«Non, me dis-je, une exécution.—Est-ce que mon beau-père a mérité la mort?—Oui.—Est-ce que le bourreau qui fait tomber dans le panier la tête du condamné, doit s'appeler un assassin?—- Non; eh bien! je serai le bourreau, et pas autre chose...» Je me levai de ce banc où j'avais versé mes dernières larmes de lâcheté.—C'est ainsi que je qualifiai en moi-même, ces chaudes larmes dont je me souviens aujourd'hui, comme d'une preuve dernière que je n'étais pas né pour ce que j'ai fait. Je repris la route de Paris, et je tendis toutes les forces de mon esprit sur ce point unique: «J'ai le droit d'exécuter l'assassin de mon père... Quand la société frappe un coupable, au nom de quoi décrète-t-elle que ce coupable a mérité la mort? Est-ce qu'elle possède mission d'en haut pour cette œuvre de justice? Elle a simplement reçu délégation de tous les membres qui la composent, pour agir en leur nom. C'est leur droit, à eux, de se défendre, qui fait son droit, à elle, de punir. Il existe comme un contrat tacite, passé entre elle et nous. Si chaque citoyen n'avait pas son droit propre de se défendre, la communauté n'aurait pas le droit de châtier les criminels, puisque son droit n'est que l'addition des droits de tous. Il se trouve que le contrat passé entre elle et moi ne peut pas s'exécuter, pour des raisons supérieures. Je dénonce le pacte et je reprends mon droit premier... Quel droit? Celui de me défendre... N'y a-t-il pas en effet un droit de défense morale, comme il y a un droit de défense physique? Mon beau-père a tué mon père, et il a épousé ma mère. Il m'a volé les deux plus chères affections de ma vie, et il ne serait pas légitime de l'abattre comme un voleur qui entre, la nuit, par la fenêtre!...» Je multipliais les arguments. Par minute, j'arrivais à faire taire une voix qui parlait en moi, plus fort que mon appétit de vengeance et que mes raisonnements, et cette voix prononçait les paroles qui avaient été celles de ma tante autrefois: «Il faut laisser à Dieu le soin de punir...—À Dieu? répliquais-je, et s'il n'y a pas de Dieu? S'il y en a un, que la faute retombe sur lui qui a laissé les circonstances se disposer de la sorte...» Je reprenais: «Ce sont des images d'enfance qui me reviennent, parce que mon cerveau est fatigué d'émotions. C'est mon christianisme qui reparaît, comme chez les malades qui tremblent devant l'enfer auquel ils ne croyaient pas, quand ils étaient bien portants...» Et puis tous ces scrupules de ma conscience me paraissaient de froides et vaines discussions, bonnes pour des philosophes ou des confesseurs. Il y avait un fait indiscutable, absolu: je ne pouvais pas subir davantage que l'assassin de mon père continuât d'être le mari de ma mère.—Il y avait un second fait non moins évident: je ne pouvais pas dénoncer cet homme à la justice, sans tuer ma mère du coup, ou du moins empoisonner à jamais sa vie. Donc, c'était à moi d'être mon propre tribunal, le juge et le bourreau dans ma propre cause. Que m'importaient les sophismes pour ou contre? Je devais d'abord écouter mon instinct de fils, et cet instinct me criait: «Tue!»—Je devais tuer.
Je marchais vite, fixant mon regard intérieur sur cette idée, avec une espèce de tragique délice, car je sentais que, du moins, mes irrésolutions avaient cessé, et que j'agirais. Tout d'un coup, et comme je débouchais sur l'Arc-de-Triomphe, je me rappelai avoir rencontré là, pour la dernière fois, un de mes compagnons de Cercle, qui s'était brûlé la cervelle le lendemain. Par quel mystère ce souvenir fit-il tout d'un coup surgir en moi une série de nouvelles pensées? Je m'arrêtai, le cœur battant... Je venais d'entrevoir le salut. Fou que j'avais été, comme toujours, et entraîné par une imagination sans discernement! Mon beau-père mourrait, je l'avais condamné au nom de mon droit imprescriptible de fils vengeur, mais ne pouvais-je pas le contraindre à mourir de sa propre main? N'avais-je pas en ma possession de quoi l'acculer au suicide? Si j'allais à lui sans plus d'ambages ni de sous-entendus, et si je lui disais: «Je tiens la preuve que vous êtes le meurtrier de mon père, je vous donne le choix, vous vous tuerez ou je vous dénonce à ma mère...» Que me répondrait-il? Lui, qui aimait sa femme avec cette idolâtrie partagée dont j'avais tant souffert, il consentirait à ce qu'elle sût la vérité, à ce qu'elle le considérât comme un infâme, un lâche assassin? Non, jamais. Il aimerait mieux mourir... Et tout de suite mon cœur, épuisé de sensations douloureuses, se précipita vers cette porte d'espérance, subitement ouverte. «J'aurai fait mon devoir, me disais-je, et je n'aurai pas de sang sur les mains... Ma conscience ne sera pas salie de cette tache...» Et j'éprouvai comme un soulagement immense du poids des remords ressentis par avance dans mon agonie de tout à l'heure. Je continuai, me traçant le tableau de l'avenir, enfin délivré de ce sombre nuage qui avait voilé de son deuil le ciel de ma jeunesse: «Il se tuera... Ma mère le pleurera... Mais je saurai l'art d'essuyer ses larmes... Son cœur saignera, mais sur cette blessure je poserai le baume de ma tendresse... Toutes les heures douces que l'assassin nous a volées, nous les vivrons ensemble quand il ne sera plus là, quand je pourrai lui montrer, à elle, comment je l'aime. Les caresses que je ne lui ai pas données, lorsque j'étais enfant, parce que l'autre me glaçait de sa seule présence, je les lui donnerai. Les mots que je ne lui ai pas fait entendre, les tendres phrases, qui se sont arrêtées sur le bord de mon cœur et de mes lèvres, je les prononcerai. Nous quitterons Paris et ces tristes souvenirs. Nous nous retirerons dans quelque endroit perdu, bien loin, où elle n'aura que moi, où je n'aurai qu'elle... Je me consacrerai à sa vieillesse. Qu'ai-je besoin d'autres amours, d'une autre famille...? La souffrance attendrit l'âme. Cette souffrance la fera m'aimer davantage. Ah! que nous serons heureux...!» Des larmes, de nouveau, me vinrent, qui se séchèrent sur mes joues,—comme elles avaient jailli,—sous le coup de la brusque apparition d'une pensée. La voix intérieure venait de reprendre: «Et si le misérable refuse de se tuer?...» Oui, s'il allait ne pas me croire, quand je le menacerais de le dénoncer? Ne m'avait-il pas vu, depuis des mois, me faire son complice dans les soins qu'il prenait d'entretenir l'aveuglement de ma mère? Ne savait-il pas combien je l'aimais, cette mère, lui qui avait été jaloux de mon affection de fils, comme j'étais jaloux de sa tendresse de mari? Ne me répondrait-il pas: «Dénonce-moi...» sûr a l'avance que je ne voudrais pas porter ce coup à la pauvre femme...? «Allons donc, répondais-je à ces objections; jusqu'ici je soupçonnais; aujourd'hui je sais. Il ne doutera pas que cette évidence ne me rende capable de tout oser... Et puis, s'il refuse, j'aurai tenté l'impossible pour éviter le meurtre... Que la destinée s'accomplisse!...»
XVIII
l était quatre heures de l'après-midi, le lendemain, lorsque je me présentai à l'hôtel du boulevard de Latour-Maubourg. Je savais que, selon toute probabilité, ma mère serait sortie pour quelques visites. Je pensais aussi que mon beau-père ne se serait pas senti mieux à la suite de la course matinale qu'il avait faite la veille, jusqu'au Grand-Hôtel. J'espérais donc le trouver au logis, peut-être couché. Ma mère, en effet, n'était pas là, et il était, lui, resté à la maison. Il se tenait dans ce cabinet de travail au plafond revêtu de sombres voussures de bois, aux murs garnis de cuir de Cordoue, couleur de feuille-morte et d'or, où nous avions eu notre première explication. Celle que je venais provoquer était d'une autre importance, et cependant j'étais moins ému cette fois-ci que l'autre. La certitude enfin possédée me procurait un calme singulier, au point que je me souviens d'avoir pu causer une minute avec le valet de pied qui m'introduisait et qui avait un enfant malade. Je me rappelle aussi que je remarquai pour la première fois, à travers une des fenêtres de l'escalier, un long et fumeux tuyau d'usine dressé, depuis cet hiver sans doute, par delà le petit jardin. La liberté de mon esprit était donc intacte—il faut bien que je le reconnaisse pour être sincère jusqu'au bout—à la minute où je pénétrai dans la vaste pièce. J'aperçus aussitôt mon beau-père qui, plongé dans un grand fauteuil au coin de la cheminée dont la trappe était baissée, coupait les pages d'un livre nouveau, avec un poignard à lame large, courte et forte. Il avait rapporté ce couteau d'Espagne, comme beaucoup d'autres armes qui traînaient un peu partout dans les diverses pièces où il habitait. Je comprenais maintenant à quel ordre d'idées se rattachait cette singulière manie. Il était habillé comme pour sortir, mais le caractère altéré de sa physionomie témoignait de l'intensité de la crise qu'il avait subie et qui pesait encore sur tout son être. Probablement mon visage, à moi, exprimait une résolution extraordinaire, car je reconnus à ses yeux, dès que nos regards se furent rencontrés, qu'il venait de lire jusqu'au fond de ma pensée. Il me dit néanmoins un: «C'est toi, André, comme tu es aimable d'être venu...» qui me prouva, une fois de plus, le degré de son empire sur lui-même, et il me tendit une main que je ne pris pas. Cet étrange refus opposé à son geste d'accueil, le silence que je gardai pendant les premières minutes, la contraction de mes traits sans doute et mes yeux menaçants, achevèrent de l'éclairer sur la disposition d'esprit dans laquelle je venais à lui. Tranquillement, il posa, sur la grande table qui tenait le milieu de la chambre, et son livre et le couteau espagnol dont il venait de se servir. Il se leva, s'adossa au marbre de la cheminée, et, croisant les bras, me regarda de cet air altier qu'il savait prendre, et dont il m'avait humilié tant de fois, durant toute ma jeunesse. Je fus le premier à rompre le silence; je lui dis, répondant à sa phrase gracieuse sur un ton de rudesse et le regardant, moi aussi, bien en face:
—Le temps des mensonges est passé... Vous avez deviné que je sais tout?...
Il fronça le sourcil comme cela lui arrivait quand il était en proie à une colère qu'il lui fallait dompter; ses yeux soutinrent les miens avec une invincible fierté.
—Je ne te comprends pas..., me répondit-il simplement.
—Vous ne me comprenez pas?... répliquai-je, soit; je vais éclaircir vos idées... Ma voix tremblait en prononçant ces mots, car mon sang-froid commençait de s'en aller. La veille et dans ma conversation avec le frère, j'avais pu voir à plein l'infâme bassesse d'un drôle et d'un lâche. Tout au contraire, mon ennemi d'à présent, plus scélérat que l'autre cependant, trouvait le moyen de garder une espèce de supériorité morale, même à cette heure terrible où il sentait bien que son forfait allait se dresser devant lui. Oui, cet homme était un criminel, mais de grande race et sans vilenie. L'orgueil allumait toutes ses flammes sur ce front chargé de sinistres pensées, où la peur n'apparaissait point, non plus que le repentir. Dans ses yeux, tout semblables à ceux de son frère, résidait une résolution farouche. Je sentis qu'il se défendrait jusqu'au bout. Il ne se rendrait qu'à l'évidence, et cette force d'âme déployée dans un pareil moment avait pour résultat de m'exaspérer. Le sang me montait à la tête et mon cœur battait plus vite, tandis que je continuais:
—Permettez-moi de reprendre les choses d'un peu haut... En 1864, il y avait à Paris un homme qui aimait la femme de son ami le plus intime... Quoique cet ami fût bien confiant, bien noble, bien facile à duper, il s'aperçut de cet amour, et il commença d'en souffrir. Il devint jaloux, quoiqu'il ne doutât point de la pureté du cœur de sa femme... jaloux comme on est quand on aime trop... L'homme qui lui portait ainsi ombrage s'aperçut de cette jalousie. Il comprit que la maison allait lui être fermée. Il savait, lui, de son côté, que la femme dont il était amoureux ne s'abaisserait jamais jusqu'à prendre un amant... Et voici le plan qu'il osa concevoir: il avait un frère, quelque part, au loin, un infâme qui passait pour mort, couvert d'ailleurs des pires hontes, voleur, faussaire et déserteur. Il s'avisa que ce frère était un instrument tout trouvé pour se débarrasser de l'ami qui gênait sa passion... Il fit venir le misérable, secrètement. Il lui donna rendez-vous dans un des coins les plus déserts de Paris,—sur le trottoir d'une rue qui touche au Jardin des Plantes, et la nuit... Vous voyez que je suis bien renseigné... Comment il s'y prit pour déterminer l'ancien voleur à jouer le rôle de bravo, il n'est pas difficile de l'imaginer... Quelques mois après, le mari était assassiné dans un guet-apens par ce frère qui échappait à la justice. L'ami félon épousait celle qu'il aimait, presque aussitôt... C'est aujourd'hui un homme du monde, riche, honoré, à qui sa pure et sainte femme a voué un culte de tendresse et de respect... Commencez-vous à comprendre maintenant?...