—Des mots, des mots, répondis-je, remué malgré moi jusqu'au fond de l'âme par l'explosion de cette souffrance où j'étais bien forcé de reconnaître un accent sincère; c'est parce que ma mère est noble et pure que je ne veux pas qu'elle soit un jour de plus la femme d'un ignoble assassin... Vous vous tuerez, ou elle saura tout...
—Ose-le donc! répliqua-t-il, rendu soudain à l'orgueil naturel de son caractère par la férocité de ma réponse, ose-le donc!... Oui, elle est ma femme, oui, elle m'aime; va lui parler et l'assassiner toi-même avec cette parole... Tu le vois bien... Tu pâlis à cette seule pensée... Je t'ai bien laissé vivre, moi, à cause d'elle, et crois-tu que je ne te haïsse pas autant que tu me hais?... Je t'ai respecté pourtant, parce que tu lui étais cher, et il faudra bien que tu fasses de même avec moi; entends-tu, il le faudra bien...
C'était lui qui commandait maintenant, lui qui menaçait. Comme il avait lu dans mon âme pour se tenir devant moi dans une attitude semblable!... Et la passion se déchaînait en moi, furieuse. J'apercevais la vérité de ma situation. Cet homme avait aimé ma mère assez follement pour l'acheter au prix du meurtre de son plus intime ami, et il l'aimait assez profondément, après tant d'années, pour ne pas vouloir perdre un seul des jours qu'il pouvait encore passer auprès d'elle. Et c'était vrai aussi, que je ne trouverais jamais en moi l'énergie de révéler ce mystère affreux à la pauvre femme. Je me sentis soudain exalté par la colère, au point de perdre tout empire sur ma frénésie intérieure: «Ah! m'écriai-je, puisque tu ne veux pas te faire justice toi-même, meurs donc tout de suite!...» J'étendis le bras, je saisis le poignard qu'il venait de poser sur la table. Il me regarda sans trembler, sans reculer, m'offrant sa poitrine pour mieux braver ma rage d'enfant... J'étais à sa gauche, ramassé sur moi-même et prêt à bondir. Je le vis sourire de mépris, et alors, de toute ma force, je le frappai avec le couteau dans la direction du cœur. La lame entra jusqu'à la garde. J'eus à peine fait cela, que je reculai, fou de terreur devant ce que je venais d'oser. Il jeta un cri. Une angoisse terrible se peignit sur son visage, il porta la main droite vers sa blessure comme pour arracher le poignard. Il me regarda, paralysé par une insoutenable souffrance. Je vis qu'il voulait parler; ses lèvres remuèrent, mais aucun son ne sortit de sa bouche. L'expression d'un suprême effort passa dans ses yeux, il se tourna vers la table, il prit une plume qu'il eut encore l'énergie de plonger dans l'encrier, il traça deux lignes sur une feuille de papier à sa portée, il me regarda encore, ses lèvres remuèrent de nouveau, puis il tomba comme une masse.
Je me souviens... Je vois le corps étendu sur le tapis, entre la table et la haute cheminée, à deux pas de moi... Je marchai vers lui, je me penchai sur son visage... Ses yeux semblaient me poursuivre de leur regard, même après la mort... Oui, il était mort. Le médecin qui constata le décès expliqua plus tard que le couteau avait traversé l'épaisseur du muscle cardiaque, sans pénétrer tout à fait dans la cavité gauche du cœur, et que le sang ne s'étant pas épanché tout d'un coup, la mort n'avait pas du être instantanée. Moi, je ne peux pas dire combien de minutes avait duré l'affreuse crise, je ne sais pas non plus combien je restai de temps ainsi, foudroyé par cette pensée: «On va venir, et je suis perdu...» Non, ce n'était pas pour moi que je tremblais. Que pouvait-on faire à un fils qui, venait de venger son père assassiné?... Mais ma mère?... Ces résolutions de la ménager à tout prix, ce souci quotidien de son bonheur, mes larmes cachées, mes tendres silences, voilà où venait aboutir cette sollicitude de tant de semaines. Il faudrait bien maintenant, ou m'expliquer, ou lui laisser croire que j'étais, moi, un vulgaire meurtrier... J'étais perdu... Mais si j'appelais, si je criais subitement que mon beau-père venait de se tuer devant moi?... Est-ce qu'on me croirait, et d'ailleurs ne venait-il pas d'écrire lui-même de quoi me convaincre d'assassinat, sur cette feuille de papier qui restait là, sur la table?... Allais-je la supprimer, comme un bandit, avant de quitter le théâtre d'un crime, détruit tout vestige de sa présence?... Je la saisis, cette feuille de papier, grande et large, couverte de caractères tracés avec une écriture un peu plus grosse que d'ordinaire. Comme elle tremblait dans ma main, tandis que j'y lisais ces mots: «Pardon, Marie. Je souffrais trop. J'ai voulu en finir...» Et il avait eu là force de signer!... Ainsi, sa dernière pensée avait été pour elle. Dans ces courtes minutes, qui s'étaient écoulées, entre mon coup de couteau et sa mort, il avait aperçu cette terrible chose: que j'allais être arrêté, que je parlerais pour expliquer mon acte, que ma mère saurait son crime, à lui, et il m'avait sauvé en me forçant aussi de me taire... Mais allais-je profiter de ce moyen de salut? Accepterais-je cette épouvantable générosité par laquelle cet homme, que j'avais tant détesté, s'acquittait avec moi à tout jamais?... Je dois rendre à mon honneur cette justice, que mon premier mouvement fut de déchirer ce papier, d'anéantir avec lui jusqu'au souvenir de cette dette imposée à ma haine par un atroce et sublime dévouement de celui qui avait été l'assassin de mon père. À ce moment, j'aperçus devant moi, sur la table, le portrait de ma mère, une photographie de sa jeunesse, où elle était représentée en un adorable costume de soirée, les bras nus dans des manches de dentelle, des perles dans les cheveux, mieux que gaie, heureuse, avec une expression si pure de son visage penché... Mon beau-père avait tout sacrifié pour la sauver du désespoir d'apprendre la vérité, et elle recevrait par moi le coup fatal, et elle saurait en même temps, que l'homme qu'elle aimait avait tué son premier mari, puis qu'il avait été tué par son fils!... Je veux croire, pour continuer de m'estimer encore, que l'image seule de sa douleur me détermina... Je posai de nouveau la feuille de papier sur la table, je m'éloignai du cadavre qui gisait sur le tapis, sans lui jeter un regard. L'idée de ma fuite du Grand-Hôtel, la veille, me rendit du courage. Il fallait essayer une seconde fois de partir sans trembler. J'avisai mon chapeau, je sortis de la chambre, j'en refermai la porte comme un indifférent. Je traversai le hall. Je descendis l'escalier. Je passai devant le valet de pied qui se leva machinalement, puis devant le concierge qui me salua. Ces deux domestiques ne m'avaient même pas dévisagé. Je rentrai comme j'avais fait la veille, mais dans quelle anxiété plus tragique encore!... Étais-je sauvé? Étais-je perdu? Tout dépendait de l'instant où l'on entrerait chez mon beau-père. Que ma mère fût revenue quelques minutes seulement après mon départ, qu'un autre visiteur fût arrivé aussitôt, que le valet de pied fût monté avec quelque lettre, je me voyais soupçonné, en dépit de la déclaration écrite par M. Termonde,—et je sentais que mon énergie était à bout. Non, si j'étais accusé, je ne trouverais pas assez de vigueur morale pour me défendre, tant ma lassitude était grande, si grande que je ne souffrais même plus. Il ne me restait qu'une force, celle de suivre sur la pendule l'allée et la venue du balancier avec la marche des aiguilles... Un quart d'heure s'écoula, puis une demi-heure, puis une heure. Il y avait une heure et demie que j'étais sorti de la chambre fatale quand un coup de sonnette retentit à la porte; je l'entendis à travers les murs. Un domestique m'apportait un laconique billet de ma mère, griffonné au crayon d'une main affolée et qui m'annonçait que mon beau-père venait de se tuer dans une crise de douleur. La pauvre femme me conjurait d'accourir aussitôt. Ah! du moins, elle ne saurait jamais la vérité!
XIX
ette confession que je voulais écrire, elle est écrite. À quoi bon y ajouter à présent de nouveaux faits? J'espérais soulager mon cœur, et voici qu'à repasser en esprit tout le détail de ce drame sinistre, j'ai seulement ravivé la mémoire des scènes où je fus acteur, depuis la première, celle où je vis mon père étendu, rigide, sur son lit, au pied duquel pleurait ma mère, jusqu'à la dernière, celle où j'ai franchi le seuil d'une chambre dans laquelle la malheureuse femme pleurait aussi, agenouillée,—et sur le lit il y avait un cadavre encore, et elle se leva comme autrefois, et elle jeta le même cri désespéré: «Mon André... Mon fils...» Et j'ai dû répondre à ses questions, j'ai dû lui raconter une fausse causerie avec mon beau-père, lui dire que je l'avais laissé un peu triste, mais sans que rien pût annoncer une funeste résolution. J'ai dû faire les démarches nécessaires pour que ce prétendu suicide restât ignoré. J'ai dû voir le commissaire, le médecin des morts. J'ai dû présider aux funérailles, recevoir les invités, conduire le deuil. Et toujours, toujours, je le revoyais debout devant moi, le couteau dans la poitrine, écrivant ces lignes qui m'avaient sauvé, me regardant, et remuant les lèvres... Ah! va-t'en! va-t'en! fantôme abhorré! Oui! je l'ai fait; oui! je t'ai tué; oui! c'était juste. Tu le sais bien que c'était juste. Pourquoi es-tu là encore maintenant? Ah! je veux vivre, je veux oublier. Si seulement je pouvais ne plus penser à toi, un jour, rien qu'un jour, respirer, marcher, voir le ciel sans que ton image revienne hanter ma pauvre tête que l'hallucination envahit, qui se trouble?... Mon Dieu! ayez pitié de moi. Je n'ai pas demandé ce sort. C'est vous qui me l'avez donné. Pourquoi m'en punissez-vous? Pitié, mon Dieu. Miserere mei, Domine...
Folles prières! Est-ce qu'il y a un Dieu, un bien, un mal, une justice? Rien, rien, rien, rien. Il n'y a qu'une destinée impitoyable qui pèse sur la race humaine, inique, absurde, distribuant au hasard la douleur et la joie. Un Dieu qui dit: «Tu ne tueras point», à celui dont on a tué le père? Non, je n'y crois pas. Non, l'enfer fût-il là ouvert, je répondrais: «J'ai bien fait,» et je ne me repentirais pas. Je ne me repens pas. Mon remords n'est pas d'avoir pris l'arme et d'avoir frappé, c'est de lui devoir,—à lui,—cet infâme bienfait, c'est de ne pouvoir, à l'heure présente, secouer de moi ce don horrible que j'ai reçu de cet homme. Si j'avais détruit ce papier, si j'étais allé me dénoncer, si j'avais paru devant les jurés, révélant, proclamant mon acte, je le sens, je n'aurais plus de honte, je porterais haut la tête. Quel délice si je pouvais crier à tous que je l'ai tué, qu'il a menti, que j'ai menti, que c'est moi, moi qui ai pris l'arme et qui l'ai enfoncée!... Et cependant je ne devrais pas souffrir d'avoir accepté,—non,—d'avoir subi l'affreux bienfait. Est-ce que j'ai agi ainsi par lâcheté? De quoi ai-je eu peur? De torturer ma mère. Rien de plus. Pourquoi donc éprouvé-je cette intolérable angoisse? Ah! c'est elle, c'est ma mère qui, sans le vouloir, me rend de nouveau le mort si vivant, si présent, par son désespoir. Enfermée au fond de cet hôtel ou ils ont vécu ensemble treize ans, elle n'a pas touché à un seul des meubles; elle entoure ce souvenir maudit du même culte pieux que ma tante eut jadis pour mon malheureux père. C'est le mort dont je retrouve l'influence invincible dans la pâleur de son teint, dans les rides de ses paupières, dans les touffes blanchies de ses cheveux. Il me la dispute du fond de sa bière, il me la reprend, heure par heure, et je ne peux rien contre cet amour. Je voudrais tout lui dire, depuis le crime hideux qu'il avait commis jusqu'à l'exécution que j'ai accomplie. C'est moi qu'elle haïrait pour l'avoir frappé, lui. Elle vieillira ainsi, et je la verrai le pleurer toujours, toujours.—À quoi bon avoir fait ce que j'ai fait, puisque je ne l'ai pas tué dans son cœur?...
Avril-Novembre 1886.