—«Ainsi, l'Amico di Solario, c'est vous, mon cher Commandeur?...» Il me donnait le titre de ma décoration, à la manière de son pays. «Mais c'est délicieux!...» Il répéta: «C'est délicieux!... Vous vous rappelez: je m'étonnais que Pappalardo eût légué une belle chose à ma cousine. Il avait été parasite chez eux, sa vie durant, et parasite bafoué. Nourri et moqué, ça lui faisait deux sujets de rancune. Per Bacco! Ce legs a été sa vengeance. Soyez persuadé qu'il savait le tableau faux. Il s'y connaissait beaucoup mieux que moi, puisque je me suis laissé tromper... Ah! c'est la faute de mon vieil ami Morelli. Ce terrible homme m'a donné trop de leçons de doute. Je crois toujours entendre sa voix sarcastique, quand je m'exaltais devant lui sur une toile: «L'enthousiasme n'est pas une méthode», me disait-il, et il me citait le mot de votre La Bruyère, qu'il a inscrit en épigraphe à la première page de ses Peintres Italiens: «Dans les choses du monde, presque tout n'est qu'une question de méthode...» Vous comprenez, ce Courmansel, avec sa méthode, lui aussi, m'a intimidé, suggestionné... J'ai mauvaise grâce à dire cela maintenant, mais je n'ai jamais été tout à fait tranquille, quand je regardais ce portrait de la prétendue Genovefa... D'ailleurs, puisque ce panneau était de vous, cher Commandeur, je n'avais pas si tort de l'admirer... Seulement, à partir d'aujourd'hui, j'enferme sous clef tous mes Morelli, tous mes Frizzoni, tous mes Berenson. Je ne lis plus jamais un critique d'art, je n'en écoute plus. Je ne crois plus qu'aux attributions légendaires. Pour moi, tous les Giorgione sont des Giorgione, tous les Léonard des Léonard, à commencer par le mien... Vous me direz: et la lettre du Monsignore Pierotto? Et la note ajoutée au manuscrit du notaire ferrarais?... Rien! Je vous le répète, je n'écoute plus rien... Hé! Hé!» conclut-il en riant haut et gai: «Hé? Ma Dame a retrouvé son peintre! Elle doit en être joliment contente dans l'autre monde?...»

—«Et ma pauvre Genovefa a perdu le sien!...» répondis-je en me laissant gagner à cette communicative et endiablée gaîté. «Mais,» ajoutai-je, «il faut que ni le Boudron ni le Kennedy ne perdent leurs cinquante mille francs. Il ne faut pas non plus que la signorina Christiane perde son mari, puisqu'elle aime ce pauvre Courmansel qui, lui-même, au demeurant, est un excellent homme... Et j'ai compté sur vous pour arranger tout cela...»

—«Soit,» reprit-il, quand je lui eus expliqué le projet, ébauché dans ma pensée devant le minestrone de la Trattoria. «Dès demain matin, j'irai chez ma cousine. Soyez tranquille. Elle se gardera de raconter que Pappalardo lui a joué ce mauvais tour. Elle est fine. Elle trouvera le moyen d'évincer le Boudron et le Kennedy. Nous nous chargerons ensuite, ou vous ou moi, d'avertir doucement le Courmansel. Il en sera quitte pour ne pas publier son livre sur son Cristoforo Saronno, lequel, évidemment, n'a jamais existé... Non! Mais, c'est trop drôle! C'est trop drôle!... Un beau soir, pendant leur lune de miel, il racontera l'histoire de sa bévue à sa jeune femme qui l'embrassera très tendrement pour le consoler... Cette aventure l'ayant rendu modeste, il se contentera d'écrire sur l'art, comme faisaient nos pères, et ils avaient bien raison, en n'essayant pas d'inventer des alunni, des fratelli, des Bonifazio primo, secondo, terzo.—Revenez demain, à midi, voulez-vous? Nous déjeunerons ensemble. Mon cuisinier nous fera un vrai risotto. Tout sera fini. Et nous mangerons gaiement, en riant de cette étonnante aventure. Quel artiste en vengeance que ce Pappalardo!... Si vous aviez lu, comme moi, le passage du testament: A mes chers parents et amis, l'illustrissime marquis Ariosti et sa digne épouse, en échange des attentions si délicates qu'ils ont toujours eues pour moi... Il faut dire qu'ils le traitaient!... Il leur demanda un jour, devant moi, si cela leur ferait plaisir d'avoir son portrait, qu'un de nos peintres allait commencer. Je le vois toujours, regardant les murs du salon et disant: «Vous avez tant de belles choses, je ne vois pas trop où vous le mettrez?»—«Mais à table, mon cher ami, à table...» répondit Ariosti. Ils n'ont pas eu le portrait de Pappalardo et ils ont celui de Ginevra, votre modèle... Ah! c'est une plaisanterie excellente!... Mais, vous avez raison, elle ne doit pas tourner à l'escroquerie... Ciaô...»

Il y avait tant de belle humeur dans le geste d'adieu esquissé par le possesseur du Léonard à la veille d'être réhabilité et dans son ciaô (schiavo-serviteur), prononcé à la milanaise, que je ne doutai pas une minute, ni de sa démarche, ni du succès. Aussi, demeurai-je péniblement interloqué, le lendemain matin, lorsqu'à midi, je le trouvai allant et venant dans ses salons, avec une physionomie que je ne lui connaissais pas. Ses atavismes passionnés s'étaient réveillés. Les traits énergiques de son masque, adoucis d'habitude par l'urbanité, s'accusaient avec un relief saisissant. Son nez d'aigle semblait se courber de colère, ses yeux bruns brillaient d'un feu sombre dans sa face rouge, et sa politesse accomplie fut pour une fois en défaut, car il m'accueillit avec une demi-brusquerie dont d'ailleurs il s'excusa aussitôt:

—«Ah! Monsieur Monfrey, pourquoi n'avez-vous pas parlé hier, quand vous avez reconnu le tableau? Vous m'auriez évité cette scène odieuse, la plus odieuse à laquelle j'aie assisté de ma vie, et j'ai soixante-dix ans!... Mais pardon. Vous aviez vos motifs. Vous ne pouviez pas deviner que votre silence serait interprété ainsi... J'ai vu la marquise,» continua-t-il, «j'arrive de chez elle... Je commence de lui raconter votre visite et votre confidence... Dès les premiers mots, elle m'interrompt par cette simple phrase: «Je ne vous savais pas si naïf, Uccio.»—«Naïf?» ai-je répété...—«C'est pourtant bien clair,» a-t-elle confirmé. «M. Monfrey est venu ici avec M. Courmansel. Ils y ont rencontré M. Kennedy. Ils ont compris que la vente était imminente. Tous deux, ils ont trouvé ce moyen pour l'empêcher. Voyons, vous admettez cela, vous, que M. Monfrey ait reconnu ce portrait de femme comme étant son œuvre, et qu'il se soit tu?... Mais l'étonnement seul lui aurait arraché une exclamation, une phrase, un geste... Ai-je eu assez raison de ne pas permettre que M. Courmansel le photographiât? Leur plan est simple: prétendre que le tableau est faux, le faire acheter par quelque intermédiaire, au rabais. Puis nouvelle manœuvre: M. Monfrey déclarera qu'il s'est trompé et qu'il se rend aux raisons de M. Courmansel. Car les deux compères sont assez rusés pour n'avoir pas l'air de s'entendre. Ils ont déjà commencé...»

—«Elle a pensé cela de moi?» interrompis-je douloureusement. «Ah! que vous avez raison!... Si j'avais parlé tout de suite!...»

—«Elle aurait été plus gênée pour vous accuser,» répondit le comte en hochant la tête, «mais elle et son Berto auraient bien imaginé quelque procédé pour garder son prix au faux tableau.»

—«Vous croyez?...» interrompis-je.

—«Qu'elle le savait tel,» répliqua-t-il. «Parfaitement. J'en ai acquis la conviction aujourd'hui... Et vous l'auriez acquise aussi, je vous l'affirme, si vous l'aviez vue ensuite s'écrier, en levant les yeux au ciel:—«Et notre cher Pappalardo nous aurait légué un tableau faux, lui qui s'y connaissait si bien, lui qui nous aimait tant?...»—Elle a osé prononcer cette phrase, devant moi qui leur ai si souvent reproché, à elle et à son mari, leur dureté pour ce parent pauvre! Elle a continué:—«C'est insulter sa mémoire. Et vous, Uccio! Vous! Ah! Je ne vous comprends pas...»—Alors la patience m'a manqué. Je lui ai servi ses vérités rudement. Je lui ai répété qui vous étiez, que je me portais garant de votre honneur, et que, si elle vendait le tableau comme authentique, après votre affirmation sur son origine, elle commettrait un véritable vol... Elle s'est dressée sur sa chaise alors. Barnabo Visconti n'est pas plus fier dans la statue équestre de son tombeau.—«Uccio, vous insultez une femme sans défense, une pauvre veuve abandonnée, c'est lâche!... Et tout cela parce que vous ne pouvez pas vous consoler de vous être couvert de ridicule en prenant une mauvaise copie pour un Léonard...»—Là-dessus San Cataldo est entré, sans frapper, comme chez lui. Il avait sans doute tout écouté, derrière la porte, car il était fort pâle. Il a remis à la marquise une carte de visite. Je pensai aussitôt que c'était celle de l'Américain, au regard qu'elle m'a jeté et à l'accent de défi dont elle a répondu:—«C'est bien. Dites que l'on m'attende dans le petit salon.»—Si jamais le mot de notre langue qui signifie prendre congé: levar l'incommodo, a été juste, ç'a été pour moi quand j'ai fait mine de me retirer. J'étais tellement irrité que j'ai eu peur de ma propre colère... Et me voici! Mais tout Milan saura demain ce qui en est. Mme Ariosti ne vendra pas son tableau, et son infamie sera connue. Cela m'est égal qu'elle soit veuve! Tout m'est égal!... Le vol n'aura pas lieu, moi vivant...»

—«Si bon que soit votre cuisinier, mon cher comte,» répondis-je, «je ferai mieux de renoncer à votre risotto et de courir dare dare à la recherche de M. Kennedy. Si vraiment la carte de visite était la sienne, il n'y a plus de temps à perdre. Après la manière dont elle vous a reçu, la marquise est capable d'avoir bâclé l'affaire, là, tout de go. Et qui sait? L'Américain est peut-être en route déjà,—et pour où?—avec le tableau qu'il enlève dans son automobile, en s'imaginant dépouiller l'Italie d'un chef-d'œuvre...»