—«Ah!» s'écria George Courmansel avec un sourire de triomphe, «comme je voudrais qu'elle en doutât! Nous aurions ce chef-d'œuvre pour un morceau de pain...»

—«Au lieu qu'elle en veut cinquante mille francs», dit le couturier collectionneur. «Je n'ai payé mon Jean Bellin que dix mille.»

—«On ne savait pas que c'était un Jean Bellin», répliqua le jeune homme... «Mais aussi vrai que c'est un Jean Bellin, aussi vrai ce portrait du palais Ariosti est de Cristoforo Saronno, et je vous l'ai déjà dit, c'est cent mille francs qu'il vaudra dans dix ans. Allez, M. Ralph Kennedy ne tournerait pas autour, si je me trompais... C'est un millionnaire américain qui ravage l'Italie depuis cette année. Le mot n'est que juste. Vous ne soupçonnez pas ce qu'il a déjà enlevé!»

—«Mais qui nous a parlé des intentions de Kennedy? Mme Ariosti. Nous savons, nous, qu'il est à Milan, et c'est tout. Je me défie de cela encore... Mais, cher Maître, vous verrez le tableau. Que ce soit une bonne chose, je ne dis pas. La tiare du Louvre aussi était une bonne chose.»

—«Je vous l'avais déclarée fausse dès le premier jour», interrompit Courmansel, «et ce n'était pas ma partie.»

VI

Que le jeune homme sentît l'aversion cachée du père de sa fiancée, j'en reçus la confidence même de sa bouche, ce surlendemain auquel j'arrive, et tandis que nous gagnions de compagnie le palais Ariosti. La marquise avait fait attendre sa réponse vingt-quatre heures. J'avais passé ces deux jours à m'exalter et à me meurtrir le cœur tour à tour, dans les délices et les mélancolies des villes revisitées. Vous n'aurez pas toujours vos vingt-six ans, Madame, ni cette élasticité intérieure. A cet âge on est si nouveau aux choses, et les choses vous sont si nouvelles! Dès l'heure où l'on aime à se ressouvenir, on vieillit. Je suis vieux alors, ah! bien vieux. Excepté pour ce qui vous touche, je n'ai plus d'émotions que rétrospectives. J'avais donc erré à travers les musées et les églises de Milan, y cherchant, y retrouvant tant de nobles œuvres dont je vous ai déjà nommé les auteurs,—y cherchant, y retrouvant mon fantôme, un autre moi-même, un Monfrey bien différent du désabusé d'aujourd'hui, non point par la sensibilité, mais par l'espérance, mais par cette fièvre d'attente, ce frissonnement enivré du départ pour la vie.—Rien n'avait changé, au contraire, des tableaux d'autrefois. Quelle leçon pour un artiste! Quel conseil d'appuyer son être sur son art tout simplement, sur cette besogne qui, réussie ou manquée, échappe du moins à l'action meurtrière du temps! La sensation nous déçoit. Le sentiment nous trompe. Ceux ou celles que nous aimons vieillissent et changent. La beauté, une fois fixée sur une toile, sur un pan de muraille, sur un panneau, survit dans son impérissable jeunesse aux yeux qui l'ont contemplée, à la main qui l'a copiée, au cœur qui l'a idolâtrée. C'est vrai, mais la Beauté peinte ou sculptée, si elle ne périt pas, n'aime pas. Si les bouches de femmes qui sourient dans les tableaux ne se fanent pas, si elles ne mentent pas, elles ne prononceront jamais de ces paroles qui ouvrent devant notre âme extasiée les perspectives infinies du bonheur. Toutes ces idées,—d'autres encore que je ne vous dis pas, à quoi bon?—remuées en moi par ces courses à travers cette ville, chère à ma première jeunesse, m'avaient attendri profondément. Elles faisaient de moi un auditeur de choix pour un amoureux, comme ce naïf George Courmansel, en plein élan de sa destinée. N'était-il pas à l'aube de ce rêve réalisé: un mariage d'amour? Je l'écoutais donc me dire, d'un accent si frémissant, si vrai:

—«Ah! cher Maître, vous ne vous doutez pas du service que vous m'avez rendu avant-hier.... Je peux bien vous avouer cela: M. Boudron n'est pas toujours très juste pour moi. C'est si naturel. Il a aimé passionnément sa femme. Notre bonheur, à Christiane et à moi, l'irrite par instants,—sans même qu'il s'en doute. Nous lui rendons trop présent un passé qui lui a été trop cher.—Alors, tout lui sert de prétexte pour me bousculer, vous avez vu, depuis mon oubli de m'habiller, l'autre soir, jusqu'au refus opposé par la marquise Ariosti à mes demandes de photographies... Mais il m'aime, au fond, et il est si heureux quand on me montre de la bienveillance. Ce que vous avez dit de ma découverte, à propos du prétendu Léonard, lui est allé au cœur. Il en a parlé à Christiane. «Décidément,» lui a-t-il dit, «notre George est quelqu'un.» Et il a ajouté: «Nous le verrons à l'Institut.»... Ah! si je pouvais en être, bien des préventions qu'il a, tomberaient! Si j'avais seulement le prix Bordin que l'Académie des Beaux-Arts décerne au meilleur ouvrage sur l'esthétique et l'histoire de la peinture?... Car enfin, quand mon Cristoforo paraîtra, ce sera tout de même un fier morceau d'histoire de la peinture. Tâchez de lui dire combien vous aurez aimé le tableau que nous allons voir. Car vous l'aimerez. Je me fais d'avance une fête de votre surprise... Et si vous étiez déçu,—on ne sait jamais,—ne le lui dites pas trop. Mais vous ne serez pas déçu...»

Il me prononçait cette demi-objurgation devant la porte de la casa Ariosti, une grande bâtisse toute neuve au premier étage de laquelle—le piano nobile—habitait la marquise. J'avais vu, l'avant-veille, chez le comte Varegnana, le type de la grande existence Italienne historique, pour dire le vrai mot. L'appartement de Mme Ariosti me représentait la vie Italienne moderne que je goûte peu. Elle est trop imitée, trop plaquée. Un maître d'hôtel nous reçut, vêtu à la mode anglaise, avec le frac noir et le pantalon gris. Le salon où nous entrâmes était meublé à la française, avec les bois clairs et sobres de notre dix-huitième siècle, déplacés ici, alors qu'il est si facile de trouver, dans la Vénétie toute voisine, de ces adorables mobiliers, d'un rococo un peu baroque, mais exquis de fantaisie originale et locale. La marquise elle-même trônait là, ayant à sa portée, sur sa table, le dernier roman français, et habillée dans un demi-deuil suprêmement élégant, qui fleurait la rue de la Paix. L'œil exercé de M. Boudron n'y aurait certes pas démêlé une faute d'orthographe. J'avais devant moi une Parisienne, ou qui se voulait telle. La parfaite correction de sa toilette, up to date,—comme disent si drôlement les Yankees, à hauteur de date,—n'empêchait pas que le caractère de son visage, plutôt laid d'ailleurs et trop creusé pour ses trente-cinq ans, ne restât profondément individuel et tout à fait de son pays. Mme Ariosti avait ce sérieux du regard, cette réflexion dans le pli de la bouche, cette force de la physionomie qui se rencontrent si souvent de ce côté des Alpes et si rarement de l'autre. Deux personnages lui tenaient compagnie. L'un était un grand et fort jeune homme qui n'offrait pas un moindre contraste entre sa mise et sa mine que la maîtresse du logis: son teint d'une pâleur mate, ses cheveux très noirs, ses prunelles sombres et chaudes dénonçaient le Méridional, et il n'avait rien sur lui qui ne vînt de Londres, depuis ses bottines vernies jusqu'à sa cravate, et depuis son veston jusqu'à la cigarette à bout de liège qu'il continua de fumer, après nous avoir salués, avec un flegme tout britannique. Mais quels yeux! La finesse aiguë et presque sauvage d'un compatriote de Machiavel y avait passé pour me sonder jusqu'au tuf. L'autre visiteur, lui, pouvait avoir quarante-cinq ans, cinquante, soixante ans. Comment déchiffrer un âge sur une face glabre et grise d'Américain et dans une physiologie toute en os et en nerfs? Seule la nationalité du personnage ne permettait pas une minute de doute. Le flegme de celui-là n'était pas acquis. Son anglomanie—lui aussi ne portait rien qui ne vînt de Regent Street et de Piccadilly—s'accordait à son type. Ses yeux d'un bleu clair et froid ne démentaient pas l'impassibilité avec laquelle il nous salua, quand la marquise Ariosti nous eut présentés les uns aux autres: