Et le gavroche qui sommeille dans tout artiste, malgré les tableaux du Luxembourg, la cravate de commandeur, la candidature à l'Institut, et les cheveux gris, me faisait m'esclaffer d'une façon si retentissante qu'à plusieurs reprises le cocher se retourna. Ce monsieur grave et décoré d'une rosette qui fouriait ainsi tout seul sur le chemin d'un pauvre couvent n'était-il pas un aliéné en rupture d'asile? Puis la voix sévère reprenait, et je l'écoutais, sans avoir plus l'envie de trouver comique une histoire qui risquait de tourner à l'escroquerie:
—«... Cinquante mille francs? Cette marquise Ariosti demande cinquante mille francs de ce tableau? Le croit-elle vrai seulement? Elle et ce jeune prince de San Cataldo ont tellement l'air d'une paire d'aigrefins... Non. Ce n'est pas possible qu'elle le croie faux. Elle voit seulement un beau coup à monter, grâce à la subtile réclame que ce nigaud de critique fait à son panneau..... Mais moi qui sais que ce panneau ne vaut pas un clou, vais-je laisser le Boudron ou le Kennedy payer cinquante mille francs l'ânerie de ce pauvre Courmansel, et celle du défunt comte Pappalardo? Non, non et non. Je n'en ai pas le droit... J'aurais dû, là, sur place, quand j'ai reconnu le tableau, dénoncer l'erreur... Mais ce hasard était si extraordinaire! Qu'après vingt-cinq ans, je retrouve le «faux» fabriqué pour le père Sanfré, et que ce «faux» soit justement cette soi-disante merveille dénichée par ce Courmansel et qui a servi à authentiquer l'auteur du portrait Varegnana!... Sur le moment, le coup a été trop fort... D'ailleurs, cet innocent de fiancé qui voit dans cette trouvaille le principe de son bonheur était là, qui bêlait de joie. Je n'ai pas pu égorger ce mouton, surtout devant ces étrangers... Pourquoi ne lui ai-je point parlé à lui-même, quand nous sommes sortis?... C'est un honnête homme. Il se serait confessé à son beau-père. Il aurait dit: «Je me suis trompé»... C'est trop tard. Il a trompetté sa découverte dans toutes les revues d'art d'Europe et d'Amérique. Il faudrait qu'il déclarât son erreur publiquement. Et ce serait sa fin... Ah! Tant pis! Mon honneur avant tout. Il s'arrangera comme il pourra avec le couturier et les critiques, ses confrères. Il ne sera pas dit que j'aurai laissé s'accomplir, devant moi, un marché de cette nature. Ni M. Boudron, ni M. Kennedy n'achèteront ce tableau faux cinquante mille francs, quand bien même Courmansel devrait venir se noyer dans ce canal ou se pendre à l'un de ces saules...»
Vous vous rendez compte, Madame, que ce tumulte de mes pensées ne me permit guère de visiter avec profit l'antique église cistercienne, si digne de son joli nom:—Chiaravalle,—le val de lumière. Il y a là un vieux gardien, le même que dans ma jeunesse, et il raconte aux touristes, avec les mêmes mots, la même mimique—depuis combien d'années?—ses transes de patriote durant la journée du 4 juin 1859, et comment, grimpé au sommet de son campanile, il écoutait le canon de Magenta. Vous devinez aussi que, rentré à Milan, je n'eus plus qu'une idée: ne rencontrer ni George Courmansel, ni M. Boudron, ni surtout Christiane. J'allai dîner, tout seul, dans une petite Trattoria, au bord du Naviglio. Trois de ces canaux parcourent la ville, reliant la petite rivière de l'Olona au Tessin, au Pô et à l'Adda. C'est sur un d'entre eux que donnait la terrasse de ma Trattoria, à la naïve enseigne de la Rosa Bianca. J'y venais, lors de mon premier passage, et je la retrouvai, n'ayant pas plus changé que le comte Varegnana, l'église de Chiaravalle et son campanile. L'Italie est bien gâtée de modernisme, mais tout de même elle reste la terre du passé. Les habitants gardent un instinct de durer et de faire durer que l'exécrable manie d'être au courant, dont meurt l'Europe, ne détruira pas de sitôt. Dans une cage d'osier, appendue à une treille où pointaient des feuilles, un merle sautelait en sifflant, comme autrefois. Comme autrefois, un fiascho de Chianti reposait sur chaque table, avec sa grosse panse habillée de paille et son fin goulot allongé. Comme autrefois, l'onde presque morte du Naviglio contournait des façades de palais, des fabriques et des masures. Quand j'eus devant moi une grande assiette remplie de minestrone, de ce potage aux choux, au riz et aux pois que les Milanais mangent froid,—et ils le digèrent!—j'aurais pu me croire revenu au temps des Ginevra, des faux tableaux anciens fabriqués pour cinq cents francs et des divines frénésies. Je crois bien avoir, pour une minute, assis en pensée avec moi, devant cette table bohémienne, une Dame de vos bonnes amies, qui ne loge pas loin de la place des Invalides. Je la voyais, amusée de cette escapade, trempant peureusement sa cuiller dans l'épaisseur de cette soupe lombarde, mouillant la pointe de ses lèvres à l'âpre parfum du vin toscan, me souriant avec ses jolies dents... Ah! folles chimères auxquelles je me serais déchiré l'âme, comme bien souvent, si elles n'avaient été exorcisées par le Démon ou l'Ange du scrupule qui, tout de suite, recommença de me tourmenter!
«—Huit heures du soir... Il en était trois quand nous avons quitté le palais Ariosti, Courmansel et moi... M. Boudron et M. Kennedy ont eu dix fois le temps de conclure avec la marquise. Le tableau est peut-être livré, le chèque signé, à cet instant... Hé bien! le tableau sera rendu. Le chèque ne sera pas payé... Oui. Mais un procès peut sortir de là, un affreux scandale, et quelle figure ferai-je, en venant déposer devant un tribunal que j'ai reconnu le tableau et que je n'ai pas parlé?... Par conséquent, il est honteux de ne pas avoir parlé... Donc, plus de doute, je parlerai... D'ailleurs, je rêve. La marquise est bien trop fine pour ne pas jouer du Boudron contre le Kennedy et du Kennedy contre le Boudron. Si l'un a fait une offre aujourd'hui, elle aura reculé sa réponse jusqu'à demain pour presser sur l'autre... Je parlerai. Quand?... Dès ce soir... Ah! j'ai trouvé!...»
Illustrant la phrase du professeur Grasset, je dévorais mon minestrone avec mon polygone, tout en criant cet «Eureka», comme Archimède, avec mon O. Je venais d'entrevoir le moyen. Si le marché restait encore en suspens, je l'empêcherais sans provoquer un contre-coup immédiat sur les fiançailles de la fine Christiane avec ce romanesque badaud de George Courmansel. Il fallait avertir la marquise d'une telle manière qu'elle ne pût passer outre à cet avertissement. Une intervention obtiendrait certainement ce résultat: celle du comte Varegnana. C'était son cousin. Dès l'instant qu'il serait venu lui affirmer la fausseté du tableau, avec une preuve incontestable à l'appui, elle s'inclinerait. La seule question était d'obtenir d'elle le silence vis-à-vis de l'infortuné Courmansel et de son beau-père. Varegnana s'intéressait trop à Christiane pour ne pas obtenir de sa parente qu'elle se fît notre complice dans la protection de ce jeune bonheur. Il suffirait que Mme Ariosti prétextât un changement d'idée. Elle dirait à M. Boudron et à M. Ralph Kennedy qu'elle ne voulait plus vendre le tableau. J'avais un tel désir d'accomplir mon devoir de véracité, sans qu'il en coûtât des larmes à la fiancée du critique si sincèrement, mais si bouffonnement abusé! L'espérance fit certitude devant ma pensée. Je me hâtai d'achever mon dîner solitaire, et quelques minutes plus tard, je sonnais à la porte, maintenant close, du palais Varegnana. Si le comte n'avait pas été chez lui, j'aurais vu dans son absence le plus funeste des présages. On a de ces superstitions quand on souhaite fortement le succès d'une entreprise, et cette après-midi d'hésitations m'avait donné la petite fièvre de l'homme qui veut à tout prix réussir.
IX
L'aimable grand seigneur—il schiccoso Mecenate dell'Aristocrazia Milanese, les journaux du cru l'appellent ainsi—s'était interrompu de son dîner pour venir au-devant de moi. L'heure insolite de ma visite lui faisait craindre qu'un incident désagréable n'en fût la cause. Les Italiens de bonne race, comme lui, ont cette coquetterie que l'étranger de passage ne rencontre aucune difficulté. Ils le considèrent comme un hôte personnel. Leur patrie leur est si chère! Ils ont pour elle l'amour-propre que nous avons tous pour notre maison. Celui-ci parut soulagé d'un poids, quand j'eus répondu à son affectueuse enquête:
—«Non, cher Comte, je n'ai à me plaindre de rien ni de personne. Il s'agit d'empêcher quelqu'un de votre famille de commettre, à son insu d'ailleurs, une de ces actions que l'on regrette toute la vie. C'est de la marquise Ariosti que je veux parler...»
Et pêle-mêle, sans autre préambule, je commençai de lui raconter tout: et ma rencontre l'avant-veille avec George Courmansel, et ma soirée avec les Boudron, et comment j'avais cru remarquer que les rapports du futur beau-père avec le futur gendre étaient très tendus, et la visite chez Mme Ariosti, et la présence, là, du second acheteur invité certainement à notre intention, et ma curiosité de voir le fameux portrait qui authentiquait définitivement l'existence de l'Amico di Solario, et le coup de foudre de surprise qui m'avait cloué immobile là devant. J'ajoutai où et quand j'avais fabriqué ce tableau faux, fantastiquement promu au rang de chef-d'œuvre par la bévue de mon malheureux compatriote. A mesure que je parlais, je voyais cette noble physionomie, d'ordinaire si amène, s'éclairer d'un sourire où il y avait autant d'ironie que de surprise. Le possesseur du Léonard débaptisé prenait sa revanche, en même temps que l'humoriste de bonne compagnie ne pouvait se retenir de s'amuser à cette prodigieuse histoire: