C'était celle du fumeur de cigarettes, du subtil San Cataldo qui jugea sans doute,—à quels signes? je me le demande—que je n'étais pas suffisamment ému par l'hommage rendu aux mânes de l'époux. Car il interrompit cette moderne matrone d'Éphèse en ajoutant:
—«Mais, Marquise, le temps de M. Monfrey est précieux. Si vous le permettez, je le mènerai voir la peinture...»
—«Non, Berto,» répondit Mme Ariosti. «J'irai bien moi-même...»
Elle se leva. Nous la suivîmes dans un salon plus petit, aux murs duquel étaient suspendus plusieurs tableaux, dont un, voilé d'un rideau de soie noire. La marquise vint à lui d'un pas presque religieux. De sa fine main blanche, elle tira doucement ce rideau, et elle dit avec solennité:
—«Le voici.»
VII
Je vous ai annoncé, Madame, une histoire destinée à vous faire rire, et jusqu'ici vous vous serez demandé: «Que voit-il de comique là-dedans? la débaptisation d'un tableau douteux,—celui du comte Varegnana,—ou les sentimentalismes par hasard bien placés d'un jeune pédant? Les tendres délicatesses d'une fiancée, ou les brutalités d'un commerçant enrichi, les rudesses d'un Américain du même type, ou les hypocrisies d'une veuve?...» Mais que direz-vous de ce spectacle: ladite veuve esquissant un geste solennel, le patito allumant une nouvelle cigarette pour mieux nous observer à travers un masque de fumée, M. Ralph Kennedy assurant sur son nez carré des besicles à la Chardin,—comme il sied à un amateur artiste,—George Courmansel ouvrant ses yeux, ses narines, sa bouche, avec l'attitude d'un saint François de fresque en train de recevoir les stigmates,—et moi, dans ce groupe, regardant le panneau, et retenant avec peine un cri,—celui d'un étonnement dont, encore aujourd'hui, je ne suis pas tout à fait remis? Dans ce portrait de femme, attribué par l'élève de Morelli à l'Amico mystérieux d'Andrea Solario, à ce Cristoforo ignoré jusqu'alors et désormais illustre, je venais de reconnaître—ou de croire reconnaître—une peinture exécutée voici vingt-cinq ans. Et par qui?... Mais par votre serviteur lui-même, Madame, par M. Léon Monfrey en personne, alors que, simple rapin, ayant manqué son prix de Rome—il vous l'a raconté déjà—il séjournait, petitement, mais librement, à ses frais, dans la ville des Césars, des Papes et de Raphaël!... Était-ce possible? N'étais-je pas le jouet d'une de ces ressemblances qui tiennent de l'hallucination?... Ce portrait, immobile dans son cadre antique, montrait bien ces tons dorés de la chair, ces nuances éteintes des étoffes que peut seule donner la patine de l'âge. Il était comme usé, comme râpé. Un craquelage de vieille faïence vous avertissait de ne pas toucher cet objet fragile, de ne pas endommager cette épave arrachée à la destruction des temps. Ce panneau était criblé de petits trous qui dénonçaient l'acharnement séculaire des vers à dévorer cette lamelle de bois, comme d'autres vers avaient sans doute dévoré le chêne ou le sapin du cercueil dans lequel on avait couché la morte dont c'était l'image. Les lettres de la signature s'étaient effritées en partie... Oui, tous ces détails, merveilleusement machinés, me juraient que je me trompais... Et pourtant, non, je ne me trompais pas. C'était bien là le portrait de la petite Ginevra Ferrari, la pauvre fille qui me servait de modèle, voici un quart de siècle. Ce panneau, moins vermiculé alors, mais déjà d'un bois très vénérable, c'était bien celui que l'antiquaire de la via Condotti m'avait apporté un matin. J'avais eu besoin de quatre cents francs. Mes camarades m'avaient dit que ce personnage, qui répondait au nom d'Ignazio Sanfré, procurait volontiers de l'argent aux artistes pauvres. Le père Sanfré m'avait accueilli par ces mots: «Jeune homme, vous avez du talent. Je le sais. Voulez-vous me faire un bon tableau du quinzième? Vous aurez vos quatre cents francs».—«Pourquoi pas?» avais-je répondu. Je vous accorde, Madame, qu'il eût été plus scrupuleux de refuser. Car enfin—et j'en avais la preuve devant moi—un antiquaire ne vous commande pas un tableau faux pour le garder dans sa boutique. Il se propose de le vendre. A cette époque, je ne raisonnais pas tant. Toute ma morale, à moi, c'était mon art. Je m'étais dit: «Ça va m'amuser d'exécuter un beau pastiche.» Et, me souvenant de la tête du palais Varegnana, j'avais essayé de fabriquer mon faux dans la manière de Léonard et de ses élèves. Par gaminerie, ma besogne achevée, j'avais, en lettres majuscules, signé le panneau ainsi:
P. X. T. F. RIUS. M. PARISIENSIS.
Pinxit Falsarius M... Parisiensis. Cette inscription latine signifiait: Monfrey, Parisien et faussaire a peint ce portrait. Le père Sanfré n'avait pas pipé devant cette signature: «Hé! Hé!» avait-il dit simplement, «voilà un métier tout trouvé pour vous, jeune homme. Quand j'aurai travaillé cette bonne femme à ma façon, vous-même vous ne la reconnaîtrez pas...» Il avait tenu parole. C'était vrai que je n'osais pas reconnaître, dans ce chef-d'œuvre de truquage, mon «beau pastiche» d'autrefois. Ce n'était plus un pastiche, c'était un magistral morceau à tromper le regard le plus exercé,—mais pas le mien. Je m'étais amusé à copier à la loupe un signe que Ginevra avait au coin de la bouche. Le signe y était. J'avais, dans le liseré d'or et d'argent qui bordait l'étoffe du corsage, dessiné un entrelacs qui faisait monogramme. J'y avais mis son petit nom: Ginevra Ferrari. Je pus lire presque toutes les lettres. De la signature, que la main savante d'Ignazio avait particulièrement maquillée, il restait un X, un R, la syllabe US, le M, un I, et la terminaison ENSIS. C'était de quoi achever de lever tous mes doutes, s'il m'en était resté. Ces débris s'encastraient avec une exactitude absolue dans mon inscription primitive. Donc!... Mon saisissement à retrouver cette trace des folies de ma jeunesse,—c'était pour Ginevra les quatre cents francs, vous le devinez,—mon hésitation à en croire mes propres yeux, la minutie de mon examen m'avaient, pour un instant, fait oublier et le lieu où j'étais et dans quelle compagnie. Par bonheur, l'intensité de mon attention m'avait empêché de jeter l'exclamation instinctive qu'aurait dû provoquer cette fabuleuse reconnaissance. J'étais tombé dans un véritable hypnotisme. La voix de George Courmansel m'en réveilla. Il prenait mon attitude pour celle d'une admiration rendue muette par son propre excès: