—Édouard Termonde, dis-je en me levant, rappelez-vous que je vous ai fait grâce, mais qu'il ne faudrait pas me tenter une seconde fois en vous retrouvant sur mon chemin ou sur celui d'un être que j'aime...
Je fis un geste de menace et je sortis, le laissant assis à la table près de la fenêtre. À peine fus-je dans le corridor, que mes nerfs, après m'avoir été si étrangement soumis durant la lutte, me trahirent tout d'un coup. Mes jambes défaillaient sous moi. J'eus peur de tomber là, sur le tapis de ce couloir, et comment rendre compte du désordre de mes vêtements? J'eus le courage d'ajuster les débris de ma cravate, de relever le col de mon veston pour dissimuler et sa déchirure et l'état de ma chemise, d'enlever la poussière de mon chapeau qui avait été tout bossué dans la lutte. J'essuyai mon visage avec mon mouchoir, et je descendis l'escalier d'un pas que je contraignis à rester paisible. L'inspecteur du premier étage se trouvait sans doute occupé à un autre bout du corridor. Deux garçons me regardèrent et parurent étonnés de mon aspect. Mon bon destin voulut qu'ils ne s'attardassent pas à essayer de savoir la cause du visible désordre où je me trouvais... J'étais prêt à imaginer la fable d'une fausse agression, mais je sentais que mon trouble eût entraîné les plus graves conséquences. Enfin, j'étais dans la cour... Je la traversai avec épouvante. Si une personne de ma connaissance eût été là?... Je me jetai dans le premier fiacre, je donnai mon adresse. J'avais tenu ma parole. J'avais vaincu.
XVII
es lettres achetées bien cher,—puisque je les avais payées du sacrifice d'une de mes deux vengeances,—ces lettres accablantes pour mon beau-père, et qui le mettaient à ma discrétion comme elles l'avaient mis à la discrétion de son frère, durant des années, qu'en allais-je faire? Je commençai de les lire dans le fiacre qui me ramenait avenue Montaigne. La première, très longue et très détaillée, rappelait à Édouard Termonde ses fautes passées et l'irrémissible détresse de sa situation. Cette lettre indiquait ensuite, sans rien préciser, un moyen possible de réparer en partie tant de désastres et de reconquérir une fortune. La première condition était que le proscrit se soumît scrupuleusement aux ordres de son frère. Il devait d'abord annoncer, à ceux qu'il fréquentait d'ordinaire, son départ de New-York, passer dans un nouveau quartier sous un nouveau nom et y attendre la prochaine lettre. Celle-ci était la seconde. Visiblement une réponse d'Édouard avait pris place entre les deux, acceptant l'offre de Jacques. Cette nouvelle lettre enjoignait au misérable de gagner Liverpool, où d'autres instructions l'attendraient. Ces instructions, objet du troisième billet, se bornaient à un rendez-vous fixé pour une date toute rapprochée, vers dix heures du soir, dans Paris et sur la portion du trottoir de la rue de Jussieu qui fait face à la rue Guy-de-la-Brosse. À ce moment, ces deux rues, situées entre le vieux jardin des Plantes et les bâtiments de l'Entrepôt des vins, sont aussi désertes qu'une place abandonnée de province. Du projet conçu par Jacques Termonde et qui devait faire la matière de leur premier entretien après tant d'années, il n'en était pas plus question dans ce billet que dans les deux autres. Mais quand je n'aurais pas eu, moi, l'aveu arraché à la surprise épouvantée du faux Rochdale, la concordance des dates entre ce rappel clandestin et l'assassinat de mon père constituait seule une preuve indéniable. Je les lus et les relus, ces feuilles accusatrices,—comme j'avais lu et relu les pages écrites à la même époque par mon père—d'abord dans cette voiture de place, puis chez moi, dans la solitude de mon appartement. Et l'horrible complot qui m'avait rendu orphelin acheva de s'éclairer d'une lumière de plus en plus précise et affreuse. Cette rue de Jussieu, où Jacques avait joué auprès d'Édouard le rôle d'un sinistre tentateur, je me trouvais par hasard la connaître parfaitement. Mon ancien camarade de Versailles, Joseph Dediot, avait occupé à deux pas, rue Cuvier, un petit logement, durant les années qui avaient suivi notre sortie du collège. Que de fois j'étais venu le surprendre l'après-midi ou le matin, pour passer avec lui quelques heures et l'emmener dans un de ces restaurants du quai à travers les fenêtres desquels nous aimions à regarder l'eau verte de la Seine, le travail des mariniers et le défilé des bateaux! Mes pieds avaient foulé joyeusement ce pavé sur lequel les deux complices s'étaient promenés durant les heures de ce premier rendez-vous du crime... Maintenant je les voyais qui allaient et venaient, d'un bec de gaz à l'autre, j'entendais le bruit de leurs pas, je discernais l'accent de la voix de celui qui devait être mon beau-père. Elle disait, cette voix insinuante et passionnée, des paroles dont les conséquences avaient pesé sur toute ma vie. Mon père était mort de ces paroles, ma tante aussi, puisque le chagrin était à la source de cette maladie du cerveau qui l'avait emportée. Moi-même, je n'avais tant souffert durant mon enfance, je ne souffrais si cruellement dans cette minute même, qu'à cause des phrases prononcées sur ce trottoir... Et je revoyais aussi le visage décomposé de l'infâme coquin dont la morsure avait si profondément marqué mon épaule gauche que je la remuais avec douleur; je l'apercevais maintenant, moi à peine sorti de sa chambre, qui réparait le désordre de ses vêtements, bouclait ses malles, pressait sur le timbre pour appeler le domestique, demandait sa note, la réglait avec un des billets que je lui avait jetés...—et il partait. On chargeait la malle sur la voiture, il se faisait conduire en hâte à une gare,—sans doute celle du Nord, parce qu'elle est plus près de la frontière. Il prenait le premier train, il l'avait pris... Et il s'en allait, et jamais plus je ne le tiendrais à ma merci... La fureur m'envahissait de nouveau. Il n'avait pas eu le temps de fuir très loin... Si je courais à la préfecture de police. Le signalement que je pouvais donner suffirait. On l'arrêterait. Je lui avais juré sur le souvenir de mon père que je le laisserais partir. Allons donc! Des serments envers un pareil bandit!... On l'arrêterait. On les arrêterait.—Et ma mère?... Ma mère?... Pour la première fois depuis que le soupçon de funeste vérité me possédait, je me révoltai contre son souvenir. À cette minute, et sous le coup de la colère dont m'enflammait l'image du meurtrier s'enfuyant, j'osai me reprocher comme une faiblesse le mouvement de piété qui m'avait fait sacrifier une moitié de ma vengeance au repos de cette mère tant aimée. «Et qu'elle souffre, me disais-je avec férocité, qu'elle soit punie de n'être pas demeurée fidèle au souvenir du pauvre mort!...» Et puis j'avais honte d'un pareil égarement de ma pensée comme d'un crime... Avoir vécu quinze ans auprès d'un assassin, portant son nom, partageant sa vie! Ah! elle ne supporterait pas cette révélation; je ne supporterais pas, moi, le remords de lui avoir révélé une si hideuse chose. «Non, reprenais-je, qu'il s'échappe!...» Et, malgré moi, je regardais la pendule. Le balancier allait, et à chacun de ces retours, les chances de fuite du misérable devenaient plus nombreuses. «Quel chemin a-t-il pris? me demandais-je; il doit être parti pour l'Angleterre...» Et je me représentais un train dans la nuit, un vaste port... La noire houle frissonne sous le paquebot, les voyageurs se précipitent sur la passerelle, éclairée par des falots... Un long sifflement... L'hélice bat la mer... Le bateau s'ébranle... Encore quelques heures et l'homme est à Londres... Il a disparu dans l'immense ville... «Ô ma mère!... ma mère!... m'écriais-je en me jetant sur le canapé et me tordant de désespoir. Ce que j'aurai fait pour toi!...»
Je me relevai. J'écartai violemment cette image, afin de lui substituer celle de l'autre, du frère. Celui-là, du moins, ne pouvait pas m'échapper. Si la vengeance est un plat qui se mange froid, j'avais tout le loisir de préparer la mienne,—à mon aise. Celui-là ne s'enfuirait pas comme son complice. La réussite même de son crime, son mariage avec ma mère faisait de lui mon prisonnier. Je savais où le trouver toujours, et toujours j'aurais la liberté de l'aborder, de provoquer entre nous deux la scène nécessaire à l'exécution de mon dessein. Quel dessein? Mais celui-là même qui m'avait déjà hanté, celui qui d'avance m'avait paru la compensation suffisante, si je laissais échapper l'un de mes deux ennemis. Brusquement ce dessein se formula devant mon esprit, avec la netteté d'une résolution prise, et je m'entendis prononcer à haute voix ces paroles: «Je vais le tuer...» Je répétai plusieurs fois: «Je vais le tuer, je vais le tuer...» avec une sorte de frénésie, comme enivré d'une subite hallucination, qui me montrait le cadavre de cet infâme mari de ma mère, rigide,—éteints ces yeux dont j'avais tant subi le regard,—muette cette bouche qui avait proposé le marché,—glacé le front où avait germé le projet. Il ne bougerait plus jamais ce corps dont j'avais détesté tous les mouvements. Cette vision de haine me procura quelques secondes d'un étrange délice. «Enfin, enfin, repris-je tout haut encore, je vais le tuer...» Et tout de suite l'inévitable question se posa:
—Comment?
Ce que j'avais voulu éviter à tout prix, c'était que ma mère fût éclairée sur le drame de la mort de mon père; je n'avais pas sacrifié à ce respect religieux de ses illusions ma première vengeance, pour atteindre la malheureuse femme plus cruellement encore par les conséquences de la seconde. Il fallait donc combiner cette seconde vengeance, de manière à être bien sûr que j'échapperais moi-même à la justice... Je devrais mettre, à tuer mon beau-père, autant de précaution que lui autrefois à faire tuer mon père... Tranchons le mot. Il me fallait l'assassiner?... L'assassiner, oui, c'est ainsi qu'on appelle l'action de tuer un homme sans qu'il se défende,—et les choses se passeraient ainsi. Quelque ingénieux que fût le piège où je l'attirerais, que je lui versasse du poison goutte par goutte, que je l'attendisse au coin d'une rue pour le poignarder, que je lui tirasse un coup de pistolet, il n'y avait pas deux façons de nommer cela. Un assassinat? Je serais, moi aussi, un assassin... Tout ce que ce terme représente de basse infamie s'évoqua tout d'un coup devant ma pensée, et, pour la première fois, j'eus peur de la vengeance que j'avais tant souhaitée, à laquelle j'avais vécu suspendu depuis mon enfance, comme à l'unique, à la suprême réparation de tant de misères. Lorsque je constatai cette soudaine défaillance de mon énergie devant l'acte enfin possible, je demeurai d'abord comme étonné. Je fermai les yeux pour mieux ramasser mon âme sur elle-même, et je dus me dire de nouveau: «J'ai peur...» Peur de quoi? Peur d'un mot!... Car ce n'était là qu'un mot. Cette vengeance à laquelle j'avais sacrifié même le respect que l'on doit à la volonté des mourants,—puisque j'avais manqué au vœu exprimé par ma tante dans son agonie,—cette vengeance me trouvait soudainement épouvanté, parce que la besogne à faire répugnait, à quoi?... «Aux préjugés de ma classe et de mon temps», répondis-je, aussitôt que j'eus lucidement aperçu ce brusque arrêt de ma lâcheté. «Oui, continuai-je, de ma lâcheté... J'ai peur d'assassiner... Mais si je fusse né dans l'Italie du quinzième siècle, hésiterais-je à empoisonner le meurtrier de mon père? Hésiterais-je à lui tirer un coup de fusil, si j'avais, seulement grandi dans la Corse d'il y a cinquante ans? Ne suis-je donc rien qu'un civilisé, un misérable et impuissant rêveur, qui voudrait bien agir, mais qui n'ose pas se tacher les mains à l'action?...»
Et je me posai le dilemme de ma situation présente, dans toute sa netteté impérieuse, absolue, inévitable:—ou bien venger mon père en livrant son assassin à la justice des magistrats, puisque le sage M. Massol avait eu la prudence d'accomplir les quelques actes interruptifs de la prescription, ou bien me faire justice moi-même. Il y avait une troisième hypothèse, une seule: épargner le scélérat, souffrir qu'il occupât la place de sa victime, au foyer de ma mère, à mon foyer à moi, dont il m'avait chassé. À cette idée, la fureur me reprenait. Si le civilisé hésitait devant le scrupule, cette hésitation n'empêchait pas le sauvage qui sommeille en nous d'éprouver cet appétit du talion qui remue, comme la faim et la soif, toute la nature animale de l'homme, toute sa chair et tout son sang. «Allons, me dis-je, j'assassinerai mon beau-père, puisque c'est le mot propre. Est-ce qu'il a eu peur, lui, d'assassiner mon père? Il a tué. Il sera tué. Œil pour œil, dent pour dent, c'est le droit primitif, et le reste est mensonge...»
La nuit était venue tout à fait, à travers ces rêveries. J'étais la proie d'une agitation fébrile, qui contrastait singulièrement avec le calme dont j'étais rempli si peu d'heures auparavant, lorsque je montais les marches de l'escalier du Grand-Hôtel. C'est qu'aussi la situation avait bien changé. Alors je me préparais à une lutte, à une espèce de duel. J'allais affronter un homme que j'avais à vaincre, l'attaquer en face et sans traîtrise, et je n'avais pas tremblé. C'était l'espèce d'ignoble hypocrisie qu'il y a dans l'assassinat clandestin qui venait de me faire trembler à l'idée de tuer mon beau-père, ainsi, dans les ténèbres d'un guet-apens. J'avais dominé ce tremblement une première fois. J'appréhendai qu'il ne me ressaisît, et de subir une de ces insomnies d'où l'on se lève incapable d'agir avec sang-froid, et déjà je me sentais impuissant à supporter l'attente, je voulais agir dès le lendemain, exécuter aussitôt le plan auquel je m'arrêterais,—dans les vingt-quatre heures, quel qu'il fût. Dès maintenant, je pouvais tromper mon trouble nerveux par un commencement de cette action. Pour parer d'avance à tout soupçon, ne devais-je pas me montrer à des gens qui attesteraient, au besoin, qu'ils m'avaient vu tranquille, insouciant et presque gai? Je m'habillai, décidé à dîner dans un endroit où j'étais connu, et à user le reste de cette nuit au club. Lorsque je fus dans l'avenue des Champs-Élysées, toute fourmillante de voitures et de promeneurs, par la tiède soirée de ce jour bleu du mois de mai, j'eus la sensation physique d'une douceur de vivre, éparse dans l'air. Le ciel frissonnait de l'innombrable palpitation des étoiles. Les jeunes feuillages tremblaient sous la caresse d'une brise lente. Des guirlandes de lumière annonçaient l'entrée des jardins de plaisir. Je passai devant un restaurant qui avait répandu ses tables jusqu'au bord de l'allée. Des jeunes gens et des jeunes femmes achevaient de dîner là, gaiement. Les cuivres des cafés-concerts m'arrivaient affaiblis par la distance, et les voitures roulaient, roulaient toujours, emportant du côté du Bois des milliers de baisers et de paroles tendres. L'opposition, entre cette fête de printemps à Paris et le tragique de ma destinée, me saisit avec trop de force. Qu'avais-je fait au sort pour mériter d'être le seul, parmi cette foule, à subir une pareille épreuve? Pourquoi un homme s'était-il rencontré sur mon chemin, capable de pousser la passion jusqu'au crime, dans un monde où la passion est si bénigne, si chétive, si médiocre d'habitude? Il n'y avait peut-être pas, dans toute la haute société, quatre personnages assez audacieux pour simplement concevoir un projet semblable à celui que Jacques Termonde avait exécuté avec une si intrépide logique dans son désir. Et justement ce scélérat, d'une effrayante profondeur de sentiment, était mon beau-père. Une fois de plus, je sentis passer sur moi ce souffle de fatalité qui, souvent déjà, m'avait frappé d'une sorte d'horreur mystérieuse. Je me sentis incapable de supporter la vue de la face humaine. Je tournai brusquement le dos à la portion bruyante et claire des Champs-Élysées, et je montai vers l'Arc-de-Triomphe. Je pris sans réfléchir l'avenue du Bois, j'inclinai à droite pour fuir les voitures, puis je m'engageai sur des routes presque désertes. Avais-je obéi, sans m'en rendre compte, à une de ces réminiscences presque animales, qui nous ramènent dans les chemins où nous avons déjà passé? Voici que je reconnus, à la clarté de la molle et bleuâtre lune du printemps, la place où j'avais marché cet hiver, en compagnie de mon beau-père, lors de la première promenade que nous eussions faite au Bois, ensemble. C'était le jour où, venu chez moi, sous le prétexte d'une livraison de Revue à redemander, je l'avais contraint de regarder en face le portrait de sa victime. Je le revis en pensée, qui avançait sous le ciel froid d'hiver, sur le même sentier, entre les gazons pauvres, et ses cheveux grisonnants; et sa haute taille, prise dans son pardessus. Je me rappelai quelle étrange pitié avait serré mon cœur à le regarder ainsi, tout triste, tout brisé, comme vaincu. L'évocation de ce souvenir me le rendit soudain vivant, comme s'il eût été là encore, à deux pas de moi, et cette sensation aiguë de son existence me fit mieux sentir, du même coup, toute la signification du mot effrayant et mystérieux:—tuer... Tuer?... J'allais le tuer, dans quelques heures peut-être, au plus tard dans quelques jours. L'angoisse que j'avais essayé de fuir, en sortant de ma maison, et en marchant ainsi, venait de me reprendre, et je me posai enfin la question devant laquelle j'avais reculé tout à l'heure: «Je vais le tuer, en ai-je le droit?...» Comme les feuillages remuaient doucement autour de moi, qui m'étais laissé tomber sur un banc, écrasé de souffrance! J'étais dans l'ombre... J'entendis des voix qui s'approchaient; deux formes passèrent sur la route, à quelques mètres de moi. C'étaient un jeune homme et une jeune femme qui ne me virent pas. Ils s'arrêtèrent pour unir leurs lèvres. La lune les baignait de sa lumière. Je me mis à fondre en larmes. Je pleurai, pleurai, indéfiniment. Ah! j'étais jeune, moi aussi, j'avais dans le cœur un flot de tendresse dont j'étouffais, et par cette nuit parfumée, étoilée et frissonnante, j'étais là dans un coin d'ombre, farouche, à méditer un assassinat!