De deux choses l'une;—ou bien il donnerait rendez-vous à son frère dans quelque endroit désert, ou bien il se transporterait au domicile choisi par l'autre. Dans le second cas, je tenais mon renseignement tout de suite; dans le premier cas, il suffisait de donner le signalement d'Édouard Termonde, tel que je l'avais recueilli de la bouche de ma mère et de le faire suivre aussi, au moment même où il rentrerait chez lui au sortir de ce rendez-vous. L'espionnage m'a toujours paru quelque chose d'infâme, et, même à cette minute, je me rendais compte de l'ignominie de ce traquenard tendu à mon beau-père. Mais, quand on se bat, on ne choisit pas ses armes. Pour aller au but, que je voyais briller comme un phare, j'aurais marché sur tout ce qui n'était pas le chagrin de ma mère... «Eh bien! reprenais-je, une fois que je saurai le faux nom d'Édouard Termonde et son adresse, que faire?»... Je ne pouvais pas, à l'imitation de la police judiciaire, mettre main basse sur sa personne et ses papiers, quitte à le relâcher avec force excuses, une fois la perquisition finie. Je me souviens d'avoir machiné en pensée vingt plans successifs, tous plus ou moins ingénieux et tous rejetés. Je finis par m'attacher de nouveau aux faits. À supposer que cet homme eût tué mon père, il était impossible que la scène du meurtre ne fût pas demeurée dans sa mémoire en traits ineffaçables. Il devait donc avoir souvent revu, dans ses mauvaises heures, le visage de ce mort auquel je ressemblais tant. Je regardai de nouveau ce visage sur la toile que mon beau-père avait à peine osé fixer. Je me souvins de la conversation que nous avions eue dans cette même pièce et de ce que je lui avait dit: «Croyez-vous que la ressemblance soit suffisante pour que je fasse au criminel une impression de spectre?»... Pourquoi ne pas utiliser cette ressemblance? Je n'avais qu'à me présenter à Édouard Termonde brusquement, et à l'interpeller en même temps de ce nom de Rochdale dont les syllabes devaient sonner pour lui comme un glas. Oui, c'était cela: entrer dans sa chambre actuelle, comme mon père était entré dans sa chambre de l'hôtel Impérial, et le demander par le nom sous lequel mon père l'avait demandé, en lui montrant le visage même de sa victime.—S'il n'était pas coupable, j'en serais quitte pour m'excuser d'avoir frappé à sa porte, comme d'une erreur; s'il était coupable, il subirait pendant quelques instants un mouvement de terreur, qui équivaudrait à un aveu. Ce serait à moi de m'emparer de cette terreur pour lui arracher tout son secret. Quels mobiles pourraient agir sur lui? Deux sans plus: la crainte de l'expiation et l'amour de l'argent. Il fallait arriver à lui, armé, avec une forte somme, et lui donner le choix entre ces deux alternatives: ou bien il me vendrait les quelques lettres qui lui avaient permis de tyranniser son frère depuis des années, ou bien je le menacerais de lui brûler la cervelle. Et s'il refusait de me livrer les lettres? Allons donc... Est-ce qu'un bandit comme celui-là pouvait hésiter? Soit, il accepterait le marché. Il me donnerait les papiers qui convainquaient mon beau-père d'assassinat,—et il s'en irait ainsi, je le laisserais partir comme il était parti de l'hôtel Impérial, fumant un cigare et payé de sa trahison envers son frère comme il avait été payé de sa trahison envers mon père!... Oui, je le laisserais s'en aller ainsi, puisque le tuer de ma main ce serait me mettre dans la nécessité de tout dévoiler du crime que je voulais à tout prix cacher. «Ah! ma mère! ce que tu m'auras coûté!...» sanglotais-je. Et je revenais au portrait du mort et il me semblait que de cette bouche, que de ces yeux s'échappait un ordre de ne jamais toucher au cœur de celle que ce mort avait tant aimée,—fût-ce pour le venger!—«Je t'obéirai,» répondais-je à mon père... et je disais adieu à cette partie de ma vengeance.—Cela m'était très cruel; c'était cependant possible. Après tout, éprouvais-je de la haine pour le misérable? Il avait frappé, c'est vrai, mais comme un instrument servile au bras d'un autre. Ah! cet autre, je ne le laisserais pas échapper, celui-là, quand je le tiendrais, lui qui avait conçu, médité, machiné, payé l'attentat, lui qui m'avait tout volé, depuis la vie de mon père jusqu'à la tendresse de ma mère, lui, le réel, l'unique coupable. Oui, je le tiendrais, et j'aurais du loisir pour combiner ma vengeance, pour l'exécuter, sans que ma mère soupçonnât rien de ce duel d'où je sortirais vainqueur. L'ivresse du supplice que je trouverais le moyen d'infliger à cet homme exécré m'enivrait à l'avance. J'avais chaud dans le cœur en y songeant. Cela me payait de ce long, de ce dur martyre... «À l'action! À l'action!...» me dis-je. Je tremblais que tout cet espoir ne fût qu'un leurre, qu'Édouard Termonde fût déjà reparti, que mon beau-père eût déjà payé son silence... Dès neuf heures j'étais dans une de ces abominables agences d'espionnage privé dont passer seulement le seuil m'eût paru, la veille encore, une telle honte! À dix heures, je donnais au bureau de la Société, où j'avais en dépôt une partie de ma fortune, l'ordre de vendre pour cent mille francs de valeurs. Ce jour passa, puis un second. Comment je supportai ces heures les unes après les autres, je ne sais plus. Ce que je sais bien, c'est que je n'eus pas le courage de passer au boulevard de Latour-Maubourg, ni de revoir ma mère. Je tremblais qu'elle ne devinât dans mes yeux ma folle espérance et qu'elle ne prévînt mon beau-père sans même s'en douter, comme elle m'avait prévenu, par une phrase, un mot. Vers midi, le troisième jour, j'appris que mon beau-père était sorti le matin même. C'était un mercredi; ce jour-là, ma mère se rendait à une œuvre pieuse dont le siège était dans le quartier de Grenelle.—M. Termonde avait changé de fiacre deux fois, et il s'était fait conduire au Grand-Hôtel. Il y avait rendu visite à un voyageur qui occupait, au second étage, une chambre numérotée 353; ce voyageur était inscrit comme arrivant de New-York et sous le nom de Stanbury. À midi, je savais ces détails, et, à deux heures, un revolver chargé dans ma poche, mon portefeuille garni des cent billets de banque qui devaient me servir à l'achat des lettres, décidé à jouer la partie jusqu au bout, et à la gagner, je montais l'escalier du Grand-Hôtel... Touchais-je à une scène formidable du drame de ma vie, ou bien étais-je au moment de me convaincre qu'une fois encore j'avais été dupe de mon imagination? Du moins j'aurais fait tout mon devoir.
XVI
'étais arrivé au second étage. À l'angle d'un long corridor, était fixée une plaque sur laquelle je pus lire écrit: «Du numéro 300 au numéro 360...» Dans le corridor, un garçon de service passait en sifflant. Deux filles riaient dans une espèce d'office ménagé à la sortie de l'escalier. Un grand bruit montait de la cour à travers les fenêtres ouvertes. Le moment était bien choisi pour l'exécution de mon projet. L'homme ne pourrait pas espérer une fuite facile à travers la maison ainsi remplie de monde. 345... 350... 351... 353... J'étais devant la porte de la chambre où logeait Édouard Termonde. La clef était sur la porte; le hasard servait donc mon projet au delà de ce que j'eusse osé souhaiter. Ce petit détail témoignait aussi de la sécurité où vivait celui que je venais surprendre. Soupçonnait-il seulement mon existence? Je m'arrêtai une minute devant cette porte close. Je m'étais habillé avec un veston, afin d'avoir mon revolver dans ma poche, bien à portée. J'assurai ma main droite sur la crosse, et j'ouvris la porte sans frapper.
—Qui est là?... fit la voix d'un homme qui lisait un journal, en fumant, couché plutôt qu'assis dans un fauteuil, les pieds posés sur une table, le dos tourné à l'entrée; il ne se donna même pas la peine de se lever pour voir qui avait ouvert, persuadé sans doute que c'était un domestique de l'hôtel. Je ne lui laissai pas le temps de se retourner tout à fait.
—Monsieur Rochdale?... demandai-je.
À peine eus-je prononcé ces mots que l'homme fut sur pieds. Il repoussa le fauteuil et se réfugia de l'autre côté de la table, me regardant en face avec un visage décomposé... Ses yeux s'ouvraient démesurément, tout clairs, dans ce visage livide qu'encadrait une barbe jadis blonde, aujourd'hui grisonnante. Sa bouche béait, ses jambes flageolaient. Tout ce grand et robuste corps venait de subir une de ces secousses d'épouvante folle, devant lesquelles toutes les puissances de la vie sont comme paralysées. Il avait seulement jeté un cri dans sa terreur: «Cornélis!...»
Cette preuve que je poursuivais depuis des mois, je la tenais donc enfin! À cette seconde, je sentais, moi, tous les ressorts de mon être tendu. Oui, j'étais aussi lucide, aussi maître de moi que mon adversaire était bouleversé. Il n'avait pas, comme son complice, l'habitude quotidienne et réfléchie de la dissimulation. Ce nom de Rochdale, cette ressemblance effrayante, cette arrivée inattendue... Je ne m'étais pas trompé dans mon calcul. J'aperçus, avec cette prodigieuse rapidité de pensée dont s'accompagne l'action, qu'il fallait redoubler ce premier sursaut de terreur morale par un sursaut de terreur physique... Sinon, cet homme allait s'élancer sur moi, dans le mouvement de réaction qui suivrait ce saisissement, il me bousculerait, il s'enfuirait comme un fou, au risque d'être arrêté dans l'escalier par les gens qui le verraient courir, éperdu, et alors... Mais j'avais déjà tiré mon revolver de ma poche. J'avais mis en joue le misérable et je lui disais, l'appelant par son vrai nom, pour lui prouver que je savais tout de lui:
—Monsieur Édouard Termonde, si vous faites un mouvement vers moi, je vous tue, comme un assassin que vous êtes, comme vous avez tué mon père...
J'ajoutai, lui montrant une chaise au coin de la fenêtre entrebâillée: