—Croyez-vous, repris-je, que cette ressemblance soit assez grande pour que je pusse faire tressaillir l'assassin s'il me rencontrait tout à coup, là, ainsi?...—Et je m'avançai en le regardant jusqu'au fond des prunelles, comme si je mimais une scène dramatique.—Oui, continuai-je, cette analogie des traits serait-elle suffisante pour que je lui fisse l'effet d'un spectre, en lui disant, reconnaissez-vous le fils de celui que vous avez tué?

—Nous retombons dans notre discussion de l'autre soir, répliqua-t-il, sans que son visage se contractât davantage; cela dépendrait des remords de cet homme, s'il en avait, et de son système nerveux.

Nous nous tûmes de nouveau tous les deux. Son masque pâle et tourmenté, mais immobile, m'exaspérait par son absence complète d'expression. Dans ces minutes-là,—et combien de scènes pareilles n'avons-nous pas jouées ensemble depuis cette première époque de mes soupçons,—je me sentais aussi énergique, aussi résolu que je l'étais peu, tout seul, en tête-à-tête avec ma propre pensée. Cette impassibilité m'affolait, et, encore à ce moment, je ne me bornai pas à cette seconde tentative. J'en imaginai aussitôt une troisième qui devait, s'il était coupable, l'angoisser autant que les deux autres. J'étais comme un homme qui frappe son ennemi en tenant à plein poing la lame d'un couteau dont le manche est brisé. Le coup qu'il porte l'ensanglante lui-même; ses doigts se déchirent sur le fil, tandis qu'il fouille la blessure avec la pointe. Mais non, je n'étais pas exactement cet homme... Je ne pouvais pas douter du mal que je me faisais à moi-même par ces cruelles épreuves; et lui, mon adversaire, cachait si bien sa plaie que je ne la voyais pas. N'importe, la folie de savoir était plus forte que ma douleur.

—Que ces ressemblances sont étranges, lui dis-je, nous avons, mon père et moi, exactement la même écriture... Voyez plutôt...

J'ouvris le coffre-fort scellé dans le mur où j'enfermais les papiers auxquels je tenais particulièrement. J'y avais caché la correspondance de mon père avec ma tante. Je pris les lettres qui étaient posées sur le paquet, les premières. Je savais, que c'étaient aussi les dernières en date, et je les lui tendis, telles que je les avais rangées, dans leurs enveloppes. Ces lettres portaient comme suscription le nom et l'adresse de ma tante: «Mademoiselle Louise Cornélis, à Compiègne». Elles avaient sur elles le sceau de la poste, et, bien visiblement, la marque du jour de l'expédition, en avril et en mai 1864. C'était toujours le même procédé. Si M. Termonde était coupable, il devait se dire que ces lettres expliquaient le changement subit de mon attitude à son égard, l'audace de mes allusions, l'énergie de mes attaques, et aussi que j'avais trouvé ces lettres dans les papiers de ma tante morte. Il était impossible qu'il ne se demandât pas, avec une anxiété affreuse, ce que ces lettres contenaient pour avoir éveillé en moi de tels soupçons. Quand il eut les enveloppes entre les mains, je vis son sourcil se froncer. Une seconde, j'eus l'espérance d'avoir brisé ce masque derrière lequel il cachait son vrai visage, celui où se reflètent les intimes sentiments de l'âme. Ce n'était que la contraction des muscles de l'œil, familière à celui qui regarde minutieusement. Son front se rasséréna tout de suite et il me rendit les lettres sans me poser aucune question sur leur contenu.

—Cette fois, dit-il simplement, la ressemblance est réellement surprenante;—puis revenant à l'objet officiel de sa visite:—Et les revues?... demanda-t-il.

J'aurais versé des larmes de rage. De nouveau, je venais d'avoir la sensation que j'étais un enfant nerveux en train de lutter contre un homme absolument calme. J'avais enfermé les lettres dans le coffre-fort. Je bousculai la petite bibliothèque du fumoir, puis la grande, celle du cabinet. Je finis par feindre un grand étonnement à retrouver les deux livraisons sur ma table, parmi d'autres journaux. Puérile comédie! Mon beau-père en avait-il été seulement la dupe? Quand il eut les deux numéros, il se leva du coin du feu où il s'était assis pendant ma recherche, dans le fumoir qu'il n'avait pas quitté, le dos tourné au portrait. Mais que prouvait encore cette attitude? Pourquoi se serait-il complu dans la contemplation d'une image qui ne pouvait lui être que pénible, même innocent.

—Je vais profiter de ce soleil pour faire un tour au Bois, dit-il, j'ai mon coupé; viens-tu avec moi?...

Était-il sincère en me proposant cette promenade en tête à tête si contraire à nos habitudes? À quel mobile obéissait-il: désir de me démontrer qu'il n'avait seulement pas compris mes attaques, ou bien attendrissement de malade qui redoute l'isolement?... J'acceptai à tout hasard, pour continuer mes observations, et, un quart d'heure plus tard, nous roulions tous les deux vers l'Arc de Triomphe, dans cette même voiture où je l'avais vu passer, vaincu, brisé, comme tué, à la suite de notre premier entretien. Cette fois-ci, on eût dit un autre homme. Enveloppé dans son pardessus fourré de loutre, fumant un cigare, saluant de la main celui-ci ou celui-là par la fenêtre ouverte, il parlait, parlait, me racontant, sur les personnes dont la voiture croisait la nôtre, des anecdotes de toutes sortes, que j'ignorais ou que je connaissais. Il semblait causer devant moi, et non pas avec moi, tant il se préoccupait peu de me répéter ce que je pouvais savoir ou de m'apprendre ce que je ne savais pas. J'en concluais,—car, dans certaines dispositions d'esprit, toute nuance devient un signe,—qu'il parlait ainsi pour se dérober à quelque nouvel assaut de ma part. Mais je n'avais pas l'énergie de recommencer aussitôt mes vains et douloureux efforts pour faire saigner la blessure de son cœur. Je l'écoutais donc, et, une fois de plus, je remarquai l'étrange contraste de ses pensées intimes avec les rigides doctrines qu'il affichait d'ordinaire. On eût dit qu'à ses yeux cette haute société dont il défendait habituellement les principes n'était qu'une caverne. C'était l'heure où les femmes du monde sortent pour leurs courses et leurs visites, et il me dénombrait leurs scandales, ou vrais ou faux. L'une était, d'après lui, la maîtresse du frère de son mari; une autre était notoirement entretenue par un vieux diplomate, enrichi lui-même par un mariage déshonorant; une troisième avait épousé un veuf imbécile, et, pour hériter de toute la fortune, précipité le fils de cet homme dans des débauches qui l'avaient tué à dix-neuf ans... Il me débitait ces médisances et ces calomnies avec une horrible gaieté, comme s'il se fût réjoui de trouver l'humanité abominable. Fallait-il y voir la facile misanthropie d'un ancien viveur, habitué à ces conversations de club ou de retour de chasse, durant lesquelles chacun montre à nu la férocité de son égoïsme, et outre volontiers la noirceur de son désenchantement pour mieux prouver son expérience? Était-ce le cynisme d'un scélérat, chargé du forfait le plus hideux et content de se démontrer que les autres valent moins que lui? À l'entendre ainsi rire et parler, je tombai dans une tristesse singulière. Les derniers hôtels de l'avenue du Bois étaient dépassés. Nous suivions une allée à droite dans laquelle les coupés se faisaient rares. C'était, sur les taillis dépouillés, une jolie et fine lumière, ce ciel léger, d'un bleu tout pâle, qui ne se voit qu'à Paris. Il continuait de ricaner, et je songeais qu'il avait peut-être raison, que c'était là l'envers infâme du monde... Pourquoi pas?... J'étais bien là, dans la même voiture que cet homme, et je le soupçonnais d'avoir fait assassiner mon père! Tout le fiel de la vie me crevait à la fois sur le cœur... Mon beau-père comprit-il, à mon silence et à mon visage, que sa gaieté me mettait au supplice? Se trouva-t-il lui-même lassé de son effort? Brusquement, il cessa de causer. Nous étions arrivés à un coin désert du bois. Nous descendîmes de voiture pour marcher un peu. Comme cette image est présente à ma mémoire: le sentier écarté, tout gris entre les gazons pauvres et les arbres nus, le ciel froid d'hiver, la route à quelques pas de nous, sur laquelle le coupé vide avançait lentement, traîné par le cheval bai, qui remuait sa tête, et conduit par le cocher au visage immobile;—puis, devant moi, lui qui marchait, avec sa haute taille prise dans un long pardessus! Le sombre collet de fourrure faisait mieux ressortir la blancheur prématurée de ses cheveux. Il tenait de sa main gantée une canne avec laquelle il chassait les cailloux, comme impatiemment. Pourquoi cette silhouette me revient-elle à cette heure avec une précision insoutenable? C'est qu'à le voir cheminer ainsi, la tête un peu penchée, dans ce paysage d'hiver, je fus saisi, comme je ne l'avais jamais été, du sentiment de son absolue, de son irrémissible misère. Était-ce l'influence de notre conversation de cette après-midi, de la tristesse où m'avait jeté son ricanement, de la mort de la nature autour de nous? Pour la première fois depuis que je le connaissais, une surprise de pitié se mélangea en moi à la haine, tandis qu'il marchait, essayant de se réchauffer à ce pâle soleil et si contracté, si évidemment lassé, si lamentable. Combien de temps allâmes-nous ainsi?... Tout d'un coup, il se retourna et me dit, avec un visage altéré de douleur.

—Je ne me sens pas bien. Rentrons...