—«George a tant à travailler, en ce moment, pour finir son livre,» interrompit la jeune fille, d'une voix qui, aussitôt, me la rendit chère,—la voix de ses yeux, si vrais, si loyaux, si tendres! J'ai su depuis qu'elle avait vingt-quatre ans déjà. Elle en paraissait à peine dix-huit. Tout en elle n'était que grâce et fragilité. Elle avait une petite tête de statuette grecque sur des épaules un peu trop minces, des traits délicats d'une finesse comme miniaturée. Si j'avais pu écouter son cœur, en ce moment, je l'aurais senti palpiter d'émotion. La rude apostrophe à son fiancé la frappait comme d'un choc. Évidemment le père avait pour elle cette affection profonde qu'inspirent aux êtres très robustes ces créatures qui semblent trop grêles pour la vie. Il ne la comprenait pas assez pour lui épargner les secousses de ses brusqueries. Il l'aimait trop pour ne pas lui céder, dès qu'elle lui parlait avec cette voix, un peu étouffée, où son instinct paternel devinait une peine, sans que sa grossièreté native lui permît de passer de l'effet à la cause et de corriger ses manières trop brusques. Que j'en ai connu, de ces pères et de ces maris, d'étoffe rude, de tempérament épais, et qui se trouvaient avoir, celui-ci pour fille, celui-là pour femme, de ces créatures toutes pareilles aux mimosas, à ces plantes animalement sensibles, qu'un froissement fait frissonner, se contracter! Que j'en ai vu, de ces fleurs vivantes, dépérir, se faner, au voisinage constant d'êtres trop bruyants, trop affirmatifs, trop forts, qui leur faisaient du mal par leur simple existence, sans même s'en douter, qui les tuaient, quelquefois en les chérissant! Cette différence foncière de nature avait dû être la tragédie secrète du foyer du veuf. Ainsi s'expliquait l'amour de la jeune fille pour son cousin. Elle avait été prise par ses manières douces et conciliantes, par ce caractère de savant, combatif dans le seul domaine des idées, et, pour tout le reste, incertain jusqu'à la faiblesse, ennemi de l'action jusqu'à la pusillanimité. Devant la phrase agressive de M. Boudron, Courmansel demeurait décontenancé, très rouge, et il balbutiait avec un sourire contraint:
—«Mais si je ne me suis pas habillé, ç'a été pour ne pas vous faire attendre, Christiane et vous...»
—«Et moi,» dis-je à mon tour en m'adressant au couturier collectionneur, «si je n'avais pas pensé que je pouvais aller ce soir au palais Varegnana, je ne me serais certes pas harnaché de la sorte...»
—«Vous connaissez M. le comte Varegnana, monsieur?» interrompit de nouveau la jeune fille. Elle m'avait coulé un regard d'une reconnaissance émue, pour l'appui donné à son fiancé, et tout de suite elle s'emparait de la phrase que j'avais prononcée, non sans intention. Elle essayait de mettre l'entretien sur un terrain où M. Boudron et George Courmansel s'entendissent et où brillât celui qu'elle aimait. Nul doute qu'elle ne fût un peu humiliée du rôle inférieur imposé par son père au jeune homme. La facilité de ce dernier à l'accepter ne lui plaisait guère plus. Le subtil génie féminin est ainsi: on dirait qu'il possède un sens spécial pour apprécier, dans les rapports d'homme à homme, ces nuances qui manifestent les affirmations ou les reculs d'une personnalité vis-à-vis d'une autre. Et elle continuait: «Vous avez vu chez lui le portrait attribué faussement à Léonard de Vinci, et dont George a découvert le véritable auteur? N'est-ce pas, l'on éprouve une intime satisfaction à voir un génie ignoré reconquérir l'honneur qui lui était dû?...»
Ses douces prunelles, si clairement brunes dans son teint d'une jolie pâleur, s'étaient tournées, cette fois, vers l'initiateur de cette justice posthume. Courmansel lui dit merci par le rougissement de plaisir avec lequel il accueillit cet éloge. Il avait senti qu'elle voulait réparer le procédé par trop familier de son père. Il l'aimait autant qu'il en était aimé. Le père n'observait pas le manège muet des fiancés. Mais à la manière dont il me regarda, de son côté, tandis que sa fille hasardait cette allusion directe à la grande découverte de son futur gendre, ses sentiments pour le jeune homme achevèrent de s'éclairer pour moi. Il subissait la suggestion de Christiane, et quelque chose en lui luttait encore. Il admirait Courmansel, comme il eût accepté un effet de commerce douteux, «sous toutes réserves». Il y avait entre eux cet antagonisme radical des tempéraments qui veut qu'un chat et un chien, mis en face l'un de l'autre, s'affrontent aussitôt. M. Boudron était un type accompli d'un certain bourgeois Parisien de nos jours: par sa tenue, très astiquée, la coupe militaire de ses cheveux en brosse, une sveltesse relative de ses mouvements, due au massage et à l'escrime, il donnait l'idée de ce que j'appelle «l'homme des répétitions générales»—«l'homme des premières» ayant rejoint depuis longtemps le «boulevardier» au pays des vieilles modes. Les personnages de ce type, tiennent du viveur, de l'artiste et du sportsman. J'eus l'impression très vite que M. Boudron copiait quelqu'un. En cherchant bien, je reconnus qu'il imitait le genre de mon confrère Maxime Fauriel, le pastelliste. Il a pris à Maxime son port de tête, ses intonations un peu sèches, sa barbe taillée en pointe, à la Henri III, son monocle carré et attaché par un large ruban de moire qu'une agrafe d'or pique au gilet. Mais Fauriel garde, à travers tout ce cabotinage, sa physionomie spirituelle et aisée de gamin de Paris, au lieu que son faux-sosie laissait deviner à chaque geste, à chaque parole, de la tension à la fois et de l'incertitude. Il n'était pas sûr de ses effets. Cependant l'habitude des succès dans une carrière ne va pas sans de réelles supériorités d'intelligence et d'énergie. Le notable commerçant en avait conscience, et cette hésitation dans son personnage joué n'empêchait pas chez lui l'orgueil profond de l'individu habitué à commander. Il avait entrepris sa galerie par un curieux mélange de sentiments: le ressouvenir de ses premières ambitions d'apprenti peintre, la gloriole d'être cité dans les journaux et de faire les honneurs de ses tableaux à des amateurs célèbres, l'idée aussi de la «grande vente» en cas de revers de fortune. George Courmansel, en l'aidant de ses conseils, comme il s'en vantait, pour quelques achats, l'avait tout ensemble subjugué et humilié. Très sensible à ce défaut du laisser-aller extérieur que l'absorption dans leurs idées entretient aisément chez les hommes d'étude, Boudron nourrissait contre le talent du fiancé de sa fille une hostilité combattue par une involontaire déférence. De là cette curiosité aiguë de son regard. Il allait savoir comment moi, un peintre arrivé, commandeur de la Légion d'honneur, exposé au Luxembourg, je jugeais la soi-disant découverte du critique, à la veille de révolutionner l'histoire de l'art. Et puis mon opinion pouvait avoir son influence sur une décision très importante. Le couturier, millionnaire mais avisé, hésitait encore à payer cinquante mille francs le tableau légué par feu le comte Pappalardo à la marquise Ariosti. Son expression se fit plus avenante pour le conseilleur de cet achat quand j'eus déclaré, appuyant de ma complaisance, à demi sincère, l'enthousiasme de Christiane:
—«Oui, Mademoiselle, j'ai vu ou plutôt revu ce portrait de femme. Il me restait dans la mémoire comme si remarquable, que je me suis arrêté à Milan, un peu à cause de lui... Varegnana m'a raconté par quelles merveilles d'ingéniosité M. Courmansel a déterminé l'origine de cette peinture. Je suis de votre avis: redresser l'injustice de la postérité envers un artiste méconnu, c'est une très noble mission et bien digne qu'un homme de cœur y consacre sa vie.»
—«Vous me comblez, cher Maître,» dit George Courmansel, «mais je vous avoue que je n'ai pas des ambitions si hautes. Les besognes de la Science ne sont ni nobles ni le contraire. Elles sont vraies...»
—«C'est le point où je me sépare de lui, Monsieur Monfrey,» reprit à son tour M. Boudron. «Je ne suis qu'un commerçant, mais j'aime les tableaux pour eux-mêmes, parce qu'ils sont beaux, comme on aime les fleurs, les femmes, la musique, le vin, tout ce qui exalte, tout ce qui grise. George aime les tableaux comme un botaniste aime les plantes, pour les mettre dans ses herbiers et les étiqueter. Mon système est le bon. Qu'il soit de Léonard ou de Cristoforo, le portrait Varegnana n'en est ni plus admirable, ni moins. Ai-je raison?»
—«Tu ne voudrais pourtant pas que ton Jean Bellin, celui que George t'a trouvé, ne fût pas authentique?» interrogea malicieusement Christiane. «Moi aussi papa, ai-je raison?»
—«Mon Bellin?» s'écria le père. «Il n'y a pas moyen de le discuter, celui-là, avec sa signature en capitales dans son cartouche et une des deux L plus haute que l'autre... Mais voulez-vous en voir la photographie?» me demanda-t-il. «George, sonnez donc pour que l'on desserve...