Était-il possible qu'il ne sût réellement pas où vivait cet homme, celui dont il devait se défier le plus, s'il était coupable? Comment savoir si cette indifférence était jouée? Le traquenard que j'avais tendu me sembla soudain la conception d'un enfant naïf. En admettant que mon beau-père eût maintenant le cœur serré, que son pouls battît la fièvre, qu'il se demandât avec angoisse: «Où veut-il en venir?»—mais c'était une raison pour lui de mieux cacher son émotion... N'importe. J'avais commencé. Il fallait continuer et frapper fort.
—M. Massol est conseiller à la Cour, répondis-je, et j'ajoutai,—quoique ce ne fût plus vrai:—Je le vois souvent... Nous avons causé, ce matin, des criminels qui échappent au châtiment. Imaginez-vous qu'il est persuadé que Troppmann avait un complice. Il croit cela sur les détails du crime, qui, d'après lui, supposent deux hommes... Si cela est vrai, il faut avouer que Messieurs les assassins ont leur honneur à eux, quelque bizarre que cela paraisse, puisque ce monstrueux tueur d'enfants s'est laissé couper le cou sans dénoncer l'autre... C'est égal, le complice a dû passer de mauvaises heures à partir de la découverte des cadavres et de l'arrestation de son camarade... Je ne m'y fierais pas, à cet honneur-là, et, si la fantaisie me prenait de commettre un crime, j'agirais seul... Et vous? demandai-je, comme en plaisantant.
Ce n'était rien, ces deux petits mots, rien qu'une insignifiante plaisanterie, si celui à qui je posais cette bizarre question était innocent. Dans le cas contraire, ah! c'était de quoi lui geler la moelle dans les os. Il m'avait écouté en s'enveloppant de fumée, les paupières à demi-abaissées sur les yeux. Je ne voyais plus sa main gauche qu'il laissait pendre de l'autre côté du fauteuil, et il avait passé la droite dans la poche de sa jaquette. Il mit un peu de temps à me répondre—bien peu, mais cette minute peut-être qui sépara ma demande et sa réponse, s'écoula pour moi si brûlante. Mais quoi? Les conversations précipitées n'étaient pas dans ses habitudes, puis, ma question n'offrait rien d'intéressant pour lui s'il n'était pas coupable, et, s'il l'était, ne lui fallait-il pas calculer dans un éclair la portée de la phrase qu'il me lancerait? Comment le savoir encore?... Il ferma les yeux tout à fait, ainsi que cela lui arrivait souvent, et il me dit avec l'accent détaché d'un homme qui parle d'idées générales:
—Il est certain que des morceaux de conscience demeurent intacts chez des gens très corrompus. Cela se voit surtout quand on habite des pays où les mœurs sont plus vraies que chez nous, plus voisines de la nature. Tiens, cette Espagne qui t'intéresse tant, lorsque j'y vivais, elle avait encore ses brigands... On passait des traités avec eux pour traverser en sûreté un bout de sierra... Il n'y avait guère d'exemple qu'ils manquassent au contrat... L'histoire des causes célèbres fourmille en scélérats qui ont été des amis excellents, des fils dévoués, des amants accomplis... Mais je suis comme toi, et je pense que le mieux est de n'y pas trop compter...
Il souriait, lui aussi, en prononçant ces derniers mots, et, maintenant, il me regardait avec ses prunelles d'un bleu si clair tout ensemble et si mystérieux, si intraversable. Non, je n'étais pas de taille à lui lire de force dans le cœur. Il fallait un autre talent que le mien, une autre acuité de regard, une autre énergie pour jouer vis-à-vis de ce personnage le rôle du policier qui magnétise un coupable. Pourquoi, néanmoins, mes soupçons augmentaient-ils à sentir cet homme si dissimulé, si masqué, si boutonné? N'y a-t-il pas des natures faites ainsi, qui se ferment sans motifs comme d'autres s'ouvrent, des âmes d'obscurité comme des âmes de jour?... Allons, du courage et frappons encore.
—M. Massol et moi, repris-je, nous nous sommes aussi demandé quelle vie pouvait bien mener ce complice de Troppmann ou encore ce Rochdale, que nous n'avons pas renoncé à retrouver, ni lui ni moi... Car M. Massol a eu bien soin, avant de quitter son cabinet, de faire un acte interruptif de la prescription, et nous avons des années devant nous pour chercher... Ces criminels dorment-ils en paix? Sont-ils punis, même dans leur sécurité momentanée, par l'appréhension du danger, par le remords?... Ce serait une ironie singulière s'ils étaient à présent de bons et tranquilles bourgeois, fumant leur cigare comme vous et moi, amoureux, aimés?... Est-ce que vous croyez au remords, vous?
—Oui, j'y crois, répondit-il.
Était-ce le contraste entre la légèreté affectée de mon discours, et le sérieux avec lequel il avait parlé, qui me fit paraître sa voix grave et profonde? Mais non, je me trompais, car il avait supporté sans un frisson la nouvelle que la prescription du crime avait été interrompue,—nouvelle effrayante pour lui s'il était mêlé au meurtre, et il ajouta d'un ton paisible,—ne retenant de ma question que son côté philosophique.
—Et M. Massol, croit-il au remords?...
—M. Massol, fis-je, est un cynique. Il a vu trop de vilaines histoires. Il dit que c'est là une question d'estomac et d'éducation religieuse. Il prétend qu'un homme qui digèrerait à merveille, et à qui, tout enfant, on n'aurait jamais parlé de l'enfer, pourrait voler et tuer du matin au soir, sans jamais connaître d'autres remords que la crainte des gendarmes... Cette question de l'autre vie, on ne sait pas quel rôle elle joue dans la solitude, prétend ce sceptique, et je crois qu'il a raison, car bien souvent je me mets, sans raison, la nuit, à penser à la mort, moi qui ne crois plus à grand chose, et j'ai peur... Oui, j'ai peur... Et vous, continuai-je, croyez-vous à un autre monde?...