauves sur lesquelles se mouvait par intervalle une tache de la même nuance, le pelage de quelque chevreuil bondissant. Ces mêmes feuilles sèches criaient sous mes pieds, et moi je poursuivais mon raisonnement. Je déduisais les conditions de l'une et de l'autre hypothèse... «Soit, M. Termonde est coupable. Il était, il est encore passionné jusqu'à la violence: c'est un premier fait. Il aimait ma mère éperdûment: c'en est un autre. Mon père en était jaloux jusqu'à la douleur: c'est un troisième fait. Voici où commence l'incertitude: M. Termonde s'est-il aperçu de cette jalousie? A-t-il eu avec mon père quelques-unes de ces scènes muettes, à la suite desquelles un homme du monde comprend que la maison de l'ami dont il courtise la femme va lui être fermée? Cette supposition-là peut être admise sans difficulté. De là au furieux désir de se débarrasser d'un obstacle qu'on sent à jamais invincible, le passage est déjà plus malaisé à comprendre, mais la chose est encore possible...» À ce moment de mon analyse, je me heurtais contre ce que j'appelais les données physiques du crime. Le faux Rochdale existait, c'était de nouveau un fait, des gens l'avaient vu, l'avaient entendu, lui avaient parlé. Il attendait dans la chambre de l'hôtel Impérial, tandis que M. Termonde était à notre table, causant avec nous. Pour que M. Termonde fût coupable du crime, il fallait donc admettre entre ces deux hommes une complicité, que l'un, le faux Rochdale, fût un instrument, une espèce de bravo chargé de tuer pour le compte de l'autre!
Le caractère d'exception de cette nouvelle hypothèse était trop évident pour que je m'y abandonnasse. La première fois que je conçus cette idée, je me moquai de moi cruellement. Je me rappelai mes paniques d'enfant et les preuves étranges que j'avais eues alors de ma facilité à confondre l'imaginaire avec le réel. Il m'était arrivé, à plusieurs reprises, entre ma septième et ma dixième année, de me réveiller la nuit, et là, seul au milieu des ténèbres, je me disais que peut-être il faisait jour, et que j'étais devenu aveugle. C'était une folie. J'écarquillais mes yeux pour percer l'ombre. Le noir s'épaississait autour de moi; l'angoisse de ma cécité possible devenait si forte alors, que je devais, pour me rassurer, chercher une allumette à tâtons, la frotter contre le phosphore de sa boîte; et la vue de la flamme dissipait mon cauchemar. Que j'étais resté pareil à moi-même, combien incapable de dominer les chimères subitement apparues devant mon esprit! Je venais d'en avoir la preuve, à l'occasion de maman, et tout de suite je recommençais d'être la proie docile d'une chimère semblable!... J'avais beau me répéter cela, et insister sur l'invraisemblance d'une telle aventure: le faux Rochdale soudoyé par M. Termonde pour assassiner mon père,—en définitive ce n'était là qu'une invraisemblance et non pas une impossibilité absolue. En matière de crime, la moindre réflexion démontre que tout arrive. Je me complaisais alors à me souvenir des histoires extraordinaires de Cour d'assises que me représentait ma mémoire. Mon imagination devenait couleur de sang, comme l'horizon où le soleil se couchait derrière les taillis rouillés... Je rentrais. Je dînais, comme j'avais déjeuné, tout seul, puis je passais la soirée dans le salon, assis à la place où s'était assise ma mère. J'avais si peur des furies de pensée, auxquelles je me laissais trop aisément entraîner, que je demandais à Julie de me rejoindre, aussitôt son repas fini. La vieille femme s'installait sur une petite chaise bretonne, toute basse, dans le coin de l'âtre, comme une personne accoutumée à s'accagnarder sur le banc du coin de la grande cheminée, à la cuisine. Elle tricotait un bas, faisait aller et venir les aiguilles d'acier dans les mailles de laine brune, et, pour cette besogne, elle assurait sur son nez une paire de besicles qui donnaient à sa face ridée et tirée un aspect de caricature. Il lui arrivait de travailler ainsi toute la soirée, sans dire un mot, avec Boule-de-Poil, son favori, ronronnant à ses pieds, tandis que Pierrot, jaloux, frottait sa tête contre elle, mendiant une caresse et dressé sur ses pattes. D'autres fois, elle parlait, répondant aux questions que je lui posais sur ma tante. Elle me répétait ce que je savais déjà si bien: les angoisses de la pauvre créature à mon endroit, ses idées sur les dangers que je pouvais courir, son anxiété à son lit d'agonie. Elle insistait sur l'inconsolable chagrin que cette sœur fidèle avait eu du mariage de la veuve de son frère, et sur la haine vouée par elle à M. Termonde. «Chaque fois qu'elle se décidait à venir chez ta mère, continuait Julie, à cause de toi, André... d'avance elle était malade d'agitation; et huit jours de tristesse au retour à se ronger l'âme...» Ces petits détails ne m'étaient pas nouveaux. Je les connaissais depuis bien longtemps; mais avec ma disposition actuelle, ils me rejetaient sur le chemin des hypothèses cruelles. Je recommençais par un autre côté l'analyse de mes pensées sur M. Termonde. «Admettons qu'il soit coupable, reprenais-je, y a-t-il un seul fait, depuis l'événement, qui ne soit éclairci par cette culpabilité? L'horreur de ma tante est cependant un indice que je ne suis pas un insensé, car elle a nourri des soupçons pareils aux miens... Mais elle soupçonnait aussi ma mère, sans quoi elle eût mis son veto à ce mariage, qu'elle devait considérer comme le plus épouvantable sacrilège. Eh bien! elle pouvait s'être trompée sur ma mère et avoir raison sur mon beau-père...» Est-ce que l'antipathie de ce dernier pour moi n'était pas un signe aussi? Je la mesurais à la mienne. N'y avait-il pas là quelque chose de plus que l'antagonisme d'un beau-père et d'un beau-fils? Mais comme il a dû me détester si je lui représentais mon père vivant, ce père à qui je ressemblais d'une manière saisissante, et qu'il aurait tué! Et puis, ces étranges inégalités de son humeur, ces besoins alternatifs d'étourdissement et de solitude, les noires mélancolies où je savais, par ma mère, qu'il tombait si souvent... j'avais expliqué jusqu'ici ces bizarreries de caractère par la maladie de foie qui, depuis quelques années, plombait ses joues, bistrait ses paupières, et, de temps à autre, le couchait au lit, en proie à des souffrances si aiguës que cet homme si ferme en criait. Mais ces bizarreries, et cette maladie elle-même, ne pouvaient-elles pas être aussi l'effet de ce phénomène obscur, indéniable pourtant et qui revêt des formes étranges, le remords? Est-ce que je ne savais point par expérience l'étroit rapport du moral et du physique, les ravages de l'idée fixe sur la santé, la puissance meurtrière et irrésistible de la pensée, moi qui ne traversais pas une émotion un peu violente sans être terrassé ensuite par la névralgie? Et je me sentais de nouveau emporté par le soupçon. Combien celui qui doute ainsi est malheureux! C'est comme un roulis et comme un tangage auquel son esprit ballotté se trouve en proie. Le bateau s'élève, puis il retombe, et, de droite à gauche, de bas en haut, le passager malade est balancé, couvert de sueur, toute son énergie vaincue, et, à chaque fois, il croit qu'il va mourir...
XI
ontre cet intolérable malaise, je n'avais qu'un remède, celui-là même qui venait de si bien me réussir vis-à-vis de ma mère. Aux envahissements de l'imagination, il fallait opposer le réel, me mettre en présence de l'homme que je soupçonnais, le voir droit en face, tel qu'il était, non point tel que me le présentait mon esprit, de jour en jour plus fiévreux, plus incapable de juger ses visions. Je discernerais alors si j'avais été victime d'un cauchemar; et le plus tôt serait le mieux, car mon angoisse grandissait, grandissait dans ma solitude. Ma tête se troublait. Je finissais par ne plus même douter. Ce qui n'aurait dû être qu'un tout faible indice faisait maintenant preuve accablante dans ma pensée. Il n'était que temps de réagir, dans l'intérêt même de mon enquête, si je devais être amené à pousser plus avant; ou bien je tomberais dans cet état nerveux que je connaissais trop, et qui me rendait toute action de sang-froid impossible... Je me décidai donc à quitter Compiègne. Je voulais revenir à Paris, voir mon beau-père, et, d'après la première impression que je lui produirais en me présentant devant lui à l'improviste, je jugerais du plus ou moins de valeur de mes soupçons. Je fondais cette espérance sur un raisonnement que je m'étais déjà fait à l'occasion de ma mère. Je me disais que M. Termonde, s'il était mêlé à l'assassinat de mon père, avait redouté par-dessus tout la pénétration de ma tante. Leurs relations avaient été cérémonieuses, avec un fond de haine de sa part, à elle, qui n'avait certes pas échappé à cet homme si fin. Coupable, ne devait-il pas craindre qu'à son lit de mort la vieille fille ne m'eût confié ses pensées? L'attitude qu'il aurait avec moi, lors de notre première entrevue, serait donc une épreuve d'autant plus concluante que cette entrevue serait plus subite et qu'il aurait moins de temps pour s'y préparer. Que risquais-je à la tenter, cette épreuve? Tout au plus resterais-je dans le doute, mais il était probable que je serais rassuré du coup.
Je rentrai donc à Paris, sans avoir prévenu personne, pas même mon valet de chambre et mon concierge, et, presque aussitôt, je m'acheminai vers le boulevard de Latour-Maubourg. Je me vois encore, m'arrêtant à la porte du petit hôtel, vers deux heures de l'après-midi. C'était le moment où j'étais presque certain de rencontrer M. Termonde à la maison. D'ordinaire, il restait là jusqu'à trois heures à fumer dans le hall après le déjeuner. Puis ma mère et lui vaquaient, chacun de son côté, aux diverses courses et aux visites, pour se retrouver vers sept heures, avant le dîner. J'étais venu à pied, afin d'user mes nerfs par l'exercice, me traitant d'ailleurs tout le long de la route avec le dernier mépris. À mesure que je me rapprochais de la réalité, les chimères évoquées dans ma solitude me semblaient le produit d'une fantaisie d'enfant malade. Je songeais à ce qu'il y avait eu d'humiliant, de ridicule dans l'arrivée de ma mère à Compiègne. J'étais allé au-devant d'elle comme Oreste au-devant de Clytemnestre, et j'avais trouvé une femme occupée de sa robe de deuil, de son chapeau, de ses sacs de voyage et de ses petits coussins. Le même ironique contraste m'attendait-il dans ce premier entretien avec mon beau-père? C'était vraisemblable, et je me convaincrais, une fois de plus, de ma facilité à me griser de mes propres idées. Cela me peinait toujours profondément de constater cette faiblesse, et ma constante impuissance à y voir juste, précis et net. Je me comparais en pensée aux taureaux que j'avais vus dans le cirque de Saint-Sébastien, lors d'un voyage de vacances aux Pyrénées, à ces stupides bêtes qui s'affolent contre un morceau d'étoffe écarlate au lieu de fondre tout droit sur le gladiateur alerte qui se joue de leur colère. Je tirai la sonnette dans ces dispositions découragées. Durant la demi-minute que j'attendis là, je regardai l'espèce d'édifice de bûches artistement dressé presque à la hauteur de la maison par le marchand qui occupait le terrain d'à côté. Je me rappelai mes matinées du dimanche, autrefois, passées à contempler ces piles symétriques et leurs dessins compliqués. Étais-je beaucoup plus raisonnable qu'alors?... La porte s'ouvrit. Je reconnus la cour étroite, la cage vitrée de la marquise, le tapis rouge de l'escalier. Le concierge, qui me salua, n'était plus celui par lequel je me croyais méprisé dans mon enfance; mais le valet de chambre qui m'ouvrit la porte n'avait pas changé. Son visage rasé m'offrit son impassible physionomie d'autrefois, celle qui me donnait, quand j'arrivais du collège, une telle impression d'insolence et d'outrage,—ô puérilité! À une question que je lui fis, cet homme me répondit que ma mère était là, ainsi que M. Termonde et une dame de leurs amis, Mme Bernard. Ce nom acheva de me remettre au vrai point de la situation. C'était une assez jolie personne, toute mince et très brune, avec des cheveux sur le front, un nez un peu retroussé, des dents très blanches, que découvrait dans un sourire continuel sa lèvre supérieure un peu courte, l'air d'un watteau-gavroche, et tout le bagout d'une femme du monde au fait des moindres potins. Je tombais du haut de mes songes de justicier imaginaire en pleine frivolité parisienne. J'allais entendre parler de la pièce à la mode, de quelques procès en séparation, d'adultères et de chapeaux. C'était bien la peine de m'être mangé le cœur tous ces jours derniers,—amère nourriture.
Le domestique m'introduisit donc dans le hall que je connaissais si bien, avec son divan oriental, avec ses plantes vertes, ses meubles singuliers, ses tapis aux nuances doucement passées, son Meissonier sur un chevalet drapé, à la place où était autrefois le portrait de mon père, son fouillis de bibelots, l'énorme parasol japonais ouvert au milieu du plafond. Sur les murs, de grands morceaux d'étoffe chinoise montraient leurs personnages dont les moustaches, la barbe et les cheveux étaient brodés avec de la soie blanche ou noire. Du premier coup d'œil, je vis ma mère, à demi-couchée sur un fauteuil américain, qui s'abritait du feu avec un écran; Madame Bernard, assise en face, tenait son manchon d'une main et de l'autre faisait un geste; M. Termonde en redingote, écoutait, debout, le dos à la cheminée, la jambe repliée pour chauffer la semelle de sa bottine, en fumant un cigare. À mon entrée, ma mère jeta un petit cri de joyeux étonnement et se leva pour venir à ma rencontre. Madame Bernard prit aussitôt cet air contrit d'une femme distinguée qui se prépare à témoigner une sympathie de commande à une personne de sa connaissance éprouvée par un grand malheur. Oui, j'aperçus ces petits détails tout de suite, et aussi le haut-de-corps de M. Termonde, le battement subit de ses paupières, l'expression, bien vite dissimulée, de désagréable surprise que lui causait ma présence. Mais quoi? N'en était-il pas ainsi de moi-même? J'aurais juré qu'à cette minute-là, son cœur se serrait un peu comme le mien, qu'il subissait une sensation de gêne à la gorge et à la poitrine. Qu'est-ce que cela prouvait? Qu'il existait, de lui à moi, le même courant d'antipathie que de moi à lui. Était-ce une raison pour que cet homme fût un assassin? C'était mon beau-père simplement, et un beau-père qui n'aimait pas son beau-fils. Cela durait depuis des années, et pourtant, après la semaine d'angoisse soupçonneuse dont je sortais, cet involontaire et fugitif passage me frappa d'une impression singulière, tandis que je lui prenais la main après avoir embrassé ma mère et salué Madame Bernard. La main? Non, mais, comme toujours, le bout des doigts, et qui tremblaient un peu entre les miens. Que de fois ma main, à moi, avait frémi de même, à ce contact, par une invincible répulsion!... Je l'écoutai me débiter les phrases de sympathie qu'il me devait dans ma peine et qu'il m'avait déjà écrites à la campagne. J'écoutai Madame Bernard en prononcer d'autres. Puis, la conversation reprit son cours, et, pendant la demi-heure que la jeune femme resta encore, je regardai plutôt que je ne parlai, comparant mentalement la physionomie de mon beau-père à la physionomie de la visiteuse et à celle de ma mère. J'éprouvais devant ces trois visages une impression qui ne s'était jamais ainsi précisée pour ma pensée, celle de leur différence, non pas simplement d'âge, mais d'intensité, mais de profondeur. Que celui de ma mère était peu mystérieux, facile à lire comme une page écrite en caractères bien nets! Que l'âme de Madame Bernard, cette légère, cette innocente et pauvre âme mondaine, se révélait aussi au premier regard, à travers des traits délicats tout ensemble et communs! Qu'il y avait peu de réflexion, de parti-pris volontaires, de quant à soi impénétrable, derrière la grâce poétique de l'une et derrière les gracieuses minauderies de l'autre! Quel masque personnel, au contraire, et violemment expressif que celui de mon beau-père! Avec ses yeux bleus, un peu écartés, et qui semblaient toujours fuir l'observation, avec les touffes de ses cheveux prématurément blanchis, avec les grandes rides amères de sa bouche, avec son teint brouillé de bile, obscur et trouble, comme ce visage semblait révéler, chez l'homme du monde qui causait avec ces deux femmes du monde, une créature d'une autre race! Quelles passions avaient ravagé ce sang, quelles pensées creusé ce front, quelles veilles meurtri ces paupières? Était-ce la figure d'un homme heureux, à qui tous les événements ont réussi; qui, né riche, d'une excellente famille, a épousé la femme qu'il aimait; qui n'a connu ni les âpres soucis de l'ambition, ni les tracas d'une fortune à faire, ni les affronts de l'amour-propre humilié? Sans doute, il souffrait du foie. Mais pourquoi cette réponse dont je m'étais contenté jusqu'alors me parut-elle soudain enfantine et presque niaise? Pourquoi tous ces signes d'usure et de tourment me semblèrent-ils les effets d'une cause secrète et que je m'étonnai de ne pas avoir cherchée plus tôt? Pourquoi me trouvai-je soudain, en sa présence, au rebours de ce que j'avais prévu, au rebours de ce qui m'était arrivé avec ma mère, plongé plus avant dans le gouffre de soupçons, duquel j'avais tant espéré sortir? Pourquoi eus-je peur, nos yeux s'étant rencontrés une seconde, qu'il ne pût lire ma pensée dans les miens et pourquoi les détournai-je avec une sorte de honte et d'épouvante?... Ah! lâche que j'étais, triple lâche! Ou bien j'avais tort de penser ainsi, et il fallait à tout prix le savoir, ou bien j'avais raison, et il fallait le savoir encore! Mais la recherche passionnée de cette certitude était la seule ressource qui me restât pour continuer de m'estimer moi-même.
Cette recherche était difficile, je m'en rendis compte aussitôt. Des faits? Je ne pouvais pas en rencontrer. Où et comment m'y prendre? La seule position du problème que j'avais devant moi m'interdisait toute espérance de découvrir quoi que ce fut par une enquête matérielle. De quoi s'agissait-il, en effet? De m'assurer si, oui ou non, M. Termonde était le complice de l'homme qui avait attiré mon père dans un guet-apens. Mais je ne connaissais pas cet homme lui-même. Je n'avais d'autres données, sur lui, que les détails de son déguisement et les vagues hypothèses d'un juge d'instruction. Si seulement j'avais pu le consulter, ce juge, et m'éclairer de son expérience? Que de fois j'ai saisi le paquet des lettres dénonciatrices, décidé à le lui porter, à implorer de lui un conseil, une indication, un appui! J'arrivais devant la porte de sa maison et là je m'arrêtais. L'image de ma mère me barrait l'entrée. S'il allait la soupçonner, comme avait fait ma tante? Je reprenais alors le chemin de mon appartement, où je m'enfermais pendant des heures et des heures, couché sur le canapé de mon fumoir, et m'intoxiquant de tabac. C'était alors que je relisais les fatales lettres, bien que je les susse quasi par cœur, afin de vérifier ma première impression que j'espérais toujours anéantir. Elle augmentait, au contraire, à chacune de ces lectures nouvelles. J'y gagnais du moins de concevoir que cette certitude, dont je m'étais fait un point d'honneur, ne pouvait être que psychologique. En définitive, toutes mes imaginations avaient pour point de départ les données morales du crime, en dehors des données physiques que je ne pouvais pas atteindre. Il fallait donc m'attacher uniquement, passionnément, à ces données morales. Et je recommençais à raisonner comme à Compiègne. «Supposons, me disais-je, que M. Termonde soit coupable, dans quel état d'esprit doit-il être? Cet état d'esprit une fois donné, comment agir de manière à lui arracher, à lui-même, quelque signe de sa culpabilité?...» Sur l'état d'esprit, je n'avais aucun doute. Souffrant et sombre comme je le connaissais, l'âme angoissée jusqu'au tourment, si cette souffrance, cette tristesse, cette angoisse s'accompagnaient du souvenir d'un meurtre commis dans le passé, cet homme était la victime d'un secret remords. La question était donc d'inventer un procédé qui donnât comme une forme à ce remords, de dresser devant lui le spectre de l'action commise, brusquement, brutalement. Coupable, il était impossible qu'il ne frémît pas; innocent, il ne s'apercevrait pas même de l'épreuve. Mais cette soudaine évocation du crime sous les yeux de celui que je soupçonnais, comment la produire? C'est au théâtre et dans les romans qu'on représente une scène d'assassinat devant l'assassin, en épiant sur son visage la seconde où il ne se possède plus. Dans la réalité, on n'a guère à son service, quand on veut donner un coup de sonde à travers la conscience de quelqu'un, que l'outil de la parole, si malaisé à manier. Je ne pouvais pourtant pas aller droit à M. Termonde et lui dire en face: «Vous avez fait tuer mon père...» Innocent ou coupable, il me jetterait à la porte comme un fou!