—Pas davantage..., répondit-il avec ce même visage impassible.—Il avait raison de ne pas faiblir. Ce que je venais de lui dire pouvait n'être qu'une tentative pour lui arracher son secret en feignant de tout savoir. Déjà, cependant, le détail sur l'endroit où il avait donné le premier rendez-vous à son frère l'avait fait tressaillir. C'était à cette place qu'il fallait frapper, et vite.
—Le lâche assassin, continuai-je, oui, le lâche, puisqu'il n'avait pas osé accomplir son crime lui-même, avait bien calculé toutes les circonstances du meurtre... Mais il avait compté sans quelques petits accidents, par exemple que son frère garderait les trois lettres reçues, les deux premières à New-York, la dernière à Liverpool, et qui contenaient les instructions relatives aux étapes de ce voyage clandestin. Il n'avait pas compté non plus que le fils de sa victime grandirait, deviendrait un homme, concevrait des soupçons sur les causes véritables de la mort de son père et arriverait à se procurer la preuve accablante du ténébreux complot... Allons, à bas les masques! ajoutai-je brutalement; Monsieur Jacques Termonde, c'est vous qui avez fait tuer mon malheureux père par votre frère Édouard... J'ai entre mes mains les lettres que vous lui avez écrites en janvier 1864 pour le faire venir en Europe sous le faux nom d'abord de Rochester, puis de Rochdale... Ce n'est pas la peine de jouer l'indigné ou l'étonné avec moi... La comédie est finie...
Il était devenu affreusement pâle. Ses bras cependant restaient croisés et son audacieux regard ne faiblissait pas. Il fit une dernière tentative pour parer le coup droit que je venais de lui porter, et il eut l'énergie de me dire:
—Combien ce misérable Édouard t'a-t-il demandé d'argent pour te vendre ce faux, fabriqué par lui afin de se venger de mes refus d'argent?...
—Taisez-vous donc, lui dis-je plus brutalement encore, c'est à moi que vous osez parler ainsi, à moi!... Mais est-ce que j'avais besoin de ces lettres pour tout apprendre? Est-ce que depuis des semaines nous ne savons pas tous deux, moi que vous avez commis le crime, et vous que j'ai deviné que vous l'avez commis?... Ce qui me manquait, c'était la preuve écrite, indiscutable, indéniable, celle que l'on peut livrer à un magistrat... Des refus d'argent?... Mais vous alliez lui en donner, de l'argent, à votre frère; seulement vous vous êtes défié. Vous avez voulu attendre le jour de son départ... Vous ne soupçonniez pas que je fusse sur cette piste... Voulez-vous que je vous dise quand vous l'avez vu pour la dernière fois?... Hier, vous êtes sorti à dix heures du matin, vous avez changé de fiacre une première fois place de la Concorde, une seconde fois au Palais-Royal... Vous êtes allé au Grand-Hôtel... Vous avez demandé si M. Stanbury était dans sa chambre. Et quelques heures après, j'y étais, moi, dans cette même chambre. Ah! combien Édouard Termonde m'a demandé pour me vendre les lettres?... Mais je les lui ai arrachées, le pistolet au poing, après une lutte où j'ai failli être tué... Vous voyez bien que vous ne pouvez plus me tromper, et que ce n'est plus la peine de nier...
Je crus qu'il allait tomber mort devant moi. Son visage se décomposait à mesure que j'allais, j'allais, accumulant les faits précis, traquant son mensonge comme on traque une bête sauvage et lui prouvant que son frère s'était défendu, à sa manière, comme il se défendait lui-même. Il prit sa tête dans ses mains, tandis que j'achevais de parler, afin de comprimer les affolantes pensées qui l'envahissaient; puis, me regardant de nouveau, mais cette fois avec des yeux où résidait un infini désespoir, il me dit, sans me tutoyer cette fois, précisément la phrase que m'avait dite son frère, mais avec quelle autre visage, quel autre accent, quelle autre douleur!
—Cette heure aussi devait venir... Que voulez-vous de moi, maintenant?...
—Que vous vous fassiez justice, répondis-je... Vous avez vingt-quatre heures devant vous... Si demain, à pareil moment, vous ne vous êtes pas tué, je livre les lettres à ma mère...
Toutes sortes de sentiments se peignirent sur cette face livide, pendant que je lui jetais ce tragique ultimatum avec une voix raffermie et qui n'admettait plus de discussion. J'étais debout, appuyé contre la grande table; il s'avança vers moi, avec une espèce de délire dans ses prunelles qui cherchaient les miennes.
—Non, s'écria-t-il, non, André, pas encore!... Pitié, André, pitié!... Vois, je suis condamné, je n'en ai pas pour six mois à vivre... Ta vengeance, tu n'as pas eu besoin de t'en charger... Va, si j'ai commis une action terrible, crois-tu que je n'en ai pas été puni?... Mais, regarde-moi, je meurs de cet effroyable secret... C'est fini. Mes jours sont comptés. Ce peu qui me reste, ah! laisse-le-moi!... Comprends-le bien, je n'ai pas peur de mourir; mais me tuer, m'en aller en léguant cette douleur à celle que tu aimes comme moi... C'est vrai que j'ai osé, pour la conquérir, un crime atroce; mais, depuis, est-ce qu'il s'est écoulé une heure, une minute, réponds, où je n'aie eu pour but son bonheur?... Et tu veux que je la quitte ainsi, que je lui inflige ce supplice de penser que, pouvant vieillir auprès d'elle, j'ai préféré partir, l'abandonner avant le temps?... Non, André, cette dernière année, ah! laisse-la-moi!... laisse-la-nous!... Puisque je te dis que je suis perdu, que je le sais, que les médecins ne me l'ont pas caché!... Dans quelques mois, fixe une date... si la maladie ne m'a pas emporté, alors tu reviendras... Mais je serai mort... Elle me pleurera, sans l'horreur de cette idée que j'aie devancé mon heure, elle si pieuse! Tu seras là pour la consoler, pour l'aimer seul... Pitié pour elle, si ce n'est pour moi... Vois, je n'ai plus de fierté avec toi, je te supplie en son nom, au nom de son cœur dont tu connais la tendresse... Tu l'aimes, je le sais; je l'ai bien deviné, que tu lui cachais tes soupçons pour lui épargner une douleur... Je te le dis encore une fois: ma vie est un enfer, et je te la donnerais avec délice pour expier ce que j'ai fait; mais elle, André, mais elle, ta mère, et qui n'a jamais, jamais nourri une pensée qui ne fût noblesse et pureté, non, ne lui impose pas cette torture...