—Bon. Merci...»

La diplomatique jeune fille avait de nouveau employé, pour couper court à la discussion, le plus sûr moyen. Quand le collectionneur eut commencé d'ouvrir, sur la table devenue libre, le portefeuille qui contenait, avec la reproduction du Bellin, celle de toutes les pièces de son musée, il parut oublier jusqu'à l'existence de son futur gendre. Ses mains de rhumatisant, aux doigts noués par les excès de bonne chère et l'absence d'exercice, mettaient, à étaler les épreuves, les unes après les autres, le même soin que jadis à ouvrir des pièces de soie tissées spécialement à Lyon devant les clientes émerveillées.

Il y avait pour moi quelque chose de pathétique, et qui me fit lui pardonner ses rudesses, dans sa visible piété de demi-ignorant pour les œuvres, vraiment très rares, dont son argent, gagné au rebours de sa vocation première, le faisait possesseur. J'admirai aussi que, dans ce commencement du vingtième siècle, l'Italie, cette Italie fouillée, refouillée, raclée par toutes les avidités de tous les amateurs des deux mondes, fût encore si riche? En quelques années un nouveau venu avait pu y découvrir ce Jean Bellin, une très authentique et très saisissante Transfiguration, digne de celle du musée Correr, à Venise,—une esquisse d'Andrea del Sarto—un indiscutable Saint Sébastien, de ce sec et vigoureux Ferrarais, Cosimo Tura,—une non moins indiscutable Nativité, de Francesco di Giorgio Martini, le Siennois,—enfin une dizaine de merveilles, dont leur récent acquéreur était justement fier. De chacune il avait sept ou huit photographies, représentant l'ensemble et les détails. Tandis qu'il me les nommait, tantôt lui-même, tantôt sa fille, tantôt Courmansel énonçaient des impressions. Rien qu'à ces remarques, j'aurais pu deviner le drame latent de ces fiançailles. Les deux hommes manifestaient une irréductible antithèse de nature, par leur seule façon de réagir devant ces chefs-d'œuvre. Ils les aimaient certes l'un et l'autre, mais si différemment! Et quel tact la jeune fille mettait à sans cesse éviter les heurts par des questions à côté! Rieuse,—mais un petit tremblement de ses lèvres démentait ce rire,—elle disait: «Tu te rappelles, père, quand nous sommes allés dans cette villa près de Sienne, où l'on nous avait raconté qu'il y avait des tableaux anciens?... Et le cocher qui nous expliquait pourquoi un château se nommait Belcaro? Beau, mais cher.—Bel ma caro, aurait dit le général Espagnol qui l'avait pris après un sanglant assaut...» C'était pour moi qu'elle évoquait ce souvenir,—en apparence. Elle disait encore: «C'était le jour anniversaire de ma vingtième année que tu as acheté cette Daphné que George attribue aujourd'hui à Bramantino? Tu en avais tant de désir avant et tant de plaisir après, que tu as oublié de me souhaiter ma fête. Est-ce vrai?...»

—«C'est vrai,» répondit le père, «mais aussi, cher Maître, quelle grâce dans cette Daphné! Est-ce une mâtine, hein? Quelle jolie manière de poser ses petons! Et dans ses cheveux qui se changent en branche, quelle souplesse!... Et cet Apollon, quel gaillard!...»

—«Je ne l'attribue pas à Bramantino», dit le fiancé qui souligna sa certitude: «Elle est de Bramantino. Les mains et les oreilles ne permettent pas le doute: ces mains aux doigts longs, fuselés, maigres, les deux premiers réunis, les deux seconds écartés, ces oreilles, longues aussi, avec le lobe d'en bas très développé, presque pointu... Tenez, je vais vous montrer dans le livre de Morelli...» Et, avisant sur une console un volume fatigué par un quotidien usage, il me désignait une série d'oreilles et de mains, données comme exemples par l'auteur. Des notes au crayon couvraient les marges. Elles étaient de son écriture. «J'ai indiqué plusieurs autres tableaux dont Morelli ne parle pas, où les mêmes signes se retrouvent...» Il y avait là tout un symbole. Courmansel n'arrivait aux arts qu'à travers le document imprimé. Boudron y allait franchement, directement, mais sans s'affiner. Mâtine, gaillard et petons manquaient par trop de quattro-*centisme. Et pourtant comme cette manière un peu commune de sentir était un guide plus sûr que l'érudition de l'autre! Le tailleur pour dames devait, dès ce soir-là, donner de cette sagacité instinctive une preuve dont je n'ai saisi la valeur que plus tard. A un moment, et comme Christiane ramassait les cartons que nous avions fini d'examiner, pour les ranger de nouveau dans le porte-*feuille, je demandai au fiancé:

—«Vous ne pourriez pas me montrer une reproduction du portrait de la galerie Ariosti?»

—«Je n'en ai pas», répondit-il, un peu penaud. «Cela me gêne beaucoup pour mon livre. La marquise refuse d'en donner les photographies, même à moi. Je vous ai dit déjà qu'elle était un peu jalouse de ses tableaux.»

—«Et elle laisse vendre dans les boutiques des reproductions de tous les autres en cartes postales!»... interrompit M. Boudron. «Est-ce que cela ne vous paraît pas louche, cher Maître?»

—«C'est qu'elle n'en a pas un second de cette importance», dit vivement Christiane. «Personne ne pensait auparavant à visiter sa galerie. Il n'y avait là que des choses de second ordre. Maintenant, si elle ne fermait pas sa porte, l'Europe et l'Amérique y défileraient. Pensez donc, une telle découverte!»

—«C'est possible», reprit le père, «mais elle ne se conduirait pas autrement, si elle doutait de l'authenticité du tableau.»