—Il vit toujours... répétai-je machinalement, et sans comprendre quel rapport unissait l'existence de ce frère aux larmes que je venais de voir sur ses joues à elle.

—Tu sais maintenant le secret de ma douleur, reprit-elle d'un ton plus ferme et comme soulagée, c'est ce frère infâme qui est le bourreau de Jacques, lui qui l'assassine jour par jour avec les transes affreuses qu'il lui donne... Non, ce suicide n'eut pas lieu. Des hommes comme celui-là n'ont pas le cœur qu'il faut pour se tuer... Ce fut Jacques qui lui dicta cette lettre pour le sauver du bagne, après avoir tout préparé pour sa fuite et lui avoir donné de quoi refaire sa vie, s'il l'avait voulu... Pauvre ami, qui espérait du moins préserver de cette horrible histoire l'intégrité de son nom!... Ce nom de Termonde, il fallut bien qu'Édouard le quittât pour échapper à toute recherche, et il passa en Amérique... Il y vécut... comme il avait vécu ici. L'argent qu'il avait emporté fut bientôt dévoré. Il eut de nouveau recours à son frère... Ah! le misérable avait compris que Jacques avait fait tant de sacrifices à l'honneur du nom, et, quand mon mari lui refusa l'argent qu'il demandait, il se servit de cette arme qu'il savait sûre... Alors commença le plus odieux, le plus épouvantable chantage: Édouard menaça son frère de revenir à Paris... Aller au bagne en France ou mourir de faim en Amérique, il aimait mieux le bagne ici, disait-il, et Jacques a cédé une première fois... Il l'aimait, malgré tout, c'était son frère unique... Tu sais, quand on a montré à ces gens-là une faiblesse, on est perdu... Cette menace de revenir avait réussi. L'autre en a usé jusqu'à extorquer des sommes dont tu ne te fais pas une idée.... Il y a des années que dure cette abominable exploitation, mais je ne la sais, moi, que depuis la guerre... Je voyais mon mari si triste, si triste. Je sentais qu'un chagrin le rongeait, et puis, un jour, il m'a tout dit... Le croirais-tu? C'était pour moi qu'il avait peur... Que veux-tu qu'il me fasse? lui demandais-je.—Ah! il est capable de tout pour se venger, me répondait-il... Et puis, il me voyait si tourmentée moi-même de ses mélancolies!... Je l'ai tant supplié qu'il a résisté à la fin. Il a refusé net tout secours nouveau. Nous n'avons plus entendu parler du misérable pendant quelque temps... Il a tenu sa menace, il est à Paris!...

J'avais écouté ma mère avec une attention croissante. À toute époque de ma vie, moi, qui n'avais pas les mêmes illusions qu'elle sur la sensibilité de mon beau-père, je me serais étonné de l'influence étrange exercée par ce frère déshonoré. Il y a des fléaux semblables dans trop de familles pour que le monde n'ait pas intérêt à séparer les uns des autres les divers représentants d'un même nom. Energique et violent comme je le connaissais, je me serais demandé pourquoi M. Termonde pliait sous la menace d'un scandale qu'il devait estimer à sa juste valeur. Puis j'aurais expliqué cette faiblesse par des souvenirs d'enfance, par une promesse faite à des parents à leur lit de mort. Mais dans la disposition d'âme où je me trouvais, avec les soupçons que je nourrissais depuis des semaines, il n'était pas possible qu'une autre pensée ne se présentât point à moi. Et cette pensée grandissait, grandissait, prenait corps. Mes yeux exprimèrent sans doute l'épouvante subite que me donna l'éclair de cette idée soudaine. Car ma mère s'interrompit de sa confidence pour me dire:

—Est-ce que tu te sens mal, André?...

—Non, eus-je la force de répondre, c'est de vous avoir surprise à pleurer tout à l'heure qui m'a donné un coup. Cela va passer...

Elle me crut. Elle venait de me voir si bouleversé de son émotion. Elle m'embrassa tendrement, et je la priai de continuer son récit. Elle me dit alors que la semaine précédente un étranger avait demandé à voir mon beau-père, venant de la part d'un de leurs amis de Londres. On l'avait introduit dans ce même hall et devant elle. Aussitôt que M. Termonde avait aperçu cet homme, elle avait deviné, à son agitation extraordinaire, que c'était Édouard. Les deux frères s'étaient enfermés dans le cabinet de travail. Elle était restée là, elle, morte d'anxiété, entendant par minutes les voix qui grondaient sans pouvoir distinguer les paroles. Le frère était sorti enfin par le hall, et l'avait regardée en passant, avec des yeux qui l'avaient glacée de terreur.

—Et le soir même, dit-elle encore, Jacques prenait le lit... Comprends-tu mon désespoir à présent?... Ah! ce n'est pas notre nom qui m'importe à moi... Je m'épuise à le lui répéter: qu'est-ce que cela nous fait? Est-ce que cette boue peut nous salir?... Mais sa santé!... Le médecin dit que chaque émotion violente est pour lui un verre de poison... Ah! s'écria-t-elle, il me le tuera...

Ce cri, qui me révélait une fois de plus la profondeur de sa passion pour mon beau-père, l'entendre à cette minute, et penser ce que je pensais!

—Vous l'avez vu? demandai-je sans presque me rendre compte de mes propres paroles.

—Mais puisque je te dis qu'il a passé là,—et elle me montrait la place du tapis, avec la terreur peinte sur son visage.