—Tu regardes ce pistolet... Il est joli, n'est-ce pas?...—Il le prit, le tourna, le retourna, puis le remit dans le tiroir qu'il repoussa.—J'ai cette bizarre manie... Je ne pourrais pas dormir sans une arme chargée, là, tout près de moi... Après tout, c'est une habitude qui ne fait de mal à personne et qui peut avoir son avantage... Si ton pauvre père avait eu sur lui une arme comme celle-là quand il est allé à l'hôtel Impérial, les choses se seraient passées moins simplement pour l'assassin...

Cette fois je ne pus me retenir de lever mes yeux et de chercher les siens. Comment, s'il était coupable, osait-il rappeler ce souvenir? Pourquoi, s'il ne l'était pas, cette brisure soudaine, cette fuite de son regard sous le mien? En parlant ainsi de la mort de mon père, obéissait-il à une simple association d'idées, ou bien tenait-il à marquer la parfaite liberté de son esprit sur ce qui avait fait la matière de notre dernier entretien? Ou bien encore était-ce un coup de sonde destiné à mesurer la profondeur de ma défiance? Il ajouta, prenant texte de cette allusion au meurtre mystérieux qui m'avait rendu orphelin:

—Et, à ce propos, as-tu revu M. Massol?...

—Non, lui dis-je, pas depuis l'autre jour...

—C'est un homme bien intelligent, continua-t-il. Lors de cette terrible histoire, en ma qualité d'ami intime du cher mort et de ta mère, j'ai causé beaucoup avec lui... Si j'avais su que tu le voyais, ces temps-ci, je t'aurais dit de le saluer de ma part...

—Il ne vous a pas oublié... répondis-je.—Et je mentais; car M. Massol ne m'avait jamais parlé de mon beau-père; mais je me sentais repris de cette rage froide qui m'avait fait, dans la conversation de l'autre soir, redoubler mes attaques presque follement. Cette place endolorie que je cherchais dans cette âme obscure, ne la rencontrerais-je donc jamais? Ses yeux, cette fois, ne faiblirent point. Ce que ma phrase pouvait présenter d'énigmatique ne l'entraîna pas à m'interroger davantage. Tout au contraire, il mit un doigt sur sa bouche. Habitué aux moindres bruits de la maison, il venait d'entendre qu'un pas approchait, celui de ma mère. Me trompais-je? Y avait-il dans ce geste, par lequel il me demandait le silence, une supplication de respecter la sécurité de l'innocente femme? Devais-je traduire ainsi le regard dont ce mouvement s'accompagna: «N'éveille pas de soupçons dans le cœur de ta mère, elle souffrirait trop?...» Était-ce simplement la préoccupation d'un homme qui veut éviter à sa femme un réveil de tristes souvenirs?... Elle entra. Elle nous vit, d'un même regard, réunis sous le même rayon de la lampe, et elle nous envoya un même sourire, qui nous enveloppait d'une même tendresse. Ç'avait été le rêve de toute sa vie, que nous fussions ainsi l'un auprès de l'autre, et tous les deux auprès d'elle. Elle attribuait à mon caractère ombrageux,—elle m'en avait parlé à Compiègne,—les difficultés éprouvées dans la réalisation de ce désir. Et toujours souriante, elle venait à nous, ayant à la main un plateau d'argent avec un verre rempli d'eau de Vichy, qu'elle tendit à mon beau-père. Celui-ci but avidement et rendit le verre vide à sa femme en lui baisant la main. «Laissons-le reposer, dit-elle, sa tête est brûlante...» Et rien qu'à toucher l'extrémité de ses doigts qu'il abandonna dans les miens, je sentis qu'en effet, il avait la fièvre. Mais de quelle manière interpréter ce symptôme, aussi ambigu que tous les autres, et qui pouvait, comme eux, signifier également le malaise physique et le malaise moral? Je m'étais juré de savoir. Mais comment? Comment?...

Si j'avais été surpris du désir de me voir, exprimé par mon beau-père durant sa maladie, je le fus bien davantage, quinze jours plus tard, d'entendre mon domestique l'annoncer chez moi en personne, tandis que j'étais dans mon cabinet, en train de classer de nouveaux papiers de mon père rapportés de Compiègne. J'avais passé ces deux semaines dans cette ville, prenant pour prétexte la suite de mes affaires à régler, en réalité pour réfléchir longuement sur la conduite à tenir vis-à-vis de M. Termonde, et ces réflexions avaient encore accru mes doutes. Sur ma demande, ma mère m'avait écrit à trois reprises pour me donner des nouvelles du malade. J'avais su ainsi qu'il allait mieux et qu'il sortait. Revenu de la veille, j'avais choisi, pour me rendre à leur hôtel, un moment où j'étais presque sûr de ne rencontrer personne. Et voici que, tout de suite, mon beau-père accourait chez moi, lui qui n'y était pas venu dix fois depuis que je m'étais installé dans mon appartement.—Ma mère l'avait, me disait-il, chargé pour moi d'une commission. Elle m'avait prêté deux numéros de revue, dont elle avait besoin pour envoyer toutes les livraisons de l'année à la reliure; et, comme il passait devant ma porte, il était monté afin de me les redemander... Je l'examinai, tandis qu'il me donnait cette explication de sa visite, sans deviner si ce prétexte cachait ou non quelque motif secret. Il avait le teint plus brouillé que d'habitude; le regard de ses yeux brillait davantage; sa main maniait son chapeau, nerveusement. «Les revues ne sont pas là, lui répondis-je; peut-être les trouverons-nous dans le fumoir...» C'était faux que les deux volumes fussent là-bas, et je connaissais très exactement leur place sur la table de mon cabinet, mais dans le fumoir se trouvait le portrait de mon père, et l'idée m'avait saisi d'entraîner M. Termonde en face de cette peinture, pour voir de quel front il soutiendrait la rencontre. Il ne l'aperçut pas tout d'abord, mais je me dirigeai du côté du chevalet qui le supportait, ses yeux qui suivaient tous mes mouvements rencontrèrent la toile, ses paupières battirent, une espèce de sombre frisson courut sur son visage, puis il détourna ses regards vers un autre petit tableau accroché au mur. Je ne lui laissai pas le temps de se remettre de la secousse, et, fidèle au système presque brutal qui ne m'avait pourtant réussi qu'à moitié, j'insistai.

—Ne trouvez-vous pas, lui dis-je, que ce portrait de mon père me ressemble d'une manière frappante? Un de mes amis prétendait, l'autre jour, qu'avec la même coiffure, j'aurais exactement la même tête...

Il me regarda, moi d'abord, puis la toile longuement. On eût dit un expert en tableaux examinant une œuvre d'art sans autre motif que d'en apprécier l'authenticité. Si cet homme avait fait tuer celui dont il étudiait ainsi le portrait, son empire sur lui-même était véritablement extraordinaire. Mais l'épreuve n'était-elle pas décisive pour lui? Montrer son trouble, c'était avouer. Que j'aurais voulu mettre la main sur son cœur, à cette minute, et en compter les battements!

—Tu lui ressembles... dit-il enfin, pas à ce degré... le bas du menton surtout, le nez et la bouche; mais ce n'est pas du tout le même regard, ni la même coupe de sourcils, du front et des joues...