—Oui, dit-il... Et cette fois je crus bien discerner une altération dans sa voix.

—Et à la justice de Dieu? insistai-je.

—À sa justice et sa miséricorde, répondit-il avec un accent singulier.

—Étrange justice, m'écriai-je, qui, pouvant tout, attendrait pour punir! C'est ce que ma pauvre tante me disait toujours, quand je lui parlais de venger mon père: Laisse à Dieu le soin de punir... Eh bien! ajoutai-je, si je tenais l'assassin, si je l'avais là devant moi, si j'étais sûr... Non, je n'attendrais pas l'heure de cette justice de Dieu...

Je m'étais levé en prononçant ces paroles, en proie à une involontaire exaltation dont je sentis aussitôt l'enfantillage. M. Termonde s'était, lui, penché de nouveau sur le feu; il avait repris les pincettes. Il ne répliqua rien à ma sortie. Avait-il vraiment, comme je l'avais cru pendant une seconde, ressenti un peu de trouble à m'entendre parler de cet inévitable et redoutable lendemain du tombeau, dont j'ai si peur, moi, aujourd'hui que j'ai du sang sur mes mains? Je n'en pus rien savoir. Son profil était, comme tout à l'heure, impassible et triste. L'agitation de ses mains, qui me rappelait tant le geste avec lequel il tournait et retournait sa canne de jonc, tandis que ma mère lui annonçait la disparition de mon père, autrefois, oui, l'agitation de ses mains était extrême, mais tout à l'heure elles tisonnaient avec une fièvre pareille. Le silence s'était abattu entre nous subitement, mais que de silences semblables nous avions traversés, à chaque tête à tête!... Et puis, contre l'explosion de ma douleur et de ma haine d'orphelin, qu'avait-il à dire ou à faire? Innocent ou coupable, il devait également se taire, et il se taisait. Un découragement immense me saisit. Ah! dans cette minute, j'aurais souhaité avoir à mon service les instruments de torture du moyen âge, les chevalets, les fers rouges, le plomb fondu, de quoi arracher leur secret aux bouches les mieux fermées. Stérile et impuissante fureur! Mon beau-père avait regardé la pendule; il s'était levé à son tour, et il me disait: «Veux-tu que je te mette quelque part sur ma route? J'ai demandé la voiture pour trois heures, j'ai rendez-vous au cercle à la demie afin de nous entendre sur une élection qui aura lieu demain...» J'avais devant moi, au lieu du criminel terrassé que j'avais rêvé, un homme du monde en train de penser à ses devoirs de club. Je déclinai son offre presque en balbutiant. Il me reconduisit jusque dans le hall avec un sourire... Pourquoi donc, un quart d'heure plus tard, lorsque nous nous croisâmes sur le quai, par hasard, moi m'en retournant à pied, lui, dans son coupé...—oui, pourquoi son visage me sembla-t-il si bouleversé, si tragique, si sombre? Il ne me vit pas. Il était dans le coin. Sa face se détachait, toute terreuse, sur le fond de cuir vert... Ses yeux regardaient... où et quoi?... C'était une vision de détresse qui passait devant moi, tellement différente de la physionomie souriante de tout à l'heure, qu'elle me fit soudain me redresser avec une émotion extraordinaire et me dire, comme épouvanté de mon succès: «Aurais-je touché juste?»

XII

ette impression d'épouvante me domina durant tout le soir de cette journée et celles qui suivirent. Il y a une distance infinie entre nos imaginations, si précises soient-elles, et le moindre atome de réalité. Certes, les lettres de mon père avaient remué en moi des fibres profondes, évoqué devant mes yeux des tableaux tragiques. Ce simple petit fait: le bouleversement du visage de mon beau-père au sortir de notre entretien me secoua, pourtant, d'une autre secousse. Au fond de moi, après la lecture des lettres même répétée, j'avais gardé la secrète espérance que je me trompais, qu'une épreuve légère dissiperait des soupçons que je jugeais insensés, peut-être parce que j'appréhendais à l'avance le formidable devoir qui surgirait devant moi, au jour de la certitude. J'avais ressemblé à un amant que le hasard instruit d'une infidélité de sa maîtresse. Trop fier pour supporter la trahison, il procède à une enquête minutieuse, avec le désir, inavoué, mais cuisant, mais passionné, que cette femme soit innocente; car, une fois l'enquête finie, et si elle est démontrée coupable, il faudra vouloir. Il sait trop bien ce que lui coûtera cette volonté!... Moi aussi, dès la première heure, j'avais entrevu l'inévitable résultat, si mon beau-père se trouvait coupable. Il me faudrait vouloir... Vouloir?... Je n'osais pas regarder en face cette nécessité. Non, je ne l'avais pas regardée, avant cette rencontre de mon ennemi, terrassé de douleur sur les coussins de son coupé. Maintenant, je m'aventurais à y songer. Qu'aurais-je à vouloir, s'il était coupable?... Une fois rentré chez moi, j'eus l'énergie de me poser ce problème, nettement, et j'aperçus toute l'horreur de la situation. De quelque côté que je me tournasse, je rencontrais une souffrance impossible à soutenir.—Que les choses durassent comme elles étaient, non, je ne le supporterais pas! Je voyais ma mère s'approcher de M. Termonde comme elle faisait souvent, lui toucher le front de la main par un geste amical, mettre un baiser sur ce front... Qu'elle fut ainsi avec l'assassin de mon père, les os me brûlaient rien que d'y penser, et c'était comme une pointe de flèche qui me pénétrait la poitrine. Soit! J'agirais, j'aurais la force d'aller à ma mère et de lui dire: «Cet homme est un assassin...» et de le lui démontrer; et voici que je ressentais déjà l'effrayante douleur qu'elle éprouverait, elle, à ce discours. Il me semblait que je verrais, en lui parlant, ses yeux s'ouvrir, et, à travers ses prunelles, un déchirement de tout son être, jusqu'à son cœur, et que, sur-le-champ, là, devant moi, elle deviendrait folle ou tomberait morte... Non, je ne lui parlerais pas moi-même. Si je tenais en main la preuve convaincante, j'irais à la justice, et une scène nouvelle s'évoquait. J'apercevais ma mère, maintenant, à la minute où l'on arrêtait son mari. Elle serait là, dans la chambre, auprès de lui. «Et de quel crime est-il accusé?...» demanderait-elle, et elle devrait entendre la terrible réponse. Et j'en serais la cause volontaire, moi qui avais, depuis mon enfance et pour lui épargner une tristesse, tout étouffé de mes plaintes, à l'époque où mon cœur contenait tant de soupirs, tant de larmes, tant de douleurs, que me plaindre à elle eût été un soulagement suprême. Je ne l'avais pas fait alors. Je la savais heureuse de sa vie et que ce bonheur seul la rendait aveugle à mes peines. Je l'aimais mieux aveugle et heureuse. Et maintenant?... Je ne pouvais pas te porter ce coup, Être fragile, Être si cher! Cette première vue de la double perspective d'infortune offerte à mon avenir, si mes soupçons se trouvaient justes, fut trop cruelle. Et, tout de suite, je me raidis de toutes mes forces contre une vision qui devait emporter avec elle de pareilles conséquences. Au rebours de mon habitude, je me fis le complice des hypothèses heureuses... Mon beau-père triste dans son coupé, qu'est-ce que prouvait cette apparition? N'avait-il pas dix motifs possibles de soucis, à commencer par sa santé, plus chancelante chaque jour? Un seul fait m'eût été la preuve absolue, indiscutable: s'il avait tressailli d'un sursaut épouvanté tandis que nous causions, si je l'avais vu, comme l'oncle d'Hamlet, de mon frère en agonie, se lever livide, la face convulsée, devant le spectre de son crime évoqué subitement. Pas un muscle de son visage n'avait bougé, pas un éclair n'avait échappé à ses yeux. Pourquoi donc interpréter, et cette froideur comme une hypocrisie prodigieuse, et le bouleversement des traits que j'avais constaté une demi-heure plus tard comme le véritable aveu?.. C'étaient là des raisonnements justes, ou du moins ils me paraissent tels, aujourd'hui que j'écris de sang-froid ces souvenirs. Ils ne prévalaient pas contre l'espèce d'instinct funeste qui me forçait de suivre cette piste. Oui, c'était absurde, c'était fou de supposer presque gratuitement cette chose énorme: que M. Termonde eût fait assassiner mon père par un autre. Cette histoire invraisemblable, je ne pouvais pas m'empêcher de l'admettre, à tous les moments comme possible, et, à quelques minutes, comme certaine. Quand on a laissé place dans son esprit à des idées de cet ordre, on n'est plus maître d'aller, de venir. Ou l'on est un lâche, ou bien on coule à fond sa pensée. Je devais à mon père, je devais à ma mère, je me devais à moi-même de savoir. Je me promenai des heures entières dans mon cabinet de travail, roulant ces sinistres rêves. Il m'arriva plus d'une fois de prendre un pistolet, de l'armer, de me dire: «Une petite pression sur la gâchette, un tout faible mouvement comme celui-ci...—je faisais le geste,—et je suis à jamais guéri de cette mortelle angoisse.» Mais de manier seulement cette arme, de sentir le froid du canon lisse, me rappelait la mystérieuse scène où mon père avait été frappé. Je me représentais le salon de l'hôtel Impérial, l'homme grimé qui attendait, mon père qui entrait, qui s'asseyait à la table, feuilletant des papiers, et un pistolet, comme celui-ci, braqué à quelques centimètres de la nuque, et le foudroiement subit, la tête s'abattant sur la table, l'assassin enveloppant de serviettes ce cou troué d'où jaillissait le sang, et il lavait ses mains comme s'il eût achevé une besogne ordinaire, posément, à loisir. La rage de la vengeance grondait en moi à ces images. J'allais vers le portrait du mort qui me regardait de ses yeux immobiles... Et j'avais des soupçons sur l'instigateur de ce meurtre, et je les laisserais sans les vérifier parce que j'avais peur d'agir ensuite! Ah! je me déterminerais après. Il fallait savoir d'abord, à tout prix.

Je passai ainsi trois jours à me torturer parmi ces irrésolutions coupées de projets sans cesse rejetés comme impraticables. Savoir?... C'était bientôt dit, mais je ne pourrais jamais extorquer son secret, s'il en avait un, à cet homme si maître de lui qui était mon beau-père, moi si passionné, si énervé, si peu capable de dominer la frénésie de mes émotions changeantes! Ce sentiment de sa force et de ma faiblesse me faisait redouter sa présence autant que je la désirais. Au vague et douloureux malaise qui m'avait toujours rendu intolérable de respirer, de parler, de manger à côté de lui, allait se joindre l'impression plus pénible encore de la difficulté de mon attitude. J'étais comme un novice qui doit se battre en duel avec un adversaire très adroit;—il veut se défendre et vaincre, il est courageux, résolu, mais il doute de son propre sang-froid. Que faire maintenant que j'avais porté un premier coup, et qui ne s'était pas trouvé décisif? Si cet entretien avait eu réellement une portée sur sa conscience, comment m'y prendre pour redoubler le premier effet, pour achever de bouleverser cette âme? J'en étais là de mes réflexions, formant, reformant des plans toujours détruits, quand un billet de ma mère arriva, se plaignant que je ne fusse pas revenu depuis le jour où je ne l'avais pas rencontrée, et m'annonçant que, l'avant-veille, mon beau-père avait été repris d'une crise de foie très violente... L'avant-veille? C'était donc le lendemain même de notre conversation! Encore ici on eût dit que le sort se complaisait à redoubler l'ambiguité des indices, principe de mes pires désespoirs. Cette crise imminente expliquait-elle la physionomie angoissée de mon beau-père dans sa voiture? Était-elle une cause ou bien simplement l'effet de la foudroyante terreur dont il avait dû être écrasé sous son masque d'indifférence, s'il était coupable, tandis que je lui lançais en face mes phrases menaçantes? Ah! l'abominable incertitude et que ma mère augmenta encore, dès que je me fus rendu auprès d'elle, par ses paroles: «C'est la second crise depuis deux mois, disait-elle; jamais les attaques du mal n'avaient été aussi rapprochées... Ce qui m'effraye le plus, ce sont les doses de morphine qu'il arrive à prendre pour échapper à ses douleurs... Il n'a jamais eu un bon sommeil... Voici des années qu'il ne dort pas, une nuit, sans avoir recours aux narcotiques, mais il était raisonnable, au lieu qu'aujourd'hui...» Elle secouait la tête bien tristement, la pauvre femme, et moi, au lieu de compatir à son chagrin, je me demandais si ce n'était pas encore là un signe, si cette perte de sommeil n'était pas liée à un atroce, à un invincible remords; et cela pouvait être aussi la banale conséquence d'un désordre organique. «Veux-tu le voir?...» continuait ma mère, presque timidement, et, comme j'hésitais, arguant de ma crainte de le fatiguer, en réalité tout surpris de cette offre: «C'est lui-même qui t'a demandé... Il voudrait avoir de toi des nouvelles sur l'élection d'hier au cercle...» Était-ce bien le véritable motif de ce désir de me voir, que je ne pouvais m'empêcher de trouver singulier, ou voulait-il me prouver qu'il était demeuré indifférent à notre entretien? Devais-je apercevoir dans cette commission, dont il avait chargé ma mère, un signe de plus de l'extrême importance qu'il attachait aux détails de sa vie mondaine, ou bien, appréhendant mes défiances, les prévenait-il? Ou encore était-il lui-même torturé par l'idée de savoir, par le besoin de repaître sa curiosité de la vue de mes traits, pour y déchiffrer ma pensée?

Je me retrouvais, en pénétrant dans cette chambre à coucher qui, tout enfant, avait été la mienne, mais où je ne venais plus guère depuis des années, dans la même disposition anxieuse de l'âme que l'autre jour, alors que le valet de chambre m'ouvrait la porte du cabinet de travail de mon beau-père. J'avais pourtant une espérance de moins, celle que M. Termonde fût terrassé par mes allusions directes au crime hideux dont je l'imaginais coupable. Ma première sensation, quand la portière retomba, fut cruelle. J'avais encore dans la mémoire quelques phrases des lettres de mon père, où il indiquait, sans insister, le secret divorce d'existence peu à peu établi entre lui et sa femme, et, tout de suite, le seul aspect de cette chambre à coucher de mon beau-père me fournissait une preuve nouvelle de l'étroite intimité dans laquelle ma mère avait vécu avec son second mari. Avec sa couchette mince, avec son mobilier un peu nu, cette pièce n'avait pas cette physionomie habitée qui atteste une présence continuelle. Mon beau-père n'y dormait que malade. En temps ordinaire, il ne faisait que s'y habiller. La tenture d'un vert sombre, mal éclairée par l'unique lampe, à globe rose, posée sur une petite colonne et assez loin du lit pour ne pas fatiguer le malade, avait pour toute décoration un portrait de ma mère, une des premières études de femme qu'ait exécutées Bonnat. Ce n'était qu'un buste et qu'une tête, mais d'un relief surprenant, et qu'augmentait encore le jour incertain de la chambre. La toile était pendue entre les deux fenêtres, en face du lit, de manière à ce que M. Termonde, quand il dormait là, pût reposer son dernier regard, la nuit, et son premier, le matin, sur ce visage, dont le peintre avait rendu très fortement la beauté de race, et très finement aussi le je ne sais quoi d'à demi théâtral, le pli un peu affecté de la bouche, le regard distant, la coiffure compliquée. Je regardai d'abord ce portrait, qui s'offrit à moi dès que j'eus passé la porte qui ouvrait au pied du lit. Puis, dans ce lit, j'aperçus mon beau-père, et, parmi les oreillers, sa tête aux cheveux blanchis, au masque jauni et creusé. Il avait autour du cou un foulard d'un bleu pâle que je reconnus pour l'avoir vu au cou de ma mère; je reconnus aussi la couverture de laine rouge qu'elle lui avait tricotée, toute pareille à une autre qu'elle avait faite pour moi, un gentil ouvrage de femme auquel je l'avais vue s'occuper pendant des heures, passementé de rubans et doublé de soie. Toujours et toujours les plus minces détails renouvelleraient donc la cruelle impression de partage dont j'avais si longtemps souffert! Aujourd'hui, cette impression m'était rendue plus cruelle encore par mon soupçon. Je sentis que mes yeux devaient trahir le tumulte de ces sentiments, et, tout en m'asseyant au chevet du lit de mon beau-père et lui demandant de ses nouvelles, avec une voix que j'entendais comme si c'eût été celle d'un autre, j'évitai de rencontrer ses yeux à lui. Ma mère était sortie, aussitôt après m'avoir introduit, sans doute pour vaquer durant ma visite à quelques menus soins relatifs à la santé de son cher malade. Ce dernier me questionnait sur cette élection au cercle qu'il avait donnée comme prétexte à son désir de me voir. J'avais le coude appuyé sur le marbre de la table de nuit et le front dans ma main. Quoique je ne visse point son regard, je sentais qu'il étudiait mon visage, et je m'obstinais à fixer dans le tiroir à demi-ouvert de cette table,—à côté d'une montre et d'une bourse de soie brune, autre ouvrage de maman,—un tout petit pistolet de poche, de fabrication anglaise. Quelles préoccupations tragiques révélait la présence de cette arme, placée là ainsi, à la portée de la main et probablement par une habitude constante? Devina-t-il mes pensées à la fixité de mon attention? Ou bien lui-même avait-il rencontré des yeux cette arme, par hasard, et s'abandonnait-il aux idées que lui suggérait cette vue, afin de ne pas laisser tomber la causerie toujours difficile entre nous? Le fait est qu'il me dit comme répondant à la question que je m'adressais mentalement: