—Asseyez-vous!
Il m'obéit machinalement. J'exerçais sur lui, à cet instant, une espèce de domination absolue, qui allait cesser, je le sentais, aussitôt qu'il reprendrait ses esprits. Mais, quand le reste de l'entretien tournerait contre moi, maintenant, est-ce que cela empêchait que je ne fusse maître d'une certitude? J'avais voulu savoir si Édouard Termonde et Rochdale ne faisaient qu'un seul et même personnage; cela, je le savais. Je venais d'en étreindre l'indéniable preuve. Je me devais cependant d'arracher à mon ennemi l'autre preuve, celle qui mettrait mon beau-père à ma discrétion. C'était une nouvelle phase de la lutte. D'un coup d'œil je fis le tour de la chambre où je me trouvais enfermé avec l'assassin. Sur le lit, à ma gauche, une canne plombée, un chapeau et un pardessus; sur la table de nuit, un coup de poing en acier et un revolver. À ma droite, la commode, avec un couteau-poignard parmi des objets de toilette; une malle, à côté de cette commode, contre une porte condamnée; une armoire à glace contre une autre porte condamnée aussi, le lavabo...,—et lui, acculé, sous le coup de mon arme braquée, entre la table et la fenêtre. Il ne pouvait ni s'échapper, ni atteindre aucun moyen de défense sans engager avec moi une lutte corps à corps. Mais il devrait essuyer mon feu d'abord, et puis, s'il était grand et robuste, je n'étais, moi, ni petit ni faible. J'avais vingt-cinq ans. Il en avait cinquante. Toutes les forces morales étaient pour moi. Je devais vaincre.
—Maintenant, lui dis-je en m'asseyant moi-même et sans cesser de le tenir en joue, causons...
—Qu'est-ce que vous voulez de moi? répliqua-t-il brutalement.
Sa voix était sourde à la fois et rauque. Le sang était remonté à ses joues, ses yeux brillaient, ces yeux si pareils à ceux de son frère. C'était l'animal qui revient à lui après avoir subi un effroyable danger, comme stupéfait de se retrouver encore vivant.
—Allons, ajouta-t-il en fermant les poings, je suis pris... Tirez-moi dessus et que ce soit fini...
Et comme je ne répondais rien et que je continuais de le tenir ainsi, sous la menace de mon pistolet:
—Ah! s'écria-t-il, je comprends; c'est cette canaille de Jacques qui m'a vendu à vous pour se débarrasser de moi... Il y a prescription... Il se croit en sûreté, lui. Mais est-ce qu'il vous a dit aussi qu'il en était, lui, l'honnête homme, que j'en ai la preuve?... Ah! il croit que je vais vous laisser me tuer comme cela, sans parler?... Non pas, je vais crier, on nous arrêtera, et l'on saura tout...
La fureur le gagnait. Il allait appeler: «Au secours!...» Le pire était que la colère me saisissait moi-même... C'était lui, de cette même main que je voyais errer sur la table, forte, velue, cherchant un objet à me jeter, oui, c'était lui qui avait tué mon père... Un degré d'émotion de plus, et j'étais perdu, je lui logeais une balle dans le corps, je voyais son sang couler... Que cela m'eût fait de bien! Mais non. J'avais sacrifié cette vengeance-là. En une seconde, je me vis arrêté, obligé d'expliquer tout, et la douleur réservée à ma mère. Heureusement pour moi, il eut, lui aussi, un passage de réflexion. La première idée qui avait dû lui venir à l'esprit était que son frère l'avait trahi, en ne disant que la moitié de la vérité, afin de le livrer à ma vengeance. La seconde fut sans doute que, pour un fils qui vient venger son père mort, je paraissais peu décidé à en finir tout de suite. Il y eut un court silence entre nous, qui me permit de reconquérir toute ma tête, et de lui dire:—«Vous vous trompez, Monsieur», avec un calme qui fit naître une stupeur nouvelle dans ses yeux. Il me regarda, puis je le vis fermer les paupières en plissant le front. Ma ressemblance avec mon père lui était insupportable, je le sentais.
—Oui, vous vous trompez,—continuai-je posément et pour amener ce terrible entretien sur le ton d'une conversation d'affaires—je ne suis venu, ni pour vous faire arrêter, ni pour vous tuer... À moins, ajoutai-je, que vous ne m'y obligiez vous-même, comme j'ai craint que vous ne fissiez tout à l'heure... Je suis venu vous proposer un marché, mais c'est à la condition que vous m'écouterez, comme je vous parle, avec sang-froid...