—«Ah!» disait-il, «je le savais bien, cher Maître, que vous auriez le coup de foudre devant cette merveille, et il n'y a pas de doute sur l'auteur. Voyez... X. R. US. c'est XOFORUS, et le reste, M avec la terminaison c'est MEDIOLANENSIS. On peut distinguer au-dessous la date: 1507.»—Je remarquai en effet des chiffres arabes qui avaient dû être ajoutés par Sanfré.—«Et savez-vous ce qu'elle prouve, cette signature? C'est que le portrait a été peint en France, très probablement. L'Amico d'Andrea Solario a fait comme Solario lui-même, qui signait Milanais quand il était loin d'Italie, et da Solario quand il y revenait... Et puis, j'ai une autre preuve. J'ai déchiffré le monogramme. C'est Genovefa qu'il y avait là, c'est-à-dire Geneviève. Vous n'ignorez pas la dévotion que l'on avait pour cette sainte à Paris, et sur la colline qui porte son nom? Il ne reste plus qu'à chercher parmi les femmes de l'entourage de Charles d'Amboise s'il y en avait une qui s'appelât Geneviève... Or, il y en a une!... J'ai un texte de Brantôme. Et qui nous empêcherait de supposer que ce portrait a été apporté en Italie tout simplement par un seigneur de la cour de France, dont Madame Geneviève était la dame? Guerroyant ici, il n'a pas voulu se séparer de ce souvenir... Que cette femme ait été une Française, en tout cas, la physionomie ne fait pas doute... C'est notre avis, cher Maître?...»
—«C'était l'opinion de Pappalardo, qui appelait toujours ce portrait sa Parisienne, la mia Parigina, vous vous souvenez, Berto?» dit alors la marquise.
—«Je crois l'entendre...» répondit le complice, interpellé ainsi, et il ajouta un Caro conte! si naturellement soupiré, si plein d'affectueuse componction que je ne suis pas sûr, encore aujourd'hui, qu'il mentît. Et pourtant!... Quant au citoyen de la libre Amérique, il avait tiré de sa poche une forte loupe, et tandis que Courmansel parlait, il vérifiait le détail de la signature et du monogramme, la tête penchée sur le panneau de telle manière qu'il nous en dérobait la vue, sans s'excuser. Cependant, les propos de «l'éminent critique d'art» avaient commencé de me donner une foudroyante envie de rire que l'impudente fourberie de Mme Ariosti et la badauderie consciencieuse du dilettante de Denver (Colorado)—c'était sa ville—faillirent transporter jusqu'au spasme. Mais à la seconde où la convulsion de cet irrésistible fou-rire allait me saisir, la scène de famille à laquelle j'avais assisté l'avant-veille surgit tout à coup devant moi... La douce Christiane Boudron et son terrible père étaient là. Je les apercevais, apprenant la vérité... Je ne réfléchis pas. Je ne me demandai pas si j'agissais bien ou mal. Aussi distinctement que je voyais le masque rasé de Kennedy se promener sur le profil du pauvre modèle romain, de l'humble Ginevra Ferrari transformée en une belle pécheresse de la cour des Valois, je la vis, cette scène: M. Boudron apprenant la bourde colossale de son futur gendre, celui-ci obligé de confesser son déshonneur professionnel aux critiques d'art des deux mondes, et le chagrin de la jeune fille, son humiliation, la rupture du mariage. Comment le couturier collectionneur perdrait-il une occasion pareille de clore une aventure qui déjà lui déplaisait tant, même alors qu'il acceptait comme un dogme la compétence technique de Courmansel? Et je répondis à ce dernier,—ce remue-ménage de mes pensées n'avait certes pas duré deux minutes:
—«En effet, c'est un excellent portrait, et une physionomie bien française...»
Ces mots ne furent pas plutôt tombés de mes lèvres qu'une petite voix intérieure me dit:
—«Malheureux! Comment vas-tu faire maintenant pour te tirer de là, honnêtement?»
VIII
Vous souvenez-vous, Madame, d'un thé-bridge chez vous, cet hiver? Nous ne jouâmes, ni vous ni moi, et un de vos cousins nous fit une petite conférence, celui qui joue à l'intellectuel, cet aimable Adalbert de Rumesnil, malicieusement surnommé par vous, Rasekin,—pour vous avoir trop longtemps commenté Ruskin, un jour. Cette après-midi-là, il eut l'heur de vous amuser, en vous exposant la théorie du professeur Grasset, de Montpellier, sur la décomposition du moi. Nous avons, dit ce médecin, un moi raisonnable et raisonnant. Il le situe dans la partie supérieure de notre cerveau en un point qu'il appelle O. Puis tout autour, placés dans les replis divers de nos lobes, pullulent une série de petits êtres impulsifs, inconscients, dont le savant figure les demeures, distinctes et pourtant réunies, par les points d'intersection des côtés d'un polygone. C'est le petit peuple du faubourg de notre âme, dont l'ensemble constitue ce qu'il appelle le moi polygonal. J'entends votre rire gai, quand Rumesnil vous eut cité la phrase de son auteur: «Lorsque Archimède sort nu du bain, il crie Eureka avec son O et il court les rues avec son polygone.» Je vous entends répondre: «Comme c'est commode! Une femme qui trompe son mari n'a qu'à lui dire: je vous suis fidèle avec mon O. Qu'est-ce que ça vous fait que je vous trompe avec mon polygone?...» Au risque de m'attirer, quand je vous reverrai, des épigrammes peu indulgentes, je ne trouve pas d'autres formules que celle du célèbre neurologue, pour expliquer ce qui s'est passé en moi, durant et après cette scène du portrait. C'était le moi polygonal qui avait répondu à Courmansel; le moi polygonal qui, machinalement, ensuite, avait pris congé de Mme Ariosti; le moi polygonal qui avait écouté ledit Courmansel me célébrer les louanges de l'Amico di Solario et de son chef-d'œuvre. C'était le moi supérieur, le centre O, qui avait soudain jeté à son immoral acolyte ces trois syllabes: «Malheureux!» Et quand j'eus quitté le fiancé de Christiane, un dialogue commença entre ces deux moi. J'avais pris, à la porte de notre hôtel, une voiture pour me faire conduire à la délicieuse Chartreuse de Chiaravalle qui dresse, à deux lieues de Milan, son frêle campanile octogone à colonnettes et sa façade de briques. Ma légère victoria roulait dans cette plaine large et féconde, où Léonard se promenait avec ses jeunes disciples, et, s'il rencontrait des marchands d'oiseaux, il achetait toute la cage, pour l'ouvrir et rendre la liberté à ces petites bêtes. Tendre et sublime respect de la vie, si émouvant à constater dans un tel artiste! Je ne pensais guère aux oiseaux du Vinci, en allant de la sorte, le long des canaux et sous les saulaies, à travers cette campagne d'une verdure déjà si vigoureuse. J'étais en proie tour à tour, à mon fou rire de nouveau,—cette fois je m'y livrais librement,—et aux scrupules grandissants de ma conscience:
—«Quelle leçon pour ceux que mon ami Varegnana dénomme les iconoclastes, quand ils sauront cette étonnante histoire!... Tout y est: un peintre inventé de toutes pièces, sa biographie, ses œuvres, sa signature, et cette glorieuse découverte, le chef-d'œuvre de la méthode scientifique, est fondée, sur quoi? Sur une croûte, brossée à la va-vite par un pauvre diable de rapin à court d'argent. Un antiquaire pour patiner la chose, et le tour est joué!... Non. La vie est vraiment par trop farce quelquefois...»