Après bien des heures de réflexion, je compris qu'un seul plan était raisonnable, un seul utile: c'était d'avoir avec mon beau-père, en tête à tête et au moment où il s'y attendrait le moins, un entretien tout en nuances, tout en sous-entendus, dont chaque mot fût comme un doigt appuyé sur les places les plus douloureuses de sa pensée, au cas où cette pensée serait celle d'un meurtrier. Il fallait que chacune de mes phrases le contraignît à se demander: «Pourquoi me dit-il cela, s'il ne sait rien? Il sait quelque chose?... Que sait-il?...» Je connaissais ses moindres jeux de physionomie, ses gestes les plus simples. Je le possédais si bien physiquement! Aucun signe de trouble, si léger fût-il, ne m'échapperait. Si je ne rencontrais pas le point malade en procédant de la sorte, j'en concluerais à l'inanité des soupçons qui, depuis la mort de ma tante, renaissaient et renaissaient sans cesse. J'admettrais cette simple, cette vraisemblable explication, que rien ne démentait des lettres de mon père, à savoir que M. Termonde avait aimé ma mère sans espérance du vivant de son premier mari, puis bénéficié d'un veuvage auquel il n'aurait pas même osé penser. Si, au contraire, je le voyais, durant notre entretien, comprendre mes soupçons, les deviner, suivre mes paroles avec anxiété, si je surprenais dans son regard cet éclair qui révèle l'épouvante instinctive d'un animal attaqué à l'instant où il se croit le plus en sûreté, si l'épreuve réussissait, alors... alors... Je n'osais pas penser à cet alors. Cette seule possibilité me bouleversait trop profondément. Mais cette conversation, en aurais-je, moi, la force? Ç'allait être un de ces combats, pareils aux duels au sabre, où la victoire est à celui qui prend tout de suite la garde haute; et je me rendais bien compte que ma sensibilité toujours frémissante me rendait ce rôle plus difficile qu'à un autre. Rien qu'à y songer, mon cœur battait plus vite, mes nerfs se crispaient... Quoi? c'était la première occasion offerte d'agir, de me dévouer à la besogne de vengeance, acceptée, convoitée durant toute ma jeunesse, et j'hésiterais... Heureusement, ou malheureusement, j'avais pour me conseiller un compagnon plus fort que mes hésitations: le portrait de mon père, suspendu à présent dans mon fumoir de jeune homme. La nuit, je me réveillais, bourrelé par ces pensées. J'allumais ma bougie et j'allais le regarder, détaché en clair sur la tenture en face de moi. Comme nous nous ressemblions, quoique je fusse un peu moins robuste d'encolure! Que nous étions bien le même être! Que je le sentais voisin de moi! Que je l'aimais! Ce front haut, ces yeux bruns, cette bouche un peu large, ce menton un peu long.—je les contemplais avec une émotion indicible. Cette bouche surtout, que cachait à demi une moustache noire, coupée comme la mienne, elle n'avait pas besoin de s'ouvrir et de me crier: «André, André, souviens-toi de moi!» Non, pauvre mort, je ne pouvais pas te laisser ainsi sans avoir tenté jusqu'à l'impossible pour te venger, et c'était une conversation à soutenir—rien qu'une conversation. Mon malaise nerveux cédait la place à une volonté tout à la fois fiévreuse et froide,—oui, les deux ensemble; et ce fut avec une maîtrise de moi-même presque absolue, qu'après une période assez longue de ces luttes intimes, le plan de mon discours très arrêté, je me rendis à l'hôtel du boulevard de Latour-Maubourg par une après-midi du commencement de février. J'étais presque assuré de trouver mon beau-père seul. Ma mère déjeunait chez Madame Bernard ce jour-là; je le savais. Il était à la maison, et seul en effet.—«Allons, André, me dit la voix intérieure qui défend au soldat de reculer, sois un homme.» Une fois de plus, je sentis combien l'action est apaisante, et quel bienfait l'audace emporte avec elle. C'est de trop penser qu'on souffre et de trop regarder son propre cœur. Hélas! on ne peut pas toujours agir.
M. Termonde se tenait dans son cabinet de travail. Lorsque j'entrai, il fumait, assis sur un fauteuil bas, frileusement, au coin du feu. Lui aussi, comme moi dans mes mauvaises heures, se grisait de tabac, ne quittant un cigare que pour en prendre un autre. Cette pièce, où je venais rarement, n'offrait aucun caractère très spécial et qui permît de rien préjuger sur la personne qui s'était choisi ce décor intime. C'était une vaste chambre, luxueuse à la fois et insignifiante. Les voussures de bois du plafond, toutes sombres, le cuir de Cordoue tendu, sur les murs, de couleur feuille-morte avec des rehauts d'or, la nuance du tapis d'un rouge obscur et les teintes effacées des gobelins des portières, s'harmonisaient avec le demi-jour, tamisé par des vitraux mobiles, en ce moment fermés. Et c'était une profusion de meubles de toutes provenances qui rappelaient les voyages du diplomate élégant: deux bargueños d'Espagne aux éclatants reflets de pourpre, des chaises basses aux dossiers sculptés de style florentin, dans la cheminée, de hauts chenets en fer forgé achetés à Nuremberg, avec les monstres chimériques de leur ciselure, et, au-dessus de cette cheminée, une vieille copie du portrait de César Borgia par Raphaël. Une large bibliothèque occupait un des pans de la pièce. Les livres d'histoire et d'économie politique y montraient leur reliure verte ou noire, au-dessus des casiers où s'empilaient d'autres livres brochés, aux couvertures claires, qui étaient les romans à la mode. Un grand bureau plat s'étendait au milieu de la chambre, avec les objets nécessaires pour écrire, soigneusement rangés, et quelques photographies dans leurs cadres de maroquin, celle de ma mère, celles du père et de la mère de M. Termonde. Ce cabinet de travail révélait au moins un trait dominant de celui qui l'emplissait, en ce moment, de la fumée bleuâtre de son cigare: le souci méticuleux de la correction. Mais ce souci, qui lui était commun avec tant de personnes de son monde, peut servir de paravent à la banalité la plus entière, comme à l'hypocrisie la plus raffinée. Ce n'était pas seulement dans la tenue extérieure de sa vie que mon beau-père se montrait ainsi impénétrable, sans qu'on devinât s'il cachait ou non des pensées profondes derrière sa politesse et son élégance. Ces réflexions, je les avais faites souvent, à une époque où je n'avais guère qu'un intérêt de curiosité à comprendre le plus intime repli de ce caractère d'homme. Elles me saisirent avec une extrême intensité, à cette minute où je venais à lui avec une volonté si nette de lire dans son passé. Cependant, nous nous serrions la main, je prenais place à l'autre côté de la cheminée, j'allumais, moi, une cigarette, et je lui disais afin d'expliquer mon insolite présence:
—Maman n'y est pas?
—Mais ne t'a-t-elle pas raconté, l'autre jour, qu'elle déjeunait chez Madame Bernard?... me répondit-il. C'est une petite expédition dans l'atelier de Lozano,—c'était le nom d'un peintre espagnol très goûté depuis deux ans,—pour voir le portrait qu'il termine de Madame Bernard... Est-ce que tu as quelque chose à faire dire à ta mère?... ajouta-t-il simplement.
Ce peu de mots suffisaient à me montrer qu'il avait remarqué la singularité de ma visite. Devais-je m'en affliger ou m'en réjouir?... Je le voyais donc prévenu que j'arrivais poussé par un motif particulier, mais cela même donnerait toute leur portée à mes paroles. Je commençai par mettre la conversation sur une matière indifférente, parlant de ce peintre dont je connaissais un bon tableau, une danse de gitanes dans une chambre d'auberge à Grenade. Je lui décrivais les poses hardies, les teints pâles, les œillets rouges dans les cheveux noirs, la face de Maure du guitariste, et je le questionnais sur l'Espagne. Visiblement, il me répondait par simple politesse. Tout en continuant de fumer son cigare, il fouillait le feu avec des pincettes, prenant entre leurs pointes un morceau de braise, puis un autre. Au frémissement de ses doigts, le seul signe de sa sensibilité nerveuse qu'il ne sût pas bien dompter, je constatais que ma présence lui était, comme toujours, désagréable. Il causait cependant avec son habituelle courtoisie, de cette voix douce, presque sans timbre, qui donnait l'impression qu'il s'était dressé à parler ainsi; ses yeux étaient fixés sur la flamme, et son visage, que je voyais de profil, avait cet air d'infinie lassitude que je connaissais bien, un je ne sais quoi d'immobile et de triste, avec de longues rides et comme une contraction de la bouche dans une pensée toujours amère. À un moment, je le fixai, ce profil détesté, avec tout ce que j'avais en moi d'attention, et, passant d'un sujet à un autre, sans transition, je laissai tomber cette phrase.
—J'ai fait, ce matin, une visite bien intéressante.
—C'est ce qui te distingue de moi, répliqua-t-il d'un ton indifférent, qui ai gâché ma matinée à mettre au courant ma correspondance.
—Oui, continuai-je, bien intéressante... J'ai passé deux heures chez M. Massol...
J'avais beaucoup compté sur l'effet de ce nom qui devait lui rappeler tout d'un coup l'enquête sur le mystère de l'hôtel Impérial. Les muscles de son visage ne bougèrent pas. Il posa les pincettes, se pencha en arrière sur son fauteuil, et me demanda d'un air distrait:
—L'ancien juge d'instruction? Que fait-il maintenant?...