—André, dit-elle presque solennellement, peux-tu me jurer sur ton amour pour moi, que tu ne feras jamais, entends-tu, jamais la moindre allusion à ce que je vais te raconter?

—Maman! répliquai-je avec le même accent de reproche, et, tout de suite, pour l'entraîner:—Je vous en donne ma parole d'honneur.

—Ni...

Elle ne prononça pas de nom, mais elle me montra de nouveau du doigt la porte de la chambre.

—Jamais, répondis-je.

—Tu as entendu parler d'Édouard Termonde, son frère?...

Sa voix s'était faite basse, comme si elle avait eu peur des mots qu'elle prononçait, et, cette fois la direction seule de ses yeux, tournés vers la porte toujours close, m'avait indiqué qu'il s'agissait du frère de son mari. Je connaissais vaguement cette histoire. C'était à ce frère que je pensais, lorsque j'étudiais la vie mentale de la famille de mon beau-père. Je savais qu'Édouard Termonde avait gaspillé en quelques années sa part d'héritage, une somme énorme, douze cent mille francs; qu'il s'était ensuite engagé; qu'au régiment il avait continué sa vie de débauches; que, privé d'argent du côté des siens, et à la suite d'une perte de jeu, il s'était laissé entraîner à voler, avec complication de faux. Puis, se voyant sur le point d'être découvert, il avait déserté. Enfin, il s'était fait justice en se jetant à la Seine, après avoir demandé pardon à son frère dans une lettre dont les termes prouvaient un dernier reste de délicatesse morale. L'argent volé avait été restitué par mon beau-père, le scandale étouffé, grâce à la disparition du misérable. J'avais reconstitué toute cette aventure d'après les indiscrétions de ma vieille bonne dans mon enfance, et pour en avoir trouvé la trace dans quelques passages de la correspondance de mon père. Aussi, quand ma mère me posa sa question d'un air si ému, je prévis qu'elle allait me parler des peines de famille éprouvées par son mari, lesquelles m'étaient absolument indifférentes, et ce fut avec un sentiment de déception que je lui demandai:

—Édouard Termonde?... Celui qui s'est tué?...

Elle inclina la tête pour répondre: oui, à la première partie de ma phrase; puis, d'une voix plus basse encore:

—Il ne s'est pas tué, il vit toujours, dit elle.